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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2202984

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2202984

vendredi 3 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2202984
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5e chambre
Avocat requérantSELARL WEDRYCHOWSKI-WEBER-KELLER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 4 mai 2022, le 15 décembre 2022, l'agence immobilière Baumann, représentée par Me Sonnenmoser, avocat, demande au tribunal :

1°) de condamner solidairement la société SNCF Réseau et la Collectivité européenne d'Alsace (CeA) à lui verser la somme de 219 245,50 euros en réparation du préjudice que lui ont causé les travaux de suppression du passage à niveau n°20 et de mise en souterrain de l'avenue de la Gare à Molsheim ;

2°) de mettre à la charge solidairement de la société SNCF Réseau et de la CeA la somme de 3 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable et ne peut se voir opposer le délai raisonnable dès lors que la réponse du 10 décembre 2019 que lui a adressée la société SNCF ne fait pas grief ;

- le préjudice anormal et spécial qu'elle a subi en raison des travaux de suppression du passage à niveau n°20 et de mise en souterrain de l'avenue de la Gare à Molsheim est de nature à engager la responsabilité sans faute de la société SNCF Réseau et de la CeA ;

- son préjudice est constitué par une perte de chiffre d'affaires au titre des années 2018 et 2019 évaluée à 199 404,90 euros, une location de places de stationnement pour ses employés, évaluée à 8 990 euros, et des travaux de réfection de façade estimés à 10 851,50 euros.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 20 septembre 2022 et le 15 janvier 2023, la société SNCF Réseau, représentée par Me Weber, conclut au rejet de la requête, et à ce qu'il soit mis à la charge de l'agence immobilière Baumann les dépens ainsi que la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la requête est tardive au regard du délai raisonnable ;

- aucun des moyens soulevés par l'agence immobilière Baumann n'est fondé.

Par un mémoire enregistré le 15 décembre 2022, la Collectivité européenne d'Alsace, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés par l'agence immobilière Baumann n'est fondé.

Par une lettre du 2 avril 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement à intervenir était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions de SNCF Réseau tendant à mettre les dépens à la charge de l'agence immobilière Baumann en l'absence de dépens.

Par ordonnance du 22 décembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 16 janvier 2023.

Par lettres du 3 et du 5 avril 2024, l'agence immobilière Baumann a été invitée à justifier de la notification de la demande préalable du 10 mars 2021 sur le fondement des dispositions de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative. Ces éléments ont été produits les 5 et 9 avril 2024 et communiqués sur le fondement des mêmes dispositions.

Par ordonnance du 9 avril 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 11 avril 2024 à 12h00 en ce qui concerne les éléments ou pièces communiquées sur le fondement des dispositions de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gros,

- les conclusions de Mme Milbach, rapporteure publique,

- et les observations de Me Weber, représentant la société SNCF Réseau.

Considérant ce qui suit :

1. La société Agence Immobilière Baumann exploite des locaux situés 38 avenue de la Gare à Molsheim aux environs du passage à niveau n°20 (PN20) de la ligne ferroviaire reliant Strasbourg à Saint-Dié des Vosges. Ce passage à niveau est situé à l'intersection de la départementale 2422 qui relie le centre-ville et les quartiers résidentiels de Molsheim. Dans le cadre de l'opération de suppression du PN20 une convention de co-maîtrise d'ouvrage a été signée entre le conseil départemental du Bas-Rhin et SCNF Réseau le 24 mai 2016. Les travaux y afférents se sont déroulés de février 2017 à août 2019. S'estimant victime d'une perte de clientèle et de nuisances diverses générées par le chantier, la société requérante a adressé une demande indemnitaire préalable en date du 10 mars 2021 à la société SNCF Réseau et au département du Bas-Rhin d'un montant de 219 245,50 euros. Cette lettre est restée sans réponse. Par sa requête l'agence immobilière Baumann conclut à la condamnation solidaire de la CeA et de la société SNCF Réseau à lui verser cette somme.

Sur la fin de non-recevoir opposée par SNCF Réseau :

2. Il résulte du principe de sécurité juridique que le destinataire d'une décision administrative individuelle qui a reçu notification de cette décision ou en a eu connaissance dans des conditions telles que le délai de recours contentieux ne lui est pas opposable doit, s'il entend obtenir l'annulation ou la réformation de cette décision, saisir le juge dans un délai raisonnable, qui ne saurait, en règle générale et sauf circonstances particulières, excéder un an. Toutefois, cette règle ne trouve pas à s'appliquer aux recours tendant à la mise en jeu de la responsabilité d'une personne publique qui, s'ils doivent être précédés d'une réclamation auprès de l'administration, ne tendent pas à l'annulation ou à la réformation de la décision rejetant tout ou partie de cette réclamation mais à la condamnation de la personne publique à réparer les préjudices qui lui sont imputés.

3. En l'espèce, s'il est constant que l'agence immobilière Baumann a adressé à la société SNCF Réseau une demande en date du 31 octobre 2019 tendant à l'indemniser du préjudice subi en raison des travaux en litige, la réponse du 10 décembre 2019 que lui a adressée la société SNCF Réseau se borne à faire état de ce qu'un référé-constat est toujours pendant pour la dégradation des façades et que, s'agissant du préjudice commercial, elle l'invite à compléter sa demande en fournissant d'autres éléments comptables. Ce faisant, cette réponse ne fait pas grief et ne peut être regardée comme une décision administrative individuelle faisant courir le délai raisonnable mentionnée au point précédent. En tout état de cause, il résulte également de ce qui a été exposé au point précédent que ce délai ne trouve pas à s'appliquer aux recours tendant à la mise en jeu de la responsabilité d'une personne publique. Il s'ensuit que la fin de non-recevoir opposée par la société SNCF Réseau ne peut qu'être écartée.

Sur la responsabilité :

En ce qui concerne le préjudice commercial :

4. La responsabilité du maître de l'ouvrage est engagée, même sans faute, à raison des dommages que l'ouvrage public dont il a la garde peut causer aux tiers. Le riverain d'une voie publique qui entend obtenir réparation des dommages qu'il estime avoir subis à l'occasion d'une opération de travaux publics, à l'égard de laquelle il a la qualité de tiers, doit établir, d'une part, le lien de causalité entre cette opération et les dommages allégués et, d'autre part, le caractère anormal et spécial de son préjudice, les riverains des voies publiques étant tenus de supporter, sans contrepartie, les sujétions normales qui leur sont imposées dans un but d'intérêt général. Si, en principe, les modifications apportées à la circulation générale et résultant soit de changements effectués dans l'assiette, la direction ou l'aménagement des voies publiques, soit de la création de voies nouvelles, ne sont pas de nature à ouvrir droit à indemnité, il en va autrement dans le cas où ces modifications ont pour conséquence d'interdire ou de rendre excessivement difficile l'accès des riverains à la voie publique.

5. En l'espèce, les travaux de suppression du passage à niveau n°20 consistent en des travaux de mise en souterrain de l'avenue de la Gare et d'importants réaménagements des abords de la gare à Molsheim, qui se sont déroulés de février 2017 à août 2019, SNCF Réseau étant responsable pour la partie génie civil et ferroviaires et la CeA pour la partie voirie sur l'avenue de la Gare. Ces travaux de rénovation effectués notamment pour le compte de SNCF Réseau et de la CeA, maîtres d'ouvrage, ont le caractère de travaux publics à l'égard desquels l'agence immobilière Baumann a la qualité de tiers.

6. Cette dernière fait valoir que le passage à niveau n°20 était situé au cœur de la zone urbanisée de l'axe Molsheim-Dolrisheim et que l'agence se situe sur un axe principal d'entrée de Molsheim particulièrement dense avec seize mille véhicules par jour.

7. S'il résulte de l'instruction que le bâtiment de l'agence est effectivement situé à très grande proximité de la zone des travaux, lesquels ont entraîné la fermeture de la circulation de l'avenue de la Gare et la suppression des places des stationnement, de même qu'une palissade de chantier l'a rendue partiellement invisible aux éventuels clients qui avaient l'habitude de s'y rendre avec leurs véhicules, son accès a toujours été maintenu pendant toute la durée des travaux pour les piétons et les cycles. En outre, et alors que la zone de travaux est globalement circonscrite à une centaine de mètres sur un même axe au niveau de l'intersection de l'avenue de la Gare et de la route de Darstein, il n'est pas établi qu'aucune place de stationnement située à proximité de ce périmètre de travaux n'était disponible pendant la durée des travaux. Toutefois, compte tenu de ce que les travaux ont été plus étendus entre le 1er octobre 2018 et le 20 décembre 2018 en raison de restrictions simultanées de circulation tant sur l'avenue de la Gare que sur la route de Darchstein résultant des travaux incombant respectivement à SNCF Réseau et à la CeA ainsi que de nombreux pavés enlevés du trottoir, qui ont rendu excessivement difficile son accès dans ce laps de temps, l'agence immobilière Baumann est seulement fondée à demander à SNCF Réseau et à la CeA l'indemnisation du préjudice spécial anormal et spécial qu'elle a subi en raison des travaux d'aménagement réalisés entre octobre et décembre 2018.

En ce qui concerne les locations de places de stationnement et les travaux de réfection :

8. Si la société requérante soutient que, le parking de l'agence étant devenu inaccessible du fait des travaux, elle se serait vu contrainte de louer un parking pour son personnel dès le 1er février 2017, de même qu'elle aurait été contrainte de repeindre à neuf le bâtiment de l'agence en raison des poussières générés par le chantier, elle n'assortit ses écritures d'aucun élément de nature à établir le lien de causalité direct avec les travaux en litige. Par suite, ses conclusions pour ces chefs de préjudice ne peuvent qu'être rejetées.

Sur l'évaluation du préjudice commercial :

9. La société requérante ne peut prétendre à une indemnité égale à sa perte de chiffre d'affaires, mais au seul bénéfice d'exploitation dont elle a été privée en raison des travaux.

10. Il résulte de l'instruction que l'activité de l'agence, outre les transactions immobilières, consiste en la gestion et l'administration de biens. Elle a connu en 2018 et 2019 une baisse de son chiffre d'affaires afférent aux seules transactions de l'ordre de 65 à 70 % par rapport à la période 2015-2017 avec un montant de 199 404,90 euros. Dès lors que le résultat net de la société représentait environ 7,5 % de son chiffre d'affaires global sur la période précitée, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi par l'agence immobilière Baumann durant la période des travaux mentionnée au point 7 en lui accordant une somme de 4 500 euros.

Sur les frais liés au litige :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'agence immobilière Baumann, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par la société SNCF Réseau au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre solidairement à la charge de la société SNCF Réseau et de la CeA une somme totale de 1 000 euros au titre des frais exposés par l'agence immobilière Baumann et non compris dans les dépens en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

13. En l'absence de dépens, les conclusions présentées par la société SNCF Réseau sur le fondement des dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative sont irrecevables.

D E C I D E :

Article 1er : La société SNCF Réseau et la CeA sont condamnées solidairement à verser à l'agence immobilière Baumann la somme de 4 500 (quatre mille cinq cents) euros.

Article 2 : La société SNCF Réseau et la CeA verseront solidairement à l'agence immobilière Baumann une somme de totale 1 000 (mille) euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à l'Agence immobilière Baumann, à la société SNCF Réseau et à la Collectivité européenne d'Alsace.

Délibéré après l'audience du 12 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Faessel, président,

M. Gros, premier conseiller,

Mme Klipfel, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 mai 2024 .

Le rapporteur,

T. GROS

Le président,

X. FAESSEL Le greffier,

P. HAAG

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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