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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2203662

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2203662

jeudi 29 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2203662
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantECA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 3 juin 2022, Mme H C épouse F, représentée par Me Eca, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 4 mai 2022 par lequel le préfet de la Moselle a refusé de l'admettre au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et l'a interdite de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Moselle de lui délivrer un titre de séjour sous astreinte de 300 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 500 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le signataire de l'arrêté contesté ne justifie pas d'une délégation de signature ;

- l'arrêté attaqué est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation ;

- le préfet ne pouvait fonder sa décision sur une obligation de quitter le territoire français annulée par le tribunal ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français méconnaît le droit constitutionnel d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er juillet 2022, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme C épouse F ne sont pas fondés.

Mme C épouse F a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 25 juillet 2022.

Par ordonnance du 28 juin 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 16 août 2022.

Vu :

- la décision du Conseil constitutionnel n° 2011-631 DC du 9 juin 2011,

- les jugements nos 2108330 et 2108043 rendus par le tribunal administratif de Strasbourg le 16 juin 2022,

- les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme I a été entendu au cours de l'audience publique.

Les parties, régulièrement convoquées, n'étaient ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. E F et Mme H C épouse F, ressortissants albanais, nés en Albanie respectivement le 20 octobre 1972 et le 16 avril 1982, sont entrés en France le 2 mars 2017, accompagnés de leurs deux enfants, dont M. B F, né le 20 avril 2003, et ont sollicité leur admission au séjour en qualité de réfugiés. Leurs demandes d'asile ont été rejetées par des décisions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 20 juin 2017, confirmées par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 7 décembre 2017. Par des arrêtés du 7 septembre 2018 dont la légalité a été confirmée par le tribunal administratif de Strasbourg le 13 mars 2019, le préfet de la Moselle a refusé de les admettre au séjour, leur a fait obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours et a fixé leur pays de destination. Par la suite, M. et Mme F ont sollicité le réexamen de leur demande d'asile, qui a été rejetée par l'OFPRA le 18 octobre 2018 et par la CNDA le 5 mars 2019. Le 10 janvier 2019, ils ont sollicité une protection contre la mesure d'éloignement en faisant valoir l'état de santé de leur fils, M. B F, alors mineur. Par courrier du 22 mars 2019, le préfet de la Moselle leur a confirmé les termes des arrêtés du 7 septembre 2018. Le 7 mai 2019, les intéressés ont à nouveau sollicité une protection contre la mesure d'éloignement en faisant valoir l'état de santé de leur fils. Par arrêtés du 31 mai 2019, le préfet de la Moselle a confirmé les termes des arrêtés du 7 septembre 2018 et a prononcé à l'encontre de M. et Mme F une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an et les a assignés à résidence. Les recours contentieux qu'ils ont formé contre ces arrêtés ont été rejetés par un jugement du tribunal administratif de Strasbourg le 11 juillet 2019, confirmé par la cour administrative d'appel de Nancy le 8 avril 2021. Par courriers du 21 mai 2019 et du 13 juin 2019, Mme F et son époux ont sollicité leur admission au séjour en faisant valoir l'état de santé de leur fils B. Par arrêtés du 25 octobre 2019, le préfet de la Moselle a refusé de les admettre au séjour, les a obligés de quitter le territoire dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par jugement du 30 avril 2020 de ce tribunal, lesdits arrêtés ont été annulés et le préfet de la Moselle a été enjoint de réexaminer la situation du couple. Le 22 décembre 2020, Mme C épouse F a sollicité son admission au séjour sur le fondement du 11° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur, devenu l'article L. 425-9. Le 25 mai 2021, M. E F et M. B F, devenu majeur, ont sollicité leur admission au séjour sur le fondement des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par des arrêtés du 4 mai 2022, le préfet de la Moselle a refusé de les admettre au séjour, les a obligés à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé à leur encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an. Par la présente requête, Mme F demande l'annulation de l'arrêté du 4 mai 2022 dont elle a fait l'objet.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Par une décision du 25 juillet 2022, le bureau d'aide juridictionnelle a accordé l'aide juridictionnelle totale à la requérante. Par suite, ses conclusions sont devenues sans objet.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, par un arrêté du 7 décembre 2021, régulièrement publié le 8 décembre 2021 au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de la Moselle a donné compétence en cas d'absence ou d'empêchement de Mme D A, directrice de l'immigration et de l'intégration, à l'effet de signer les décisions relevant de sa direction, à l'exception de certaine matière dont ne relève pas la décision attaquée. En cas d'absence ou d'empêchement de Mme A, délégation a été donnée à M. G, directeur adjoint, chef du bureau de l'éloignement et de l'asile. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté litigieux, signé par M. G, manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, pour refuser la délivrance du titre de séjour sollicité sur le fondement du 11° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur, devenu l'article L. 425-9 du même code, le préfet de la Moselle s'est notamment fondé sur l'avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) du 29 mars 2021, lequel a estimé que l'état de santé de Mme C épouse F nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut ne devrait pas entraîner de conséquences d'une exceptionnelle gravité et qu'au vu des éléments du dossier et à la date de l'avis, son état de santé pouvait lui permettre de voyager sans risque vers son pays d'origine. La requérante conteste cet avis et soutient, qu'eu égard aux lombosciatalgie, discopathie et scapulalgie dont elle souffre, elle ne peut effectivement bénéficier d'un traitement approprié en Albanie. Au soutien de ses déclarations, l'intéressée produit deux certificats médicaux du 2 novembre 2020 établis par un médecin généraliste ainsi qu'un rapport médical du 23 avril 2021 établi par un radiologue. Toutefois, lesdites pièces ne suffisent pas à contredire utilement l'avis du 29 mars 2021 précité dès lors qu'aucun de ces documents ne se prononce sur la réalité des conséquences d'une exceptionnelle gravité que Mme C épouse F encourrait à défaut de cette prise en charge. En outre et en tout état de cause, ces documents ne permettent pas d'établir qu'elle serait personnellement dans l'impossibilité d'accéder de façon effective à un traitement approprié en Albanie eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé de ce pays. De même, si la requérante se prévaut d'un article de presse du 5 juin 2017 relatif au système de santé albanais, qui fait état de considérations très générales sur le système de santé albanais, il est insuffisant pour démontrer qu'elle ne pourrait pas bénéficier d'un traitement approprié dans son pays d'origine. Dans ces conditions, le préfet n'a pas fait une inexacte application des dispositions du 11° de l'article L. 313-11, devenu L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. En troisième lieu, la requérante fait valoir qu'elle est entrée en France en 2017 accompagnée de ses deux enfants et de son époux, que ce dernier bénéficie d'une promesse d'embauche en contrat à durée indéterminée de la société KMC SAS en qualité d'aide-plâtrier et que leur fils M. B F, devenu majeur, poursuit sa scolarité avec succès. Toutefois, elle ne justifie pas être significativement insérée dans la société française, pas plus qu'elle n'établit avoir noué des liens privés, professionnels ou familiaux d'une intensité particulière durant son séjour en France, alors que son mari et son fils majeurs font tous les deux l'objet d'un arrêté portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français et ont ainsi vocation à retourner, avec la requérante, dans leur pays d'origine. En outre, elle n'établit pas être dépourvue de toute attache privée et familiale dans son pays d'origine où elle a vécu jusque l'âge de trente-cinq et où résident notamment ses parents, ses deux frères et sa sœur. Dans ces conditions, compte tenu également des conditions de séjour de l'intéressée en France et des considérations médicales énoncées au point précédent, le préfet de la Moselle n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur la situation personnelle de la requérante.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

7. La requérante se trouve dans le cas où elle peut faire l'objet d'une mesure d'interdiction de retour sur le territoire sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sans qu'y fasse obstacle la circonstance qu'elle ne présente pas une menace pour l'ordre public. Par ailleurs, et eu égard à ce qui a été dit au point 5 du présent jugement, la requérante n'est pas fondée à soutenir qu'en fixant à un an la durée de l'interdiction de retour sur le territoire, le préfet aurait entaché la décision en litige d'une erreur d'appréciation.

8. En dernier lieu, si la requérante soutient que la mesure d'interdiction de retour sur le territoire français méconnaît le droit constitutionnel d'asile dès lors qu'elle fait obstacle à son retour en France afin d'y solliciter l'asile, il résulte toutefois de l'article L. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que l'autorité administrative peut à tout moment abroger une interdiction de retour sur le territoire français du territoire. Par ailleurs, si cette demande n'est recevable que si l'intéressée réside hors de France, une telle condition n'est pas de nature à porter atteinte au droit d'asile dès lors que le refus d'entrée sur le territoire ne fait pas obstacle, ainsi que le prévoient les articles L. 352-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au dépôt d'une demande d'asile à la frontière, comme l'a relevé le Conseil constitutionnel dans sa décision n° 2011-631 DC du 9 juin 2011, aux termes de laquelle il a, dans ses motifs et son dispositif, déclaré conformes à la Constitution les dispositions du III de l'article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, reprises à l'identique à l'article L. 613-7 précité. Par suite, le moyen tiré de la violation du droit constitutionnel d'asile doit être écarté.

9. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme F doivent être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, de ses conclusions à fin d'injonction et des conclusions présentées au titre des frais liés au litige.

DÉCIDE :

Article 1 : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions à fin d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme F est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C épouse F, à Me Eca et au préfet de la Moselle. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.

Délibéré après l'audience du 8 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Dulmet, présidente

Mme Merri, première conseillère,

Mme Jordan-Selva, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe du Tribunal le 29 septembre 2022.

La rapporteure,

S. ILa présidente,

A. DULMET

Le greffier,

S. BRONNER

La République mande et ordonne au préfet de la Moselle, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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