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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2204322

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2204322

jeudi 21 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2204322
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantZIMMERMANN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 4 juillet 2022, M. C E, représenté par Me Zimmermann, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 8 juin 2022, notifié le 20 juin 2022, par lequel la préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités bulgares ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de le convoquer aux fins d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale, dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision de transfert est entachée d'incompétence de son signataire ;

- l'information prévue par les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ne lui a pas été donnée ;

- il n'a pas bénéficié d'un entretien individuel conforme aux dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- la décision de transfert est entaché d'erreur de droit, en l'absence de preuve de la saisine des autorités autrichiennes et bulgares et de l'acceptation de celles-ci de le reprendre en charge ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 3, paragraphe 2, du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- elle est entachée d'erreur de droit et, subsidiairement, d'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17, paragraphe 1, du règlement (UE) n° 604/2013 et de l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 juillet 2022, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le traité sur l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme D en application des dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Brodier, magistrate désignée ;

- les observations de Me Zimmermann, avocate de M. E, absent à l'audience, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens, et souligne que sa situation a mal été examinée lors de l'entretien individuel, le résumé précisant uniquement qu'il est célibataire sans enfant sans comporter de mentions relatives à son parcours migratoire, son passage en Bulgarie, soutient que la décision attaquée est ainsi entachée de défaut d'examen de sa situation au regard de l'article 17, paragraphe 1, du règlement (UE) n° 604/2013, et insiste sur le fait qu'il a vécu des choses atroces en Bulgarie, des humiliations et des violences de la part des autorités policières, que les conditions d'accueil ont été très mauvaises dans le camp dans lequel il a été placé entre la Bulgarie et la Turquie, qu'il n'a bénéficié d'aucun suivi juridique, tandis que les conditions d'examen des demandes d'asile ne sont pas satisfaisantes en Bulgarie, qu'il n'y a pas d'interprète en pachto.

La préfète du Bas-Rhin, régulièrement convoquée, n'était ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

1. En raison de l'urgence résultant de l'application des articles L. 572-5 et L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. E au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, sur le fondement des articles 20 de la loi du 10 juillet 1991 et 61 du décret du 28 décembre 2020.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté de transfert :

2. En premier lieu, la préfète du Bas-Rhin a, par un arrêté du 4 mars 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour, donné délégation à M. A B, chef du bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière, à l'effet de signer les arrêtés de transfert pris en application de la procédure Dublin. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté attaqué serait entaché d'incompétence de son signataire doit être écarté comme manquant en fait.

3. En deuxième lieu, il résulte des dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 que les autorités compétentes pour l'enregistrement d'une demande de protection internationale doivent informer le demandeur de l'application du règlement selon des modalités qu'elles précisent.

4. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. E s'est vu remettre, le 29 avril 2022, la brochure " A. J'ai demandé l'asile dans l'UE - quel pays sera responsable de ma demande d'asile ' " et la brochure " B. Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", toutes les deux rédigées en langue pachto qu'il a déclaré comprendre. La remise de ces deux brochures, qui constituent la brochure commune prévue par les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, permet aux demandeurs d'asile de bénéficier d'une information par écrit complète sur l'application de ce règlement. Par suite, M. E n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée est intervenue en méconnaissance des droits qu'elle tire de ces dispositions.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () / 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type () ".

6. Il ressort des pièces du dossier que M. E a bénéficié d'un entretien individuel le 29 avril 2022 dans les locaux de la préfecture de l'Essonne avec un agent qualifié de la préfecture par le biais des services téléphoniques d'un interprète en langue pachto de la société ISM interprétariat. Il ressort du procès-verbal de cet entretien, dont le requérant a signé le résumé, qu'il a présenté des observations sur sa situation personnelle et qu'il a notamment pu préciser son parcours migratoire depuis l'Afghanistan, qu'il a indiqué avoir quitté le 5 février 2022, et déclarer avoir déposé deux demandes d'asile en Bulgarie et en Autriche. Le requérant n'allègue pas qu'il aurait été empêché de faire valoir des observations plus précises, notamment sur ses conditions d'accueil en Bulgarie. Par suite, M. E n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure.

7. En quatrième lieu, il ressort des pièces produites par la préfète du Bas-Rhin que, saisies le 4 mai 2022, les autorités bulgares ont donné leur accord exprès le 17 mai 2022 à la reprise en charge de M. E en application de l'article 18-1-b) du règlement (UE) n° 604/2013. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision de transfert vers la Bulgarie serait entachée d'erreur de droit ne peut qu'être écarté.

8. En cinquième lieu, il ressort de la décision attaquée que la préfète du Bas-Rhin a tenu compte des déclarations de M. E lors de son entretien individuel, à savoir qu'il était célibataire sans charge de famille, qu'il était venu seul en France et n'avait aucun membre de sa famille présent en France, qu'il n'avait fait état d'aucun problème de santé et qu'elle a indiqué qu'il n'établissait pas être dans l'impossibilité de retourner en Bulgarie, considérant que les éléments de fait caractérisant sa situation ne relevaient pas des dérogations prévues par les articles 3, paragraphe 2, et 17 du règlement (UE) n° 604/2013. Compte tenu des déclarations de l'intéressé au cours de l'entretien individuel dont il a bénéficié, M. E n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation.

9. En sixième lieu, aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 2. () / Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable () ". Par ailleurs, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

10. Eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les États membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet État a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entrainent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ou de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet État membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire.

11. M. E soutient avoir été emprisonné pendant trois semaines en Bulgarie, au cours desquelles il indique avoir subi des violences de la part des autorités, notamment des coups et des humiliations, avant d'être transféré dans un autre centre de détention dans lequel il n'a pas été correctement alimenté et n'a bénéficié d'aucun soin ni suivi juridique. Il ne produit toutefois aucun élément précis permettant d'étayer ses allégations relatives à son séjour en Bulgarie. Le rapport de l'Organisation suisse d'aide aux réfugiés du 30 août 2019 dont il se prévaut ne permet pas plus d'établir qu'il existerait en Bulgarie des défaillances systémiques dans le traitement des demandes d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile. Par suite, M. E n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article 3, paragraphe 2 du règlement (UE) n° 604/2013. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit également être écarté.

12. En dernier lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () ". Aux termes du troisième alinéa de l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'Etat d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre Etat ". La faculté laissée à chaque Etat membre, par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 précité, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

13. Il ressort du fondement retenu par les autorités bulgares pour accepter de prendre en charge M. E que sa demande d'asile est en cours d'examen. Par ailleurs, en l'absence de défaillances systémiques dans la procédure d'asile en Bulgarie, ainsi qu'il a été dit au point 11 du présent jugement, il n'est pas permis de penser que les autorités bulgares n'examineraient pas sa demande d'asile dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. Les allégations du requérant quant aux conditions de son séjour en Bulgarie ne permettent pas de considérer que les autorités françaises devraient se déclarer responsables de l'examen de sa demande d'asile à la place des autorités bulgares. Par suite, M. E n'est pas fondée à soutenir qu'en décidant de ne pas faire usage de la faculté dérogatoire prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et à l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la préfète du Bas-Rhin aurait entaché la décision attaquée d'une erreur manifeste d'appréciation.

14. Il résulte de ce qui précède que M. E n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté de la préfète du Bas-Rhin en date du 8 juin 2022 portant transfert aux autorités bulgares. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles tendant à l'application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1 : M. E est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C E, à Me Zimmermann et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 juillet 2022.

La magistrate désignée,

H. D,

première conseillèreLe greffier,

C. Bohn

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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