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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2204124

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2204124

mercredi 19 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2204124
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantBLANVILLAIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 25 juin et 29 juillet 2022,

M. A B, représenté par Me Blanvillain, demande au tribunal :

1°) de lui accorder provisoirement le bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 24 juin 2022 par lequel le préfet de la Moselle l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays a destination duquel il pourra être éloigné d'office, et lui a fait interdiction de retourner sur le territoire français pendant une durée

d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Moselle de procéder au réexamen de sa situation dans un délai déterminé, au besoin sous astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son avocate en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la personne signataire de l'arrêté contesté n'était pas habilitée à cette fin ;

- l'arrêté est insuffisamment motivé ;

- il ne lui a pas été notifié dans une langue qu'il comprend ;

- l'obligation de quitter le territoire français est fondée sur des faits matériellement inexacts ;

- son attestation de demande d'asile l'autorise à séjourner sur le territoire français le temps nécessaire pour l'instruction de sa demande d'asile ;

- sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public ;

- les dispositions du 1° et du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sur lesquelles le préfet s'est fondé pour l'obliger à quitter le territoire français, ne sont lui sont pas applicables ;

- le préfet a méconnu les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision lui refusant un délai de départ volontaire méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision fixant le pays de destination méconnaît les stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français est injustifiée dans son principe et disproportionnée dans sa durée.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 27 juillet et 17 août 2022, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient que la requête, insuffisamment motivée dans le délai de recours contentieux, est irrecevable, et qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience

Le rapport de M. Rees, président, a été entendu au cours de l'audience publique.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ".

2. M. B ne justifiant pas de l'urgence, il n'y a pas lieu de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à toutes les décisions contestées :

3. En premier lieu, par un arrêté du 2 juin 2022, publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de la Moselle a habilité l'ajointe au chef du bureau de l'éloignement et de l'asile, en cas d'absence ou d'empêchement de la directrice de l'immigration et de l'intégration, à l'effet de signer les décisions relevant de ce bureau, parmi lesquelles figurent les décisions contestées. Il n'est ni établi, ni même allégué que la directrice de l'immigration et de l'intégration n'était pas absente ou empêchée lorsque l'arrêté contesté a été signé par l'ajointe au chef du bureau de l'éloignement et de l'asile. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que cette dernière n'était pas habilitée à signer l'arrêté en litige.

4. En deuxième lieu, l'arrêté comporte un énoncé des considérations de droit et de fait constituant le fondement de chacune des décisions contestées. Il est ainsi régulièrement motivé.

5. En troisième lieu, le requérant ne peut pas utilement faire valoir l'irrégularité de la notification de l'arrêté, par définition postérieure à la date de son édiction, à laquelle son légalité doit être appréciée par le juge de l'excès de pouvoir.

En ce qui concerne les moyens dirigés contre l'obligation de quitter le territoire français :

6. En premier lieu, aux termes de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français ". Selon l'article L. 541-2 du même code : " L'attestation délivrée en application de l'article L. 521-7, dès lors que la demande d'asile a été introduite auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, vaut autorisation provisoire de séjour et est renouvelable jusqu'à ce que l'office et, le cas échéant, la Cour nationale du droit d'asile statuent ". Enfin, selon l'article R. 531-2 de ce code : " A compter de la remise de l'attestation de demande d'asile selon la procédure prévue à l'article R. 521-8, l'étranger dispose d'un délai de vingt et un jours pour introduire sa demande d'asile complète auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ".

7. M. B, qui s'est vu délivrer une attestation de demande d'asile

le 11 mai 2022, ne démontre ni même ne soutient avoir introduit une demande d'asile complète auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans les

vingt-et-un jours qui ont suivi. La décision contestée étant intervenue après l'expiration de ce délai, il n'est pas fondé à soutenir qu'il bénéficiait du droit de se maintenir sur le territoire français à la date à laquelle elle a été prise.

8. En deuxième lieu, le requérant n'ayant pas saisi l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, et que l'attestation de domiciliation qu'il produit ne permettant pas, par elle-même, d'établir qu'il est effectivement hébergé à l'adresse qu'elle mentionne, le préfet ne s'est pas fondé sur des faits matériellement inexacts en estimant qu'il n'a pas effectué de démarche pour régulariser sa situation administrative et qu'il ne justifie pas d'une résidence permanente et effective en France.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / () 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; () ".

10. Contrairement à ce qu'a estimé le préfet, la circonstance que M. B a été interpellé et placé en garde à vue le 23 juin 2022 pour des faits de vol à l'étalage ne suffit pas à considérer que son comportement constitue une menace pour l'ordre public. En revanche, il est constant que le requérant n'est pas entré régulièrement sur le territoire français et qu'il n'y a jamais bénéficié d'un titre de séjour. Ce second motif permettait au préfet de décider légalement de l'obliger à quitter le territoire français, et il ressort des pièces du dossier qu'il aurait pris la même décision s'il ne s'était fondé que sur ce motif. En dépit de l'illégalité de l'un de ses motifs, la décision contestée est ainsi légalement fondée.

11. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

12. M. B, ressortissant géorgien né en 1994, n'est entré en France que

le 6 avril 2022, deux mois et demi seulement avant la décision contestée. Il ne s'y prévaut d'aucune attache privée ou familiale, et ne soutient même pas être dépourvu de toute attache dans son pays d'origine. Enfin, en se bornant à faire état de menaces dont il ferait l'objet en Géorgie, sans apporter le moindre élément concret pour en établir la réalité, ni même la moindre précision quant à leur nature et leur portée, il ne démontre pas qu'il serait dans l'impossibilité de s'installer à nouveau dans son pays d'origine. Dans ces conditions, il n'est pas fondé à soutenir que le préfet a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels il l'a obligé à quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées doit être écarté.

13. En cinquième lieu, pour les mêmes raisons que celles indiquées au point précédent, le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet s'est livré à une appréciation manifestement erronée des conséquences de sa décision sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne le moyen dirigé contre le refus d'un délai de départ volontaire :

14. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; / () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".

15. Compte tenu de ce qui a été dit précédemment s'agissant de la menace à l'ordre public que constitue le comportement du requérant, de son absence d'entrée régulière sur le territoire français et de démarche pour y régulariser sa situation, de son absence de résidence effective et permanente en France, et de ses déclarations lors de son audition du 23 juin 2022, où il a indiqué aux services de police ne pas vouloir quitter le territoire français, le préfet a pu légalement se fonder sur les dispositions précitées pour refuser de lui accorder un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne le moyen dirigé contre la décision fixant le pays de destination :

16. Aux termes de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des traitements inhumains ou dégradants ".

17. Ainsi qu'il a été dit précédemment, le requérant se borne à faire état de menaces dont il ferait l'objet en Géorgie, sans apporter le moindre élément concret pour en établir la réalité, ni même la moindre précision quant à leur nature et leur portée. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne le moyen dirigé contre l'interdiction de retour sur le territoire français :

18. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. /

Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

19. D'une part, le requérant ne fait valoir aucune circonstance humanitaire qui aurait été de nature à justifier que le préfet ne prononce pas la décision contestée. D'autre part, il ne ressort pas des pièces du dossier que, compte tenu notamment de la menace à l'ordre public que constitue son comportement, le préfet se soit livré à une appréciation erronée de la situation du requérant au regard des dispositions de l'article L. 612-10 précité en fixant à un an la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français.

20. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de

M. B, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction, d'astreinte et d'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1 : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Moselle.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 28 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Rees, président,

Mme Merri, première conseillère,

Mme Dobry, conseillère.

Rendu public, par mise à disposition au greffe le 19 octobre 2022.

Le président-rapporteur,

P. REES L'assesseur le plus ancien dans l'ordre du tableau,

D. MERRI

La greffière,

M.-C. SCHMIDT

La République mande et ordonne de la Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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