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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2204858

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2204858

mercredi 10 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2204858
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantFROMAGEAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 26 juillet 2022 et 28 février 2024, Mme C Riotte, représentée par Me Fromageat, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 2 février 2022 par laquelle le président de la Collectivité européenne d'Alsace a suspendu son agrément d'assistante familiale, ensemble la décision du 25 mai 2022 portant rejet de son recours gracieux ;

2°) de mettre à la charge de la Collectivité européenne d'Alsace la somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'exception de non-lieu à statuer ne peut être accueillie, dès lors que la décision attaquée a produit des effets sur sa situation ;

- cette décision est une décision automatique dépourvue de motivation précise et exacte en fait et en droit, notamment quant à l'existence d'une situation d'urgence réelle ;

- cette décision, qui n'est motivée par aucune situation d'urgence avérée, est entachée d'erreurs de droit et de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article

L. 421-3 du code de l'action sociale et des familles.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 octobre 2022, la Collectivité européenne d'Alsace conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- il n'y a pas lieu de statuer sur la requête de Mme Riotte, dès lors que son objet a disparu en cours d'instance en raison de l'abrogation de la décision de suspension attaquée, laquelle n'a pas constitué une sanction disciplinaire et n'a eu aucune conséquence sur sa rémunération ;

- les moyens sont infondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Olivier Biget,

- les conclusions de M. Alexandre Therre,

- les observations de Me Fromageat, avocate de Mme Riotte ;

- les observations de M. D, représentant la Collectivité européenne d'Alsace.

Considérant ce qui suit :

1. Mme Riotte a été agréée en qualité d'assistante familiale à compter du 13 septembre 2018 pour une durée de cinq ans l'autorisant à accueillir à son domicile trois enfants simultanément, dont l'un en accueil-relais exclusivement. Par un contrat de travail conclu le 2 mai 2019, elle a été engagée à compter du 12 suivant par le conseil départemental du Haut-Rhin, auquel la Collectivité européenne d'Alsace s'est substituée le 1er janvier 2021, afin d'accueillir des enfants que le service de l'aide sociale à l'enfance lui confierait. A la suite de signalements d'une information préoccupante en date des 22 et 23 juillet 2021 concernant l'une des enfants confiées à Mme Riotte, le président de la Collectivité européenne d'Alsace a suspendu l'agrément de celle-ci pour une durée de quatre mois, par une décision du 23 juillet 2021 notifiée à l'intéressée le 27 suivant. Cette décision a été abrogée le 22 novembre 2021. Par une première requête enregistrée le 9 août 2021 sous le n° 2105545, l'intéressée a demandé l'annulation de la décision de suspension du 23 juillet 2021. A la suite d'une nouvelle information préoccupante en date du 11 janvier 2022 signalée par le directeur de l'établissement auquel la même enfant a été confiée, le président de la Collectivité européenne d'Alsace a de nouveau suspendu l'agrément de Mme Riotte pour une durée de quatre mois, par une décision du 2 février 2022 notifiée le lendemain. Son recours gracieux ayant été rejeté par une décision du 25 mai 2022 notifiée le 27 suivant, la requérante demande au tribunal, par la présente requête, l'annulation de la décision du 2 février 2022 et du rejet de son recours gracieux.

2. Par un jugement n° 2105545 de ce jour, le tribunal administratif a rejeté le recours de Mme Riotte contre la première suspension de son agrément en date du 23 juillet 2021.

Sur l'exception de non-lieu à statuer opposée par la Collectivité européenne d'Alsace :

3. Un recours pour excès de pouvoir dirigé contre un acte administratif n'a d'autre objet que d'en faire prononcer l'annulation avec effet rétroactif. Si, avant que le juge n'ait statué, l'acte attaqué est rapporté par l'autorité compétente et si le retrait ainsi opéré acquiert un caractère définitif faute d'être critiqué dans le délai du recours contentieux, il emporte alors disparition rétroactive de l'ordonnancement juridique de l'acte contesté, ce qui conduit à ce qu'il n'y ait lieu pour le juge de la légalité de statuer sur le mérite de la requête dont il était saisi. Il en va ainsi, quand bien même l'acte rapporté aurait reçu exécution. Dans le cas où l'administration se borne à procéder à l'abrogation de l'acte attaqué, cette circonstance prive d'objet la requête formée à son encontre, à la double condition que cet acte n'ait reçu aucune exécution pendant la période où il était en vigueur et que la décision procédant à son abrogation soit devenue définitive.

4. Le président de la Collectivité européenne d'Alsace indique avoir abrogé la mesure de suspension de l'agrément de Mme Riotte. Toutefois, outre qu'il ne produit pas la décision d'abrogation de la décision du 2 février 2022 attaquée, il se réfère à la décision du 22 novembre 2021 qui avait abrogé la précédente mesure de suspension prononcée à l'encontre de l'intéressée. En tout état de cause, s'il est constant que la décision du 2 février 2022 a effectivement été abrogée, par une décision du 24 mai 2022, il résulte de l'instruction que la mesure de suspension de l'agrément a produit des effets dès lors que l'intéressée n'a de nouveau pas pu se voir confier des enfants entre le 2 février 2022 et le 24 mai 2022 et qu'en outre, par la décision du 25 mai 2022 rejetant son recours gracieux, le président de la Collectivité européenne d'Alsace a refusé de retirer cette mesure de suspension. Dans ces conditions, les conclusions tendant à l'annulation de la décision de suspension attaquée conservent leur objet. Il suit de là qu'en tout état de cause, l'exception de non-lieu à statuer opposée en défense par la Collectivité européenne d'Alsace ne peut être accueillie.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. Aux termes de l'article L. 421-2 du code de l'action sociale et des familles : " L'assistant familial est la personne qui, moyennant rémunération, accueille habituellement et de façon permanente des mineurs et des jeunes majeurs de moins de vingt et un ans à son domicile. Son activité s'insère dans un dispositif de protection de l'enfance, un dispositif médico-social ou un service d'accueil familial thérapeutique. Il exerce sa profession comme salarié de personnes morales de droit public ou de personnes morales de droit privé dans les conditions prévues par les dispositions du présent titre ainsi que par celles du chapitre III du présent livre, après avoir été agréé à cet effet. / L'assistant familial constitue, avec l'ensemble des personnes résidant à son domicile, une famille d'accueil. ". Aux termes de l'article L. 421-3 du même code : " L'agrément nécessaire pour exercer la profession () d'assistant familial est délivré par le président du conseil départemental du département où le demandeur réside. / () L'agrément est accordé () si les conditions d'accueil garantissent la sécurité, la santé et l'épanouissement des mineurs et majeurs de moins de vingt et un an accueillis, en tenant compte des aptitudes éducatives de la personne () ". Aux termes de l'article L. 421-6 du même code : " () Si les conditions de l'agrément cessent d'être remplies, le président du conseil départemental peut, après avis d'une commission consultative paritaire départementale, modifier le contenu de l'agrément ou procéder à son retrait. En cas d'urgence, le président du conseil départemental peut suspendre l'agrément. Tant que l'agrément reste suspendu, aucun enfant ne peut être confié. / Toute décision de retrait de l'agrément, de suspension de l'agrément ou de modification de son contenu doit être dûment motivée et transmise sans délai aux intéressés () ".

6. En premier lieu, la décision de suspension attaquée précise qu'elle est fondée sur l'article L. 421-6 du code de l'action sociale et des familles. Si elle comporte des indications générales sur le cadre dans lequel une telle mesure s'inscrit, elle mentionne également les éléments matériels sur lesquels le président de la Collectivité européenne d'Alsace s'est fondé pour l'édicter, y étant notamment précisé qu'une information préoccupante a été établie la concernant en date du 13 janvier 2022 par le directeur de l'établissement qui accueille la petite A à la suite de propos tenus par cette enfant dénonçant des faits de maltraitance de la part de Mme Riotte et de son époux et faisant état de diverses violences physiques, de sorte que les faits portent sur une " suspicion de violences physiques commises par vous-même et un membre de votre entourage sur une mineure qui vous était habituellement confiée dans le cadre de votre profession ". Cette décision est ainsi suffisamment motivée.

7. En deuxième lieu, il résulte des dispositions citées au point 5 qu'il incombe au président du conseil départemental de s'assurer que les conditions d'accueil garantissent la sécurité, la santé et l'épanouissement des enfants accueillis. Dans l'hypothèse où il est informé de suspicions de comportements susceptibles de compromettre la santé, la sécurité ou l'épanouissement d'un enfant, de la part du bénéficiaire de l'agrément ou de son entourage, il lui appartient, dans l'intérêt qui s'attache à la protection de l'enfance, de tenir compte de tous les éléments portés à la connaissance des services compétents du département ou recueillis par eux. Il peut procéder à la suspension de l'agrément lorsque ces éléments revêtent un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité et révèlent une situation d'urgence, ce dont il lui appartient le cas échéant de justifier en cas de contestation de cette mesure de suspension devant le juge administratif, sans que puisse y faire obstacle la circonstance qu'une procédure pénale serait engagée, à laquelle s'appliquent les dispositions de l'article 11 du code de procédure pénale. Par ailleurs, si la légalité d'une décision doit être appréciée à la date à laquelle elle a été prise, il appartient au juge de l'excès de pouvoir de tenir compte, le cas échéant, d'éléments factuels antérieurs à cette date mais révélés postérieurement.

8. Pour décider la suspension de l'agrément d'assistante familiale accordé à Mme Riotte, le président de la Collectivité européenne d'Alsace s'est fondé sur une suspicion de violences physiques commises par l'assistante familiale et son époux sur l'enfant A, alors âgée de moins de quatre ans, accueillie au sein de la famille de Mme Riotte depuis le 17 juin 2019. Plus précisément, la Collectivité européenne d'Alsace a reçu une information préoccupante du 11 janvier 2022 signalée par le directeur de l'établissement auquel la jeune A avait été confiée après avoir été retirée de sa famille d'accueil à la suite de la suspension de l'agrément de la requérante pour une durée de quatre mois par une décision du 23 juillet 2021. Il y est fait état de propos de l'enfant, tenus entre octobre et décembre 2021, rapportant avec précision plusieurs actes de maltraitance physique de la part de Mme Riotte ou de son époux, en particulier des coups portés à l'aide d'un bâton ou d'une serviette, des tirages de cheveux et des pressions exercées sur la poitrine. Ces propos s'inscrivent dans un contexte de suspicion de faits de maltraitance déjà signalée concernant la jeune A dès lors qu'une première information préoccupante du 22 juillet 2021 signalée par la travailleuse sociale en charge de l'organisation des rencontres de l'enfant avec les membres de sa famille d'origine et la travailleuse sociale référente au sein de l'aide sociale à l'enfance avait relaté des marques observées sur le visage et le corps de la fillette, une importante perte de cheveux et un boitement lors de la marche restés inexpliqués et qu'un certificat médical du 23 juillet 2021 du docteur B, praticien des urgences pédiatriques des hôpitaux civils de Colmar ayant ausculté l'enfant à la demande du service d'aide sociale à l'enfance, avait fait état d'un volumineux hématome péri-orbitaire gauche brun verdâtre en voie de résorption, d'une tache purpurique sur la paupière droite, d'un hématome sous mandibulaire droit d'allure ancienne, d'un hématome volumineux au niveau du coude gauche bleuté, d'un hématome au niveau des deux genoux et, dans le dos, d'une lésion brunâtre au niveau lombaire et de deux ovalaires centimétriques en regard des scapulas gauche et droite évoquant des hématomes. Ainsi, les paroles de l'enfant à l'origine de la seconde décision de suspension d'agrément s'inscrivent dans un contexte de suspicion des mêmes faits de maltraitance déjà signalée et n'ont donc pas fondés, à eux-seuls, la décision attaquée, contrairement à ce que la requérante soutient.

9. D'une part, si la requérante soutient que les propos de la fillette tenus en octobre 2021 ne peuvent fonder la décision attaquée dès lors qu'ils l'ont été avant que la première décision de suspension d'agrément a été abrogée le 22 novembre 2021, il ressort des pièces du dossier que l'administration n'a eu connaissance de ces allégations qu'à l'occasion de la réception de l'information préoccupante du 11 janvier 2022 intervenue après que l'enfant a réitéré des propos similaires. D'autre part, la double circonstance que des professionnels ayant côtoyé la jeune A n'aient pas eux-mêmes constaté d'actes de maltraitance et que la fillette ne se soit pas confiée précédemment, notamment dans le cadre de ses activités périscolaires, n'ôte pas leur caractère de vraisemblance et de gravité à ces faits, non plus qu'à ses propos qui ont été tenus dans un cadre et un contexte différent et qui s'inscrivent, ainsi qu'il a été dit, dans un contexte de suspicion déjà observé. Par ailleurs, ainsi qu'il a été dit au point précédent, l'administration ne s'est pas fondée exclusivement sur les paroles rapportées de l'enfant mais a replacé ces propos dans le contexte de suspicion d'actes de maltraitance physique concernant cette même enfant ayant donné lieu à une précédente information préoccupante du 22 juillet 2021. Enfin, à supposer même que le président de la Collectivité européenne d'Alsace ait également fondé sa décision sur le non-respect par l'intéressée de l'obligation d'informer son employeur de toute candidature à des fonctions d'assistante familiale auprès d'autres organismes, il ressort, en tout état de cause, des pièces du dossier qu'il aurait pris la même décision s'il ne s'était pas également fondé sur un tel motif surabondant.

10. Dans ces conditions, compte tenu des allégations suffisamment précises et circonstanciées de la jeune A s'inscrivant dans un contexte antérieur de suspicion de violences physiques et nonobstant, d'une part, l'implication avérée de Mme Riotte dans la prise en charge et l'organisation de la vie A et dans l'accompagnement de son développement et, d'autre part, le maintien de son agrément à l'issue de la première enquête administrative, le président de la Collectivité européenne d'Alsace se trouvait, compte tenu du caractère de vraisemblance et de gravité des éléments dont il disposait à la date de la décision en litige, dans une situation d'urgence dans laquelle il pouvait, sans commettre d'erreur d'appréciation, procéder à une nouvelle suspension temporaire de l'agrément de Mme Riotte, quand bien même aucun enfant ne lui était confié à la date de la décision attaquée.

11. Par ailleurs, si la requérante fait valoir le caractère disproportionné de la décision portant suspension d'agrément d'une durée de quatre mois, il ne ressort, en tout état de cause, pas des pièces du dossier, eu égard aux motifs exposés ci-dessus, que la durée de cette suspension serait disproportionnée compte tenu des délais nécessaires à la collectivité pour mener une enquête administrative et saisir la commission consultative paritaire départementale.

12. Il résulte de ce qui vient d'être exposé aux points 8 à 11 que les moyens tirés de l'erreur de fait, de l'erreur de droit et de l'erreur d'appréciation doivent être écartés.

13. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme Riotte doit être rejetée.

Sur les frais liés à l'instance :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la Collectivité européenne d'Alsace, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, une somme au titre des frais exposés par Mme Riotte et non compris dans les dépens.

DECIDE:

Article 1 : La requête de Mme Riotte est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C Riotte et à la Collectivité européenne d'Alsace.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Dhers, président,

M. Biget, premier conseiller,

Mme Perabo Bonnet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 10 juillet 2024.

Le rapporteur,

O. Biget

Le président,

S. Dhers

La greffière,

N. Adjacent

La République mande et ordonne au préfet du Haut-Rhin, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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