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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2203611

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2203611

lundi 2 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2203611
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8e chambre
Avocat requérantBERRY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 20 mai 2022 et le 30 août 2022, M. A C, représenté par Me Berry, demande au tribunal :

1°) d'annuler, d'une part, l'arrêté du 19 mai 2022 par lequel le préfet du Haut-Rhin a rejeté sa demande de titre de séjour pour raisons de santé, a pris à son encontre une obligation de quitter sans délai le territoire français et a fixé le pays de destination de son éloignement, et, d'autre part, l'arrêté du même jour par lequel le préfet du Haut-Rhin a prononcé son assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

2°) d'enjoindre au préfet du Haut-Rhin, principalement de lui délivrer un titre de séjour, subsidiairement de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

- elle est entachée d'une incompétence de son signataire ;

- elle est entachée de vices de procédure relatifs à la procédure devant le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- elle méconnaît l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en raison de ses pathologies physique et psychiatrique, et de son taux d'incapacité supérieur ou égal à 80% ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en raison de l'absence de toute attache familiale dans son pays d'origine hormis sa mère âgée de 78 ans ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions des articles 8 et 14 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'une incompétence de son signataire ;

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 611-3 9° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire

- elle est entachée d'une incompétence de son signataire ;

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination

- elle est entachée d'une incompétence de son signataire ;

- elle méconnaît les stipulations des articles 8 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

- elle est entachée d'une incompétence de son signataire ;

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 24 août 2022 et le 18 septembre 2024, le préfet du Haut-Rhin conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 3 août 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Sibileau, président,

- et les observations de Me Berry, pour M. C.

Le préfet du Haut-Rhin n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, ressortissant tunisien né le 23 octobre 1979, est entré régulièrement en France en 2016 mais s'y est maintenu irrégulièrement depuis cette année. Il s'est soustrait à des mesures d'éloignement du territoire national prises à son encontre en 2018, 2019 et 2020. Il a cependant bénéficié d'une autorisation provisoire de séjour de six mois pour raisons de santé en février 2020. Il a ensuite formé une demande de titre de séjour pour raisons de santé le 22 octobre 2020 et s'est à nouveau vu délivrer une autorisation provisoire de séjour pour une durée de six mois, renouvelée une fois. Il a déposé le 18 novembre 2021 une demande de renouvellement d'autorisation de séjour en France pour raisons de santé. Par un arrêté en date du 19 mai 2022, le préfet du Haut-Rhin a rejeté cette demande, a pris à son encontre une obligation de quitter sans délai le territoire français et a fixé le pays de destination de son éloignement. Par ailleurs, par un arrêté du même jour, le préfet du Haut-Rhin a assigné l'intéressé à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. Il demande l'annulation de ces arrêtés.

Sur l'étendue du litige :

2. Aux termes de l'article L. 614-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions et délais prévus au présent chapitre, demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision, ainsi que l'annulation de la décision relative au séjour, de la décision relative au délai de départ volontaire et de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français qui l'accompagnent le cas échéant. / () ". L'article L. 614-4 du même code, applicable aux décisions portant obligation de quitter le territoire français prises en application des dispositions des 3°, 5° ou 6° de l'article L. 611-1, prévoit que le tribunal administratif statue dans un délai de trois mois à compter de sa saisine. Toutefois, lorsque l'étranger fait l'objet d'une assignation à résidence en application de l'article L. 731-1, il ressort de l'article L. 614-9 du même code que " () le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné à cette fin statue dans un délai de cent quarante-quatre heures à compter de la notification de cette décision par l'autorité administrative au tribunal ". Enfin, aux termes de l'article R. 776-17 du code de justice administrative : " () lorsque le requérant a formé des conclusions contre la décision relative au séjour notifiée avec une obligation de quitter le territoire, il est statué sur cette décision dans les conditions prévues à la sous-section 1 ou à la sous-section 2 de la section 2, selon le fondement de l'obligation de quitter le territoire ".

3. Par jugement n° 2203367 du 30 mai 2022, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Strasbourg a renvoyé à une formation collégiale du tribunal le jugement des conclusions de la requête de M. C tendant à l'annulation de la décision portant refus de titre de séjour contenue dans l'arrêté du 19 mai 2022 du préfet du Haut-Rhin, ainsi que celles aux fins d'injonction sous astreinte. Par suite, seules ces conclusions restent en litige.

Sur la légalité du refus de titre de séjour :

4. Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. () La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration () ". En outre, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. () ".

5. Sous réserve des cas où la loi attribue la charge de la preuve à l'une des parties, il appartient au juge administratif, au vu des pièces du dossier, et compte tenu, le cas échéant, de l'abstention d'une des parties à produire les éléments qu'elle est seule en mesure d'apporter et qui ne sauraient être réclamés qu'à elle-même, d'apprécier si l'état de santé d'un étranger nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner, pour lui, des conséquences d'une exceptionnelle gravité, et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, sauf circonstance humanitaire exceptionnelle. La partie qui justifie de l'avis d'un collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration qui lui est favorable doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance ou le refus d'un titre de séjour. Dans ce cas, il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié et effectivement accessible dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires. Si la légalité d'une décision s'apprécie à la date à laquelle elle a été prise, il appartient au juge de tenir compte des justifications apportées devant lui, dès lors qu'elles attestent de faits antérieurs à la décision critiquée, même si ces éléments n'ont pas été portés à la connaissance de l'administration avant qu'elle se prononce.

6. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que, par un avis du 7 avril 2022, le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a estimé que si l'état de santé du requérant nécessitait une prise en charge dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité, il pourrait cependant bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans son pays d'origine. Toutefois, premièrement, le requérant, qui a levé le secret médical, fait valoir, éléments justificatifs à l'appui, qu'il a appris pendant l'instruction de sa demande par le collège susmentionné qu'il était atteint d'une maladie génétique rare, le syndrome de Brugada, qui se caractérise par un risque accru d'arythmie et d'arrêt cardiaque, qui a nécessité la pose d'un pace maker. Il ressort des pièces du dossier que le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration n'en a pas tenu compte alors que cet élément lui a été communiqué par le requérant. Deuxièmement, en ce qui concerne la pathologie psychiatrique du requérant, liée à une expérience traumatique dans son pays d'origine, son psychiatre souligne sa dépendance et sa perte d'autonomie ainsi que le besoin d'un aidant permanent, alors qu'il ne dispose plus d'attaches familiales dans son pays d'origine hormis sa mère âgée qui ne pourrait pas le prendre en charge, contrairement à son frère et ses sœurs qui résident en France, respectivement dans le Haut-Rhin et dans le sud de la France. La circonstance, alléguée en défense, selon laquelle le requérant n'aurait pas formé de demande d'asile en France ne saurait en tout état de cause remettre en cause cet état de fait. Troisièmement, le requérant fait valoir que la maison départementale des personnes handicapées lui a reconnu un taux d'incapacité supérieur ou égal à 80%. Dans ces conditions, compte tenu des justifications apportées par le requérant dans le cadre de la présente instance, qui attestent de faits antérieurs à la décision litigieuse, et même si ces éléments n'ont pas été portés à la connaissance de l'administration avant qu'elle se prononce, le requérant est fondé à soutenir que la décision litigieuse de refus de titre de séjour litigieux méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, nonobstant l'existence dans son pays d'origine de certains médicaments qui lui sont prescrits, ainsi que le soutient le préfet en défense, dès lors qu'il ressort cependant des pièces du dossier que les multiples prescriptions médicamenteuses, interagissant entre elles, nécessitent un suivi médical particulier dont il n'est pas établi qu'il pourrait avoir lieu dans son pays d'origine.

Sur l'injonction :

7. Eu égard au motif d'annulation ci-dessus retenu, l'exécution du jugement implique nécessairement, en l'absence d'un changement dans les circonstances de droit ou de fait, la délivrance à M. C d'une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Il y a en conséquence lieu d'enjoindre au préfet du Haut-Rhin de délivrer ce titre à M. C dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans cette attente, une autorisation provisoire de séjour en application de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

D É C I D E :

Article 1 : La décision du préfet du Haut-Rhin du 19 mai 2022 portant refus de titre de séjour est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Haut-Rhin de délivrer à M. C une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et dans l'attente, de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour, sur le fondement de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié, à Me Berry et au préfet du Haut-Rhin. Copie sera transmise au ministre de l'intérieur, et au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Colmar.

Délibéré après l'audience du 5 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Jean-Baptiste Sibileau, président,

- Mme Sarah Fuchs Uhl, conseillère,

- M. D B, magistrat honoraire.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 2 décembre 2024.

Le président-rapporteur,

J.-B. SIBILEAUL'assesseure la plus ancienne,

S. FUCHS UHL

La greffière,

S. BILGER-MARTINEZ

La République mande et ordonne au préfet du Haut-Rhin en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

S. BILGER-MARTINEZ

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