vendredi 21 juillet 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Strasbourg |
| Section | Tribunal Administratif de Strasbourg |
| N° Dossier | TA67-2202468 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème Chambre |
| Avocat requérant | BOUKARA |
Vu la procédure suivante :
I. Par une requête et un mémoire, enregistrés sous le n° 2202468 le 12 avril 2022 et le 8 mars 2023, Mme C A, représentée par Me Boukara, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) d'annuler la décision implicite du 12 novembre 2016 par laquelle le préfet du Haut-Rhin a refusé de renouveler sa carte de résident ;
2°) d'annuler la décision du 4 mars 2022 par laquelle le préfet du Haut-Rhin a réitéré le refus de renouveler sa carte de résident et lui a refusé la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " ;
3°) d'enjoindre au préfet du Haut-Rhin de lui délivrer une carte de résident valable du 4 août 2016 au 3 août 2026, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 400 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Elle soutient que :
- la décision du 12 novembre 2016 méconnaît l'article L. 311-8-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors en vigueur ;
- elle méconnaît l'article L. 314-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors en vigueur ;
- la décision du 4 mars 2022 est entachée d'incompétence ;
- elle a été prise en violation du principe du contradictoire ;
- elle est irrégulière faute de saisine préalable de la commission du titre de séjour ;
- elle méconnaît l'article L. 424-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît l'article L. 121-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d'erreur de droit et d'erreur de fait s'agissant de la preuve de sa nationalité ;
- elle repose sur une exploitation irrégulière du fichier TAJ ;
- elle est entachée d'erreur d'appréciation s'agissant de la menace à l'ordre public ;
- elle est entachée d'erreur de fait et d'erreur d'appréciation s'agissant de sa vie privée et familiale en France.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 juillet 2022, le préfet du Haut-Rhin conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- les conclusions à fin d'annulation de la décision implicite du 12 novembre 2016 sont irrecevables ;
- les moyens venant au soutien des conclusions à fin d'annulation de la décision du 4 mars 2022 ne sont pas fondés.
Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 27 avril 2023.
II. Par une requête et un mémoire, enregistrés sous le n° 2207727, les 22 novembre 2022 et le 8 mars 2023, Mme C A, représentée par Me Boukara, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :
1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 136 370,30 euros à titre de dommages et intérêts pour la période de mai 2018 à décembre 2022 ;
2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 10 858,68 euros à titre de dommages et intérêts pour la période de janvier 2023 à juin 2023 ;
3°) d'assortir ces sommes des intérêts au taux légal, à compter du 28 décembre 2021 pour une somme de 65 000 euros, et à compter de la date d'enregistrement de la requête pour le surplus ;
4°) d'ordonner la capitalisation des intérêts ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros hors taxe soit 3 600 euros toutes taxes comprises en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Elle soutient que :
- la préfecture du Haut-Rhin a commis une faute en refusant de lui renouveler sa carte de résident puis en refusant de lui délivrer un titre de séjour ;
- la préfecture a illégalement exploité le fichier TAJ, ce qui justifie d'écarter des débats les documents relatifs aux mentions du fichier TAJ du fils de la requérante ;
- les informations relatives aux mesures d'assistance éducative mises en œuvre ont été communiquées à la préfecture en violation du secret professionnel, ce qui justifie qu'elles soient écartées des débats ;
- elle a subi un préjudice économique résultant de la perte du droit aux prestations familiales et au revenu de solidarité active, évalués à 96 370 euros pour la période de mai 2018 à décembre 2022 et à 10 858,68 euros pour la période de janvier à juin 2023, à parfaire ;
- elle a subi un préjudice moral et un trouble dans ses conditions d'existence évalués à 40 000 euros, à parfaire.
Par un mémoire en défense, enregistré le 8 février 2023, le préfet du Haut-Rhin conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- les conclusions à fin d'annulation de la décision implicite du 12 novembre 2016 sont irrecevables ;
- les conclusions à fin d'annulation de la décision du 4 mars 2022 ne sont pas fondées ;
- en l'absence d'illégalité de ces décisions, les conclusions indemnitaires ne sont pas fondées ;
- le montant du préjudice dont la réparation est demandée n'est pas justifié.
L'instruction a été close trois jours francs avant la date d'audience, en application de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.
Un mémoire a été enregistré pour le préfet du Haut-Rhin le 3 juillet 2023, postérieurement à la clôture de l'instruction, et il n'a pas été communiqué.
Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 septembre 2023.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Dobry,
- les conclusions de M. Boutot, rapporteur public,
- et les observations de Me Boukara, représentant Mme A, présente à l'audience.
Une note en délibéré a été produite le 13 juillet 2023 par la requérante, représentée par Me Boukara, dans les dossiers n° 2202468 et n° 2207727. Cette note n'a pas été communiquée.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A est entrée en France en 2004 avec son concubin et leurs enfants. Elle a obtenu le statut de réfugiée le 8 décembre 2005 en raison de l'obtention par son concubin de ce statut, et elle s'est vu délivrer une carte de résident valable du 4 août 2006 au 3 août 2016. Mme A a demandé le 12 juillet 2016 le renouvellement de sa carte de résident. Des récépissés de demande de renouvellement lui ont été délivrés jusqu'au 5 octobre 2018. Par décision du 18 octobre 2018, l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides a retiré à Mme A sa qualité de réfugiée en raison du retrait de ce statut à son concubin par décision du 9 août 2018. Aucune décision explicite n'ayant été prise par le préfet du Haut-Rhin concernant la demande de renouvellement de la carte de résident, une décision implicite de refus est née le 12 novembre 2016.
2. Par courrier reçu en préfecture le 16 novembre 2021, Mme A a demandé à ce qu'une carte de résident lui soit délivrée rétroactivement à compter du 4 août 2016. Par décision du 4 mars 2022, le préfet du Haut-Rhin a refusé de lui délivrer le titre demandé ou une carte de séjour temporaire sur le fondement des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
3. Par la requête n° 2202468, Mme A demande l'annulation des décisions du 12 novembre 2016 et du 4 mars 2022.
4. Mme A a par ailleurs adressé à la préfecture une demande préalable le 28 décembre 2021 aux fins d'indemnisation du préjudice causé par ces deux décisions, et cette demande a été rejetée par un courrier daté du 4 mars 2022. Elle l'a complétée ensuite par une demande du 22 décembre 2022, postérieure à l'enregistrement de la requête, qui n'a pas reçu de réponse. Par la requête n° 2207727, Mme A demande l'indemnisation de son préjudice résultant de l'illégalité des décisions refusant de renouveler sa carte de résident.
5. Les deux requêtes sont présentées par la même requérante et la seconde porte sur l'indemnisation du préjudice causé par les décisions dont l'annulation est demandée dans la première, il y a lieu par conséquent de les joindre pour qu'il soit statué par un seul jugement.
Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision implicite du 12 novembre 2016 :
6. Le principe de sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause sans condition de délai des situations consolidées par l'effet du temps, fait obstacle à ce que puisse être contestée indéfiniment une décision administrative individuelle qui a été notifiée à son destinataire, ou dont il est établi, à défaut d'une telle notification, que celui-ci a eu connaissance. En une telle hypothèse, si le non-respect de l'obligation d'informer l'intéressé sur les voies et les délais de recours, ou l'absence de preuve qu'une telle information a bien été fournie, ne permet pas que lui soient opposés les délais de recours fixés par le code de justice administrative, le destinataire de la décision ne peut exercer de recours juridictionnel au-delà d'un délai raisonnable. En règle générale et sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, ce délai ne saurait, sous réserve de l'exercice de recours administratifs pour lesquels les textes prévoient des délais particuliers, excéder un an à compter de la date à laquelle une décision expresse lui a été notifiée ou de la date à laquelle il est établi qu'il en a eu connaissance.
7. Les règles énoncées au point 6, relatives au délai raisonnable au-delà duquel le destinataire d'une décision ne peut exercer de recours juridictionnel, qui ne peut en règle générale excéder un an sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, sont également applicables à la contestation d'une décision implicite de rejet née du silence gardé par l'administration sur une demande présentée devant elle, lorsqu'il est établi que le demandeur a eu connaissance de la décision. La preuve d'une telle connaissance ne saurait résulter du seul écoulement du temps depuis la présentation de la demande. Elle peut en revanche résulter de ce qu'il est établi, soit que l'intéressé a été clairement informé des conditions de naissance d'une décision implicite lors de la présentation de sa demande, soit que la décision a par la suite été expressément mentionnée au cours de ses échanges avec l'administration, notamment à l'occasion d'un recours gracieux dirigé contre cette décision. Le demandeur, s'il n'a pas été informé des voies et délais de recours, dispose alors, pour saisir le juge, d'un délai raisonnable qui court, dans la première hypothèse, de la date de naissance de la décision implicite et, dans la seconde, de la date de l'événement établissant qu'il a eu connaissance de la décision.
8. Au cas présent, il est constant que Mme A s'est vu retirer son statut de réfugiée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides du 18 octobre 2018 notifiée le 24 octobre 2018. Le préfet du Haut-Rhin établit en outre que Mme A a formé le 7 novembre 2018 auprès de ses services une demande de titre de séjour sur le fondement de l'article L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicable. Dès lors, il ne peut qu'être considéré que Mme A a eu connaissance de la décision implicite de refus de renouvellement de sa carte de résident au plus tard le 7 novembre 2018. Par suite, aucune circonstance particulière n'étant invoquée, la requête enregistrée le 12 avril 2022, au-delà d'un délai d'un an à compter de cette date, est tardive et par conséquent irrecevable en tant qu'elle est dirigée contre la décision implicite du 12 novembre 2016.
Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 4 mars 2022 :
9. En premier lieu, par un arrêté du 12 janvier 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Haut-Rhin le 13 janvier 2022, le préfet du Haut-Rhin a donné délégation à M. B, en cas d'absence ou d'empêchement de M. D, pour signer tous les actes dans la limite de ses attributions, au nombre desquelles figure la police des étrangers. Il n'est pas établi que M. D n'aurait pas été absent ou empêché à la date de la décision contestée, et le moyen tiré de l'incompétence dont elle serait entachée doit dès lors être écarté.
10. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable. "
11. La décision contestée a été prise sur la demande de l'intéressée. La circonstance que le préfet du Haut-Rhin a examiné sa demande, non seulement sur le fondement invoqué, mais également sur d'autres fondements, ne fait pas grief à l'intéressée et n'est pas de nature à rendre nécessaire la procédure contradictoire préalable prévue par les dispositions précitées. Par conséquent, le moyen tiré de la méconnaissance du principe du contradictoire doit être écarté.
12. En troisième lieu, l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : () 2° Les documents justifiants de sa nationalité (). / La délivrance du premier récépissé et l'intervention de la décision relative au titre de séjour sollicité sont subordonnées à la production de ces documents. / Lorsque la demande de titre de séjour est introduite en application de l'article L. 431-2, le demandeur peut être autorisé à déposer son dossier sans présentation de ces documents. "
13. Il résulte de ces dispositions que Mme A n'était susceptible de voir sa demande de titre de séjour examinée qu'à la condition de présenter les documents qui y sont mentionnés. Or, pour justifier de sa nationalité, Mme A se borne à produire une décision de la commission de recours des réfugiés du 8 décembre 2005 mentionnant qu'elle est ressortissante de l'Etat de Serbie et Monténégro, et son ancienne carte de résident délivrée le 4 août 2006 mentionnant au titre de sa nationalité " Serbie-Monténégro/Kosovare ". Le Monténégro étant indépendant de la Serbie depuis le 8 juin 2006 et le Kosovo depuis le 17 février 2008, ces seules mentions ne permettent pas de justifier de sa nationalité. La mention, sur un récépissé de demande de titre de séjour délivré en 2018, de sa nationalité kosovare, ne saurait par ailleurs suffire à prouver sa nationalité. Par conséquent, Mme A n'est pas fondée à soutenir que, en lui refusant la délivrance d'un titre de séjour au motif qu'elle ne justifiait pas de sa nationalité, le préfet du Haut-Rhin aurait entaché sa décision d'erreur de droit ou d'erreur de fait.
14. En quatrième lieu, il résulte de ce qui précède que, faute d'avoir présenté un dossier complet permettant l'enregistrement de sa demande, Mme A n'est pas fondée à soutenir que la décision contestée est illégale faute de saisine préalable de la commission du titre de séjour.
15. En dernier lieu, dès lors que son dossier de demande n'était pas complet, Mme A ne peut pas utilement invoquer la méconnaissance des articles L. 121-9 et L. 424-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'exploitation irrégulière du fichier de traitement des antécédents judiciaires, l'erreur d'appréciation quant à la menace pour l'ordre public et l'erreur de fait et d'appréciation quant à sa vie privée et familiale en France.
16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées par Mme A à fin d'annulation des décisions du 12 novembre 2016 et du 4 mars 2022 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et celles présentées sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Sur les conclusions à fin d'indemnisation :
En ce qui concerne la faute :
17. Il résulte de ce qui a été dit aux points 9 à 16 que la décision du 4 mars 2022 refusant à Mme A la délivrance d'un titre de séjour est légale et qu'elle n'est, ce faisant, pas fautive.
18. En revanche, la tardiveté de la requête en annulation de la décision implicite du 12 novembre 2016 refusant de renouveler la carte de résident de Mme A ne fait pas obstacle à ce que le caractère fautif de cette décision puisse être invoqué dans le cadre d'une demande d'indemnisation.
19. D'une part, l'article L. 314-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version applicable à la date de la décision implicite du 12 novembre 2016, disposait que : " La carte de résident est valable dix ans. Sous réserve des dispositions des articles L. 314-5 et L. 314-7, elle est renouvelable de plein droit. " D'autre part, l'article R.* 311-12 du même code, dans sa version alors applicable, disposait que : " Le silence gardé par l'administration sur les demandes de titres de séjour vaut décision implicite de rejet " et l'article R. 311-12-1 disposait que : " La décision implicite mentionnée à l'article R.* 311-12 naît au terme d'un délai de quatre mois ".
20. Il est constant qu'à la date de la décision contestée, Mme A bénéficiait du statut de réfugié et qu'elle avait régulièrement demandé le renouvellement de sa carte de résident de dix ans. Elle remplissait dès lors les conditions pour se voir renouveler de plein droit sa carte de résident, dans le délai de quatre mois à compter du dépôt de sa demande le 12 juillet 2016. A défaut de réponse dans ce délai et nonobstant la délivrance de récépissés, une décision implicite de refus est née le 12 novembre 2016. Cette décision, qui refuse à Mme A le renouvellement de sa carte de résident alors qu'elle aurait dû en bénéficier de plein droit, est illégale. Par conséquent, Mme A est fondée à soutenir que le préfet du Haut-Rhin a commis une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.
En ce qui concerne le lien de causalité :
21. La décision implicite de refus du 12 novembre 2016 a eu pour effet de priver Mme A du bénéfice d'une carte de résident valable dix ans. L'article L. 311-8-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version alors applicable, ne permettant pas le retrait de la carte de résident de l'étranger qui est en situation régulière depuis au moins cinq ans, le retrait à Mme A de son statut de réfugié par décision de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides du 18 octobre 2018 n'aurait pu avoir pour effet de mettre fin à la validité de sa carte de résident. Dès lors, la carte de résident qui lui a été illégalement refusée serait encore valable à la date du présent jugement. Compte tenu des récépissés de demande de renouvellement de son titre de séjour dont elle a bénéficié jusqu'en octobre 2018, le refus de renouvellement de sa carte de résident n'a produit ses effets qu'à compter du mois de novembre 2018, où elle a cessé d'être en situation régulière. Par conséquent, Mme A est fondée à demander l'indemnisation de son préjudice pour toute la durée comprise entre le mois de novembre 2018 et le mois de juin 2023.
En ce qui concerne le préjudice :
22. En premier lieu, Mme A produit à l'appui de sa requête un courrier de la caisse d'allocations familiales du Haut-Rhin daté du 30 juin 2022, dans lequel son directeur confirme que l'arrêt des prestations sociales en 2018 est dû l'absence de renouvellement de son titre de séjour et joint un relevé de prestations. Ce relevé de prestations établit que Mme A percevait mensuellement et depuis plusieurs années une somme comprise entre 1 606 et 1 663 euros, incluant l'allocation de logement, l'allocation de soutien familial, les allocations familiales avec conditions de ressources, le complément familial et le revenu de solidarité active, et qu'elle percevait en outre une fois par an une allocation de rentrée scolaire.
23. L'indemnisation du préjudice matériel résultant de l'illégalité fautive de la décision du 12 novembre 2016 n'a pas pour objet d'attribuer rétroactivement à la requérante l'ensemble des aides sociales auxquelles sa situation aurait été susceptible de donner droit, mais de réparer le préjudice économique tiré de ce que, du fait de sa situation irrégulière, elle a été privée de toute possibilité de percevoir des revenus. Les éléments chiffrés mentionnés au point 22 doivent ainsi être pris en compte afin de procéder à une juste appréciation du préjudice subi par la requérante. Doivent également être prises en compte à ce titre les circonstances que deux de ses enfants, alors mineurs, sont entretemps devenus majeurs, que leur scolarisation n'est pas établie, et que la requérante ne produit aucun élément quant aux ressources qu'elle est susceptible d'avoir perçues pendant la période litigieuse. Au regard de l'ensemble de ces éléments, il sera fait une juste appréciation de son préjudice matériel en le fixant à la somme de 50 000 euros.
24. En second lieu, si la décision fautive a eu pour effet de placer la requérante en situation de précarité administrative, il n'est pas pour autant établi que la perte de son logement et le placement de ses enfants ainsi que, plus généralement, ses conditions de vie difficiles, seraient dus à cette situation. Dès lors, il sera fait une juste appréciation de son préjudice moral et du trouble dans ses conditions d'existence en les fixant à la somme globale de 10 000 euros.
25. Il résulte de ce qui précède que l'Etat doit être condamné à verser à la requérante une somme de 60 000 euros.
En ce qui concerne les intérêts :
26. Mme A a droit aux intérêts au taux légal à compter du 28 décembre 2021, date non contestée de réception en préfecture de la première demande indemnitaire préalable, pour le préjudice se rapportant à la période antérieure, qui peut être évalué à la somme de 40 000 euros sur le montant total visé au point 25.
27. Elle a également droit aux intérêts au taux légal à compter du 22 décembre 2022, date de réception de la seconde demande indemnitaire préalable, pour le préjudice se rapportant à la période comprise entre le 28 décembre 2021 et le 22 décembre 2022, qui peut être évalué à la somme de 13 000 euros.
28. En revanche, les intérêts au taux légal ne pourront lui être accordés qu'à compter de la date de notification du présent jugement pour les 7 000 euros restant correspondant au préjudice se rapportant à la période comprise entre le 22 décembre 2022 et le mois de juin 2023.
29. L'article 1343-2 du code civil dispose que " Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise. " La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 22 novembre 2022. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 28 décembre 2022 pour les intérêts visés au point 26, à compter du 22 décembre 2023 pour les intérêts visés au point 27, et à compter d'un an après la notification du présent jugement pour les intérêts visés au point 28, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de ces dates.
Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :
30. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, sous réserve que Me Boukara, avocate de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Boukara de la somme de 2 000 euros hors taxe.
D E C I D E :
Article 1er : La requête n° 2202468 est rejetée.
Article 2 : L'Etat est condamné à verser à Mme A la somme de 40 000 (quarante-mille) euros, augmentée des intérêts au taux légal à compter du 28 décembre 2021. Les intérêts échus à la date du 28 décembre 2022 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés pour produire eux-mêmes intérêts.
Article 3 : L'Etat est condamné à verser à Mme A la somme de 13 000 (treize-mille) euros, augmentée des intérêts au taux légal à compter du 22 décembre 2022. Les intérêts échus à la date du 22 décembre 2023 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés pour produire eux-mêmes intérêts.
Article 4 : L'Etat est condamné à verser à Mme A la somme de 7 000 (sept-mille) euros, augmentée des intérêts au taux légal à compter de la date de notification du présent jugement. Les intérêts échus un an après la notification du présent jugement puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés pour produire eux-mêmes intérêts.
Article 5 : L'Etat versera la somme de 2 000 (deux-mille) euros hors taxe à Me Boukara, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Boukara renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.
Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête n° 2207727 est rejeté.
Article 7 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, au préfet du Haut-Rhin et à Me Boukara.
Délibéré après l'audience du 5 juillet 2023, à laquelle siégeaient :
M. Rees, président,
Mme Merri, première conseillère,
Mme Dobry, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 juillet 2023.
La rapporteure,
S. DOBRY
Le président,
P. REES La greffière,
V. IMMELÉ
La République mande et ordonne au préfet du Haut-Rhin en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
2, 2207727
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608292
Le Tribunal Administratif de Marseille a rejeté la requête de M. A... contre l'arrêté du préfet des Hautes-Alpes du 5 mai 2026 prolongeant son assignation à résidence. Le requérant invoquait une atteinte disproportionnée à sa liberté d'aller et venir et une méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant. Le tribunal a jugé que les contraintes horaires imposées (présence au domicile de 14h à 17h) n'étaient pas disproportionnées, faute de preuves suffisantes de leur incompatibilité avec le suivi scolaire de sa belle-fille. La décision s'appuie sur les articles L. 731-1 et R. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608430
Le Tribunal Administratif de Marseille a rejeté la requête de M. B..., ressortissant égyptien, contestant un arrêté préfectoral du 14 mai 2026 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, avec une interdiction de retour de deux ans. La juridiction a estimé que l'arrêté était suffisamment motivé et ne méconnaissait pas les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA), le préfet ayant examiné les critères légaux. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des conclusions, y compris la demande d'aide juridictionnelle provisoire et de communication du dossier.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608432
Le Tribunal Administratif de Marseille a rejeté la requête de M. B..., ressortissant sénégalais, contestant un arrêté préfectoral du 15 mai 2026 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, avec une interdiction de retour de deux ans. Le tribunal a jugé que l'arrêté était suffisamment motivé et que la situation personnelle du requérant avait été examinée, notamment son maintien irrégulier après expiration de son visa. La solution retenue est le rejet de l'ensemble des conclusions, sur la base des articles L. 613-1, L. 612-2, L. 612-6 et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2607881
Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la demande de suspension de l’arrêté du sous-préfet d’Istres du 7 avril 2026 mettant en demeure M. et Mme A... de quitter leur logement à Vitrolles. La requête a été jugée irrecevable car elle n’était pas accompagnée de la copie intégrale de la décision contestée, en méconnaissance des exigences procédurales. En conséquence, le juge a appliqué l’article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience, et a refusé l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle.
01/06/2026