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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2202601

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2202601

mercredi 26 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2202601
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantDESCHILDRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 avril 2022, M. A C, représenté par

Me Deschildre, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 mars 2022 par lequel le recteur de l'académie de Strasbourg l'a suspendu de ses fonctions à titre conservatoire pour une durée de quatre mois ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée n'a pas été précédée d'une procédure contradictoire en ce qu'il n'a pas été rendu destinataire de l'intégralité du courrier de signalement adressé au rectorat par le chef d'établissement le 15 mars 2022 ;

- elle méconnaît les droits de la défense en ce que l'identité et les témoignages des élèves plaignantes, qui ont été joints au courrier de signalement, ne lui ont pas été communiqués ;

- les griefs mentionnés dans le courrier du directeur d'établissement ne sont pas matériellement établis et ne présentent pas un caractère de vraisemblance et de gravité suffisant pour fonder la décision de suspension ;

- la décision attaquée ne repose pas sur l'intérêt ou le bon fonctionnement du service ;

- elle constitue une sanction déguisée visant à le punir de la dénonciation des conditions de travail faite en décembre 2020 ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 6 § 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et la présomption d'innocence.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 décembre 2023, le recteur de l'académie de Strasbourg conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les dispositions de l'article R. 914-104 du code de l'éducation, applicables à

M. C, doivent être substituées à celles des articles L. 531-1 à L. 531-5 du code général de la fonction publique visées dans la décision attaquée ;

- les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

La clôture d'instruction a été fixée en dernier lieu au 12 mars 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code général de la fonction publique,

- le code de l'éducation ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Vicard,

- les conclusions de Mme Lecard, rapporteure publique,

- et les observations de M. C, présent, ainsi que de M. B, représentant le recteur de l'académie de Strasbourg.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, maître contractuel de l'enseignement privé, exerce en qualité de professeur d'anglais à l'institution Champagnat d'Issenheim, établissement scolaire privé sous contrat d'association avec l'État. Par une décision du 16 mars 2022, dont le requérant demande l'annulation, le recteur de l'académie de Strasbourg l'a suspendu de ses fonctions, à titre conservatoire, pour une durée de quatre mois.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes des dispositions de l'article R. 914-104 du code de l'éducation, applicables aux maîtres contractuels de l'enseignement privé sous contrat d'association : " En cas de faute grave commise par un maître contractuel ou agréé, soit pour un manquement à ses obligations professionnelles, soit pour une infraction de droit commun, son auteur peut être immédiatement suspendu, sur proposition du chef d'établissement, par l'autorité académique. Cette décision de suspension précise si l'intéressé conserve, pendant le temps où il est suspendu, le bénéfice de sa rémunération ou détermine la quotité de la retenue qu'il subit, qui ne peut être supérieure à la moitié de la rémunération. () L'autorité académique statue sur la situation du maître contractuel ou agréé suspendu dans un délai de quatre mois à compter du jour où la décision de suspension a pris effet. Lorsque aucune décision n'est intervenue à l'expiration de ce délai, l'intéressé reçoit à nouveau l'intégralité de sa rémunération, sauf s'il est l'objet de poursuites pénales. () ".

3. Il ressort tant des termes de la décision contestée que des dires du recteur de l'académie de Strasbourg que la décision de suspension de fonctions a été prise sur le fondement des dispositions des articles L. 531-1 à L. 531-5 du code général de la fonction publique. Or,

M. C, étant un maître contractuel de l'enseignement privé, sa situation se trouvait régie par les dispositions de l'article R. 914-104 du code de l'éducation et non par les dispositions précitées du code général de la fonction publique. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée.

4. En l'espèce, la décision attaquée trouve son fondement légal dans les dispositions précitées de l'article R. 914-104 du code de l'éducation applicables aux maîtres contractuels de l'enseignement privé, lesquelles peuvent être substituées à celles des articles L. 531-1 à L. 531-5 du code général de la fonction publique, dès lors, d'une part, que le recteur pouvait, en application du code de l'éducation, décider de la suspension de M. C, d'autre part, que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie, et, enfin, que l'administration disposait du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces deux dispositions. Par suite, il y a lieu de faire droit à la demande du recteur et de substituer les dispositions de l'article R. 914-104 du code de l'éducation à celles des articles L. 531-1 à

L. 531-5 du code général de la fonction publique.

5. En deuxième lieu, la mesure de suspension est une mesure conservatoire prise dans l'intérêt du service et ne constitue pas une sanction disciplinaire. Ayant pour objet de restaurer et de préserver, dans l'intérêt de l'ensemble des élèves et du corps enseignant, la sérénité nécessaire au déroulement des cours, elle ne revêt pas davantage le caractère d'une mesure prise en considération de la personne au sens des dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration. Par suite, dès lors qu'une mesure de suspension n'a pas à être précédée d'une procédure contradictoire ni d'une mise en œuvre des droits de la défense,

M. C ne peut utilement se prévaloir de l'absence de communication de l'intégralité du courrier de signalement du chef d'établissement transmis au recteur le 15 mars 2022, ni de l'absence de communication des témoignages des élèves joints à ce courrier ainsi que de leur identité, avant l'édiction de la mesure de suspension. Les moyens tirés de ce que la décision attaquée n'aurait pas été précédée d'une procédure contradictoire et aurait méconnu les droits de la défense, doivent dès lors être écartés comme étant inopérants.

6. En troisième lieu, M. C ne peut utilement soutenir que la mesure qu'il attaque, qui, ainsi qu'il a été dit, est une mesure conservatoire exclusivement prise en vue du bon fonctionnement du service public, aurait été prise en méconnaissance des stipulations de

l'article 6, § 2, de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en vertu desquelles " toute personne accusée d'une infraction est présumée innocente jusqu'à ce que sa culpabilité ait été légalement établie ".

7. En quatrième lieu, une mesure de suspension ne peut être prononcée que lorsque les faits imputés à l'intéressé présentent un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité et que la poursuite des activités de l'intéressé présente des inconvénients suffisamment sérieux pour le service ou pour le déroulement des procédures en cours.

8. Il ressort des pièces du dossier que, le 15 mars 2022, le chef d'établissement de l'institution Champagnat a adressé un signalement au recteur de l'académie de Strasbourg, faisant état de manière générale du comportement incommodant de M. C à l'égard de ses collègues et l'informant par ailleurs des attouchements et gestes déplacés qu'aurait commis

M. C à l'encontre de plusieurs élèves lors d'une session " Evalang " s'étant déroulée les jours précédant le signalement. Si le requérant soutient que la description faite par le chef d'établissement de ses relations avec ses collègues et de sa posture d'enseignant ne sont que des appréciations subjectives ne reposant sur aucune preuve, ces éléments de contexte ne constituent toutefois pas les motifs de la mesure conservatoire de suspension qui a été prise en raison des attouchements et gestes déplacés imputés au requérant. S'agissant précisément de ces faits, le courrier, auquel étaient joints les témoignages des élèves de trois classes, décrit les gestes incriminés et indique que des " parents ont déjà annoncé vouloir porter plainte ". Compte tenu des termes précis et circonstanciés du signalement, quand bien même les témoignages des élèves concernés et leur identité n'ont pas été communiqués à M. C ni produits aux débats, le recteur de l'académie de Strasbourg a pu, en l'état de ces éléments portés à sa connaissance, estimer que les faits imputés à M. C revêtaient un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité pour justifier la mesure conservatoire en litige. Dans ces conditions, compte tenu du retentissement de ces allégations au sein de l'établissement et parmi les parents d'élèves, il n'a, par suite, pas fait une inexacte application des dispositions de l'article R. 914-104 du code de l'éducation, en considérant que la poursuite des activités du requérant au sein de l'établissement, quelle que soit sa manière habituelle de servir, présentait des inconvénients suffisamment sérieux pour le service qui justifiaient la mesure de suspension attaquée.

9. En cinquième et dernier lieu, la circonstance que M. C se soit ponctuellement plaint, en décembre 2020, d'un manque de reconnaissance du travail accompli, ne suffit pas à établir une volonté de l'administration de le sanctionner par l'édiction de la mesure de suspension attaquée, quinze mois après ces faits. En l'absence d'autres éléments, le moyen tiré de ce que la mesure de sanction conservatoire constituerait, en réalité, une sanction déguisée ne peut qu'être écarté.

10. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de l'arrêté du 16 mars 2022 présentées par M. C doivent être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante, au titre des frais exposés par M. C et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C et à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse. Copie en sera adressée au recteur de l'académie de Strasbourg.

Délibéré après l'audience du 5 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Dulmet, présidente,

Mme Jordan-Selva, première conseillère,

Mme Vicard, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juin 2024.

La rapporteure,

C. VICARD

La présidente,

A. DULMET

Le greffier,

P. SOUHAIT

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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