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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2202377

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2202377

jeudi 16 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2202377
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantDAVID

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 8 et 11 avril 2022, M. C A, représenté par Me David, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler la décision du 16 mars 2022 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a prolongé son placement à l'isolement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros à verser à son conseil, en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, ou à défaut à lui verser directement en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence ;

- elle est irrégulière en ce qu'il n'a pas été mis en mesure de présenter des observations préalablement à la mesure ;

- elle est irrégulière en l'absence de rapport motivé du directeur interrégional ;

- elle est irrégulière en l'absence d'avis écrit du médecin intervenant dans l'établissement ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît la circulaire du 14 avril 2011 relative au placement à l'isolement des personnes détenues ;

- elle méconnaît l'article 726-1 du code de procédure pénale ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation s'agissant de la menace qu'il représente pour l'ordre et la sécurité de l'établissement, de la nécessité de la mesure et de la prise en compte de ses problèmes de santé mentale ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle

- elle constitue une sanction.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 novembre 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 9 novembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 27 novembre 2023.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 23 juin 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

L'avis d'audience et une demande d'extraction du détenu ont été adressés à la préfète du Bas-Rhin le 22 mars 2024. Elle n'y a pas donné suite.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Dobry,

- les conclusions de M. Boutot, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, écroué depuis 2003 et incarcéré à la date de la décision contestée à la maison d'arrêt de Strasbourg, a fait l'objet le 16 mars 2022 d'une décision de prolongation de son placement à l'isolement du 22 mars au 22 juin 2022, qu'il conteste par la présente requête.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. M. A ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 23 juin 2022, il n'y a plus lieu de statuer sur sa demande d'admission, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité externe :

3. En premier lieu, d'une part, par un arrêté du 28 janvier 2022, régulièrement publié au journal officiel de la République française le 5 février 2022, le directeur de l'administration pénitentiaire, titulaire d'une délégation de signature du garde des sceaux, ministre de la justice, en application du décret susvisé du 27 juillet 2005, a donné à Mme B, cheffe du pôle isolement, délégation pour signer toutes décisions dans la limite de ses attributions, au nombre desquelles figurent les décisions de prolongation de placement à l'isolement.

4. D'autre part, eu égard à l'objet d'une délégation de signature, une telle publication au journal officiel, qui permet de donner une date certaine à la décision de délégation prise par le directeur de l'administration pénitentiaire, constitue une mesure de publicité adéquate. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'incompétence.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-64 du code de procédure pénale, dans sa version alors en vigueur : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initial ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l'administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations. () / les observations de la personne détenue et, le cas échéant, celles de son avocat sont jointes au dossier de la procédure. Si la personne détenue présente des observations orales, elles font l'objet d'un compte rendu écrit signé par elle. / Le chef d'établissement, après avoir recueilli préalablement à sa proposition de prolongation l'avis écrit du médecin intervenant à l'établissement, transmet le dossier de la procédure accompagné de ses observations au directeur interrégional des services pénitentiaires lorsque la décision relève de la compétence de celui-ci ou du ministre de la justice. / La décision est motivée ".

6. Il ressort des pièces du dossier que les observations orales de M. A ont été recueillies le 2 mars 2022, date à laquelle il a également présenté des observations écrites. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'il n'a pas été mis en mesure de présenter des observations préalablement à l'édiction de la mesure litigieuse.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-68 du code de procédure pénale, dans sa version alors en vigueur : " Lorsque la personne détenue est à l'isolement depuis un an à compter de la décision initiale, le ministre de la justice peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois renouvelable. / La décision est prise sur rapport motivé du directeur interrégional saisi par le chef d'établissement selon les modalités de l'article R. 57-7-64. () ".

8. Il ressort des pièces du dossier que la décision contestée a été prise au vu d'un rapport établi par la direction interrégionale de l'administration pénitentiaire Strasbourg Grand-Est le 4 mars 2022, postérieurement au recueil des observations du détenu. Par suite, le moyen tiré de l'irrégularité de la procédure au regard des dispositions précitées doit être écarté.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article R. 57-7-73 du code de procédure pénale, dans sa version alors en vigueur : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé. / L'avis écrit du médecin intervenant dans l'établissement est recueilli préalablement à toute proposition de renouvellement de la mesure au-delà de six mois et versé au dossier de la procédure ".

10. Il ressort des pièces du dossier que la décision contestée a été prise au vu d'un avis écrit du médecin intervenant dans l'établissement, recueilli le 22 février 2022 suite à un examen médical du même jour. Par suite, le moyen tiré de l'absence d'avis écrit du médecin ne peut qu'être écarté.

11. En dernier lieu, la décision contestée comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, et elle mentionne notamment les éléments de faits relatifs aux problèmes de santé mentale du requérant ainsi que plusieurs incidents récents de nature à caractériser l'actualité des comportements qui lui sont reprochés. Elle est dès lors suffisamment motivée.

En ce qui concerne la légalité interne :

12. En premier lieu, M. A ne saurait utilement se prévaloir de la méconnaissance de la circulaire du 14 avril 2011 relative au placement à l'isolement des personnes détenues, qui ne contient aucune mesure impérative mais se borne à adresser des recommandations aux services de l'administration pénitentiaire.

13. En deuxième lieu, aux termes de l'article 726-1 du code de procédure pénale, dans sa version alors en vigueur : " Toute personne détenue, sauf si elle est mineure, peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. / Cette mesure ne peut être renouvelée pour la même durée qu'après un débat contradictoire, au cours duquel la personne concernée, qui peut être assistée de son avocat, présente ses observations orales ou écrites. L'isolement ne peut être prolongé au-delà d'un an qu'après avis de l'autorité judiciaire. ".

14. Le juge administratif ne peut censurer l'appréciation portée par l'administration quant à la nécessité d'une mesure d'isolement qu'en cas d'erreur manifeste. Par suite, les moyens soulevés par le requérant relatifs à la méconnaissance de l'article 726-1 du code de procédure pénale, à la menace qu'il représente pour l'ordre et la sécurité de l'établissement, à la nécessité de la mesure d'isolement par rapport à toute autre mesure et à la prise en compte de ses problèmes de santé mentale, doivent tous être qualifiés de moyens d'erreur manifeste d'appréciation au regard des articles 726-1 et R. 57-7-73 du code de procédure pénale précités.

15. En l'espèce, M. A a été placé à l'isolement dans divers établissements depuis le 18 décembre 2020, soit une durée d'un an et quatre mois à la date de la décision contestée. Il ressort des pièces du dossier que, depuis plusieurs années, M. A a été à l'origine de nombreux incidents en détention, consistant pour la plupart en des tapages, des insultes et menaces proférées à l'encontre des personnels pénitentiaires et des autres détenus, ainsi que des crachats sur les personnels, ensemble de faits pour lesquels il a fait l'objet de multiples sanctions disciplinaires. Ces incidents ont encore été réitérés à son arrivée à la maison d'arrêt de Strasbourg en décembre 2021, ainsi qu'en témoignent notamment les sanctions disciplinaires prononcées à son encontre les 10 décembre 2021 et 17 janvier 2022 et la synthèse des observations consignées par les personnels pénitentiaires, qui mentionne notamment que M. A a tenté d'inonder sa cellule à deux reprises. Ce dernier a fait également l'objet de condamnations pénales prononcées en 2022 pour des incidents survenus en détention.

16. Il ressort également des pièces du dossier que M. A, en raison de problèmes de santé mentale, a été écroué de 2017 à 2020 au centre pénitentiaire de Château-Thierry, lequel dispose d'un quartier spécialisé dans la prise en charge des troubles psychiatriques, puis qu'il a été hospitalisé plusieurs jours en avril 2021 et en janvier 2022. Ses hospitalisations n'ont pas permis d'observer une amélioration de son comportement et la synthèse des observations, mentionnée ci-dessus, atteste de son refus réitéré de prendre son traitement.

17. Eu égard à l'ensemble de ces éléments, M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision contestée de prolongation de son placement à l'isolement est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard des articles 726-1 et R. 57-7-73 du code de procédure pénale précités, s'agissant de la menace qu'il représente pour le bon ordre et la sécurité de l'établissement, de la nécessité de la mesure et de la prise en compte de ses problèmes de santé mentale, le placement à l'isolement apparaissant comme la seule manière possible de gérer, en l'absence de prise de traitement suivie et eu égard à l'absence d'effet de ses hospitalisations, son comportement violent et parfois dangereux, incompatible avec une détention ordinaire.

18. En troisième lieu, M. A ne produit aucun élément permettant de déterminer plus avant la nature de ses problèmes de santé mentale et les possibles conséquences de son placement à l'isolement sur leur évolution. Le médecin de l'établissement n'a en outre relevé aucune contre-indication au placement à l'isolement. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision contestée est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

19. En dernier lieu, au regard de l'ensemble des éléments précédemment exposés, il ne ressort pas des pièces du dossier que la décision litigieuse serait constitutive d'une sanction déguisée à l'encontre du requérant.

20. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision du 16 mars 2022 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions tendant à l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, au garde des sceaux, ministre de la justice et à Me David.

Délibéré après l'audience du 11 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Rees, président,

Mme Merri, première conseillère,

Mme Dobry, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 mai 2024.

La rapporteure,

S. DOBRY

Le président,

P. REES La greffière,

V. IMMELE

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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