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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2204377

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2204377

vendredi 22 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2204377
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantMEDINA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 juillet 2022, M. C A, représenté par Me Medina, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 5 juillet 2022 par lequel le préfet du Haut-Rhin a refusé de renouveler son titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination, lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans, a prononcé son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen et a refusé de lui accorder le regroupement familial au bénéfice de son épouse ;

2°) d'annuler l'arrêté du 5 juillet 2022 par lequel le préfet du Haut-Rhin a prononcé son assignation à résidence ;

3°) d'enjoindre au préfet du Haut-Rhin de lui délivrer un titre de séjour dans le délai de trente jours à compter de la notification du jugement, subsidiairement de réexaminer sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence de son signataire ;

- la décision de refus de renouvellement de titre de séjour est entachée d'insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'erreur de droit, le préfet n'ayant pas pris en compte l'avis de la commission du titre de séjour ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de la menace qu'il représenterait pour l'ordre public ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation au regard de ses attaches sur le territoire français ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale compte tenu de l'illégalité de la décision portant refus d'admission au séjour ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation au regard de ses attaches sur le territoire français ;

- la décision fixant le délai de départ volontaire est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale compte tenu de l'illégalité de la décision portant refus d'admission au séjour ;

- la décision portant refus de regroupement familial sera annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision relative au séjour ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'erreur d'appréciation de sa situation personnelle ;

- la décision de signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen porte atteinte à ses droits fondamentaux, notamment à sa liberté de circulation ;

- la décision portant assignation à résidence est entachée d'erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 juillet 2022, le préfet du Haut-Rhin conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'accord du 9 octobre 1987 entre le gouvernement de la République Française et le gouvernement du Royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi publié par le décret n° 94-203 du 4 mars 1994 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme B en application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Brodier, magistrate désignée, qui a relevé d'office le moyen tiré de l'irrecevabilité des conclusions à fin d'annulation du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, qui ne constitue pas une décision susceptible de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir ;

- les observations de Me Medina, avocat de M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens, insiste sur le fait que l'intéressé n'est pas un danger pour l'ordre public, qu'il n'a été condamné que deux fois en dix ans de présence en France, qu'avec sa première épouse, de nationalité française, il a vécu de l'esclavagisme moderne, elle le contraignait, et quand il a dit qu'il fallait que ça cesse, il y a eu des violences, l'instruction a duré plusieurs années et les deux ex-conjoints ont été renvoyés devant le juge pénal pour répondre de violences mutuelles, ils ont écopé tous les deux de deux mois d'emprisonnement avec sursis, qu'en ce qui concerne le divorce avec son ex-épouse, il n'a pas reçu la signification à comparaître à l'audience si bien que le divorce a été prononcé à ses torts exclusifs mais qu'il n'a pas voulu faire appel parce qu'il n'est pas à l'aide juridictionnelle et que c'était trop coûteux pour lui, qu'en ce qui concerne sa seconde condamnation pénale, il a fait face à une jeune femme aidée de deux amies qui l'ont chargé, qu'il a fourni une liste de noms à interroger pour le disculper, que cette liste est bien annexée au procès-verbal de son audition mais que ces personnes n'ont pas été entendues par les policiers, qu'il a ainsi été condamné pour des faits de harcèlement, mais que plusieurs femmes de son travail peuvent témoigner en sa faveur, et insiste sur l'importance de l'avis de la commission du titre de séjour, qui lui est favorable ;

- les observations de M. A, qui indique qu'il a été condamné par le juge en 2021 alors que le dossier était incomplet, qu'il veut continuer à travailler et voir son titre de séjour renouvelé et précise que, quand il a dû quitter le domicile conjugal en 2013, il a passé un mois au foyer Espoir, qu'il peut en attester.

Le préfet du Haut-Rhin n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur la recevabilité des conclusions tendant à l'annulation du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen :

1. Aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006. / Les modalités de suppression du signalement de l'étranger en cas d'annulation ou d'abrogation de l'interdiction de retour sont fixées par voie réglementaire ".

2. Lorsqu'elle prend à l'égard d'un étranger une mesure d'interdiction de retour sur le territoire français, l'autorité administrative se borne à informer l'intéressé de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. Une telle information ne constitue pas une décision distincte de la mesure d'interdiction de retour et n'est, dès lors, pas susceptible de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir. Par suite, les conclusions tendant à l'annulation du signalement de M. A aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen sont irrecevables et ne peuvent qu'être rejetées.

Sur l'étendue du litige :

3. Aux termes de l'article L. 614-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions et délais prévus au présent chapitre, demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision, ainsi que l'annulation de la décision relative au séjour, de la décision relative au délai de départ volontaire et de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français qui l'accompagnent le cas échéant. / () ". Aux termes de l'article L. 614-6 du même code : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas assortie d'un délai de départ volontaire, le président du tribunal administratif peut être saisi dans le délai de quarante-huit heures suivant la notification de la mesure. / Il est statué sur ce recours selon la procédure et dans les délais prévus, selon le fondement de la décision portant obligation de quitter le territoire français, aux articles L. 614-4 ou L. 614-5 ". L'article L. 614-4, applicable aux décisions portant obligation de quitter le territoire français prises en application des dispositions des 3°, 5° ou 6° de l'article L. 611-1, prévoit que le tribunal administratif statue dans un délai de trois mois à compter de sa saisine. Toutefois, lorsque l'étranger fait l'objet d'une assignation à résidence en application de l'article L. 731-1, il ressort de l'article L. 614-9 du même code que " () / () le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné à cette fin statue dans un délai de cent quarante-quatre heures à compter de la notification de cette décision par l'autorité administrative au tribunal ". Enfin, aux termes de l'article R. 776-17 du code de justice administrative : " () lorsque le requérant a formé des conclusions contre la décision relative au séjour notifiée avec une obligation de quitter le territoire, il est statué sur cette décision dans les conditions prévues à la sous-section 1 ou à la sous-section 2 de la section 2, selon le fondement de l'obligation de quitter le territoire ".

4. En application des dispositions précitées, les conclusions dirigées contre la décision du 5 juillet 2022 portant refus de renouvellement du titre de séjour de M. A ne relevant pas de la compétence du magistrat désigné en application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu de les renvoyer devant une formation collégiale du tribunal, de même que les conclusions à fin d'injonction qui s'y rapportent. Sont également renvoyées devant une formation collégiale les conclusions relatives au rejet de la demande de regroupement familial.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. Le requérant soulève, à l'appui de ses conclusions aux fins d'annulation de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français, l'exception d'illégalité de la décision de refus de titre de séjour prise à son encontre.

6. Aux termes de l'article 9 de l'accord franco-marocain visé ci-dessus : " Les dispositions du présent Accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'Accord. / () ". Aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle à la délivrance et au renouvellement de la carte de séjour temporaire, () ".

7. Il ressort de la décision du 5 juillet 2022 que le préfet du Haut-Rhin a refusé à M. A le renouvellement du titre de séjour " salarié " dont il bénéficiait depuis le 28 juillet 2017, au motif que le comportement de l'intéressé constituait une menace pour l'ordre public dont la préservation constitue un intérêt fondamental de la société.

8. D'une part, il ressort des pièces du dossier que si M. A a été condamné, par un jugement du tribunal correctionnel de Colmar du 22 septembre 2020, à deux mois d'emprisonnement avec sursis pour des faits de violence sur son ex-épouse commis entre le 19 avril 2012 et le 20 janvier 2013, son ex-épouse a également été condamnée, par le même jugement, à la même peine pour des faits de même nature. Les faits ayant donné lieu à cette condamnation remontaient à plus de neuf ans à la date de la décision attaquée et ne sauraient être regardées, compte tenu des circonstances de l'espèce, comme caractérisant une menace à l'ordre public. Par ailleurs, M. A a également été condamné à une peine de huit mois d'emprisonnement, par un jugement du tribunal correctionnel de Colmar en date du 15 avril 2021, pour des faits de harcèlement sexuel par une personne abusant de l'autorité que lui confère sa fonction et propos ou comportements à connotation sexuelle ou sexiste imposés de façon répétée commis du 1er novembre 2017 au 16 avril 2019. Eu égard aux explications données par M. A au cours de l'audience publique relativement à ces faits et à la nature de la peine prononcée par le tribunal correctionnel, sa condamnation, bien que récente, ne suffit pas, prise isolément ou en combinaison avec l'autre condamnation, à établir que son comportement serait constitutif d'une menace à l'ordre public justifiant que son titre de séjour " salarié " ne soit pas renouvelé.

9. D'autre part, et compte tenu de ce qui a été dit au point précédent, le préfet du Haut-Rhin ne saurait sérieusement opposer à M. A, au titre de la menace à l'ordre public, les conditions qui ont présidé à la rupture de sa communauté de vie avec son ex-épouse en 2013 ni le fait que le divorce a été prononcé aux torts exclusifs de l'intéressé. Quant à la circonstance qu'il a été mis en cause et auditionné dans le cadre d'une enquête judiciaire relative à un mariage contracté pour l'obtention d'un titre de séjour, il n'est pas établi qu'il aurait été condamné pour des faits de cette nature. De même, le préfet du Haut-Rhin ne saurait sérieusement retenir contre M. A la circonstance qu'il s'est maintenu sur le territoire français en dépit de la mesure d'éloignement adoptée à son encontre le 7 mai 2014, cette mesure ayant implicitement mais nécessairement été abrogée par le titre de séjour qui lui a été délivré le 28 juillet 2017. Quant à l'appréciation portée par l'autorité préfectorale sur le rapport " complexe " que M. A entretiendrait avec les femmes, elle n'est pas de nature à établir une quelconque incapacité ou inaptitude à respecter les lois et les valeurs essentielles de la République. Il ressort d'ailleurs des pièces du dossier, et n'est pas contesté, que M. A, qui dispose de son propre logement, travaille depuis 2014 dans le domaine de l'hôtellerie pour le même employeur, lequel atteste de ce qu'il est indispensable à la bonne marche de son établissement et qu'il donne entière satisfaction.

10. Il résulte de ce qui a été dit aux points 8 et 9 du présent jugement que M. A est fondé à soutenir qu'alors qu'il n'est pas contesté qu'il réside sur le territoire français depuis presque onze ans, le refus du préfet du Haut-Rhin de renouveler le titre de séjour " salarié " dont il bénéficiait depuis cinq ans au motif qu'il constituerait une menace pour l'ordre public est entaché d'erreur d'appréciation. Par suite, le moyen tiré de l'illégalité de la décision par laquelle le préfet lui a fait obligation de quitter le territoire français par voie d'exception de l'illégalité du refus de renouvellement de son titre de séjour doit être accueilli.

11. Il résulte de ce qui précède que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 5 juillet 2022 par laquelle le préfet du Haut-Rhin lui a fait obligation de quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, des décisions lui refusant un délai de départ volontaire, fixant le pays de renvoi et lui faisant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ainsi que de l'arrêté du même jour prononçant son assignation à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".

13. Le présent jugement implique qu'il soit enjoint au préfet du Haut-Rhin, en application des dispositions précitées, de réexaminer la situation de M. A. Il y a lieu d'impartir au préfet un délai de trois mois à compter de la notification du jugement pour y procéder.

14. Par ailleurs, en application de l'article L. 614-16 du code précité, il est enjoint au préfet du Haut-Rhin de délivrer à M. A, sans délai et jusqu'à ce qu'il ait été à nouveau statué sur sa situation, une autorisation provisoire de séjour, laquelle sera assortie, compte tenu des motifs du jugement, d'une autorisation de travailler.

Sur les frais liés au litige :

15. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. () ".

16. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 100 euros au titre des frais exposés par M. A et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1 : Les décisions du 5 juillet 2022 par lesquelles le préfet du Haut-Rhin a fait obligation à M. A de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans et a prononcé son assignation à résidence sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Haut-Rhin de procéder au réexamen de la situation de M. A dans un délai de trois mois à compter du présent jugement et de lui délivrer dans l'intervalle et sans délai une autorisation de séjour portant autorisation de travailler.

Article 3 : L'Etat versera à M. A une somme de 1 100 (mille cent) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions tendant à l'annulation des décisions du 5 juillet 2022 par lesquelles le préfet du Haut-Rhin a refusé de renouveler le titre de séjour de M. A et de faire droit à sa demande de regroupement familial ainsi que les conclusions à fin d'injonction qui en sont le corollaire sont renvoyées devant une formation collégiale du tribunal.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au préfet du Haut-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Colmar.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 juillet 2022.

La magistrate désignée,

H. B,

première conseillèreLe greffier,

C. Bohn

La République mande et ordonne au préfet du Haut-Rhin, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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