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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2204895

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2204895

mardi 4 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2204895
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5e chambre
Avocat requérantSCP NORMAND & ASSOCIÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 28 juillet 2022, 28 juin 2023, 19 juillet 2023 et 22 septembre 2023, Mme A E et M. B D, représentés par Me Rollet, demandent au tribunal dans le dernier état de leurs écritures :

1°) de condamner à titre provisionnel le groupe hospitalier de la région de Mulhouse et Sud Alsace (GHRMSA) à réparer les conséquences dommageables résultant de la prise en charge fautive dont Mme E a fait l'objet lors de son accouchement, en leur accordant une indemnité d'un montant global de 196 374,25 euros ;

2°) d'ordonner une nouvelle expertise afin de fixer la date de consolidation de M. B D en mettant à la charge du GHRMSA l'avance des frais d'expertise ;

3°) de déclarer le jugement commun à la caisse primaire d'assurance maladie du Haut-Rhin ;

4°) de mettre à la charge du GHRMSA la somme de 3 000 euros au titre des dispositions L. 761-1 du code de justice administrative ;

5°) de condamner le GHRMSA aux entiers dépens.

Ils soutiennent que :

- la prise en charge de l'accouchement de Mme E au GHRMSA est fautive, dès lors d'une part, que les traitements dont elle a fait l'objet n'ont pas été adaptés eu égard à la tachysystolie utérine importante qu'elle présentait et dès lors d'autre part, que la césarienne à laquelle il a été procédé a été réalisée tardivement ;

- il appartient au centre hospitalier de réparer les préjudices subis par Mme E et par son fils en lien avec ces fautes.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 avril 2023, le groupe hospitalier de la région de Mulhouse et Sud-Alsace, représenté par la SCP Normand et associés, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la césarienne n'a pas été tardivement réalisée ;

- il n'existe pas de lien de causalité direct et certain entre les manquements reprochés et l'encéphalopathie néonatale M. E a été victime et l'infirmité motrice cérébrale dont il demeure atteint.

Par un mémoire, enregistré le 12 juillet 2023, la caisse primaire d'assurance maladie du Bas-Rhin, agissant pour le compte de la caisse primaire d'assurance maladie du Haut-Rhin, demande au tribunal :

1°) de condamner le GHRMSA à lui verser la somme de 37 828,36 euros en remboursement de ses débours, avec intérêts au taux légal à compter du 12 juillet 2023 ;

2°) de condamner le GHRMSA à lui verser une indemnité forfaitaire d'un montant de 1 162 euros pour le compte de la caisse primaire d'assurance maladie du Haut-Rhin en remboursement de ses débours ;

3°) de lui réserver son droit à remboursement pour les prestations non encore connues dans l'attente de la consolidation de la victime ;

4°) de condamner le GHRMSA aux entiers frais et dépens.

Elle soutient que :

- la responsabilité pour faute de l'hôpital est engagée en raison des diverses fautes relevées par le rapport d'expertise ;

- ces fautes sont directement en lien avec l'encéphalopathie néonatale M. E a été victime et l'infirmité motrice cérébrale dont il demeure atteint.

Un mémoire présenté pour le groupe hospitalier de la région de Mulhouse et Sud-Alsace a été enregistré le 8 mars 2024. En application des dispositions du dernier alinéa de l'article R. 611-1 du code de justice administrative, ce mémoire n'a pas été communiqué.

Par ordonnance du 22 février 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 11 mars 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les conclusions de Mme Milbach, rapporteure publique,

- les observations de Me Ronez, représentant le GHRMSA.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E a été admise le 30 janvier 2003 à la maternité du centre hospitalier de Thann en vue de l'accouchement de son premier enfant. Le 31 janvier 2003, l'accouchement a été déclenché et un dispositif à libération prolongée de prostaglandine lui a été apposé. Une perfusion de Syntocinon lui a ensuite été administrée. En raison d'une dégradation prolongée du rythme cardiaque de l'enfant, l'équipe médicale du centre hospitalier a décidé en fin d'après-midi de réaliser une césarienne qui a permis de donner naissance au jeune B. Ce dernier en détresse vitale a été réanimé par l'équipe médicale du centre hospitalier de Thann puis transféré au service de réanimation néonatale du centre hospitalier régional de Mulhouse. Par leur requête, Mme E et son fils B demandent au tribunal de condamner le GHRMSA, dont relève le centre hospitalier de Thann, à réparer les préjudices qu'ils ont subis en lien avec la prise en charge fautive de l'accouchement de Mme E.

Sur la responsabilité :

2. Aux termes du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. ".

En ce qui concerne les fautes :

3. En premier lieu, il résulte de l'instruction, notamment du rapport de l'expertise ordonnée en référé, que Mme E a bénéficié le 31 mars 2023 à 9h20 de la pose d'une prostaglandine à libération prolongée qui a provoqué une tachysystolie importante, se traduisant notamment par des contractions utérines excessives, qui aurait dû conduire l'équipe médicale du centre hospitalier à procéder au retrait immédiat de ce dispositif. En retirant avec retard ledit dispositif à 12h55, le centre hospitalier a commis une première faute.

4. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise susmentionné, qu'une perfusion de Syntocinon a été administrée à la parturiente à partir de 13h50, alors qu'en présence d'une tachysystolie utérine, ce type de traitement est contre-indiqué. Ainsi, en mettant en place cette perfusion et en la maintenant jusqu'à la décision de procéder à une césarienne et alors que le rythme cardiaque de l'enfant se dégradait, le centre hospitalier a commis une deuxième faute.

5. En troisième lieu, il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, que l'équipe médicale du centre hospitalier a décidé et réalisé avec retard la césarienne requise par l'état de santé de la parturiente et de l'enfant. Cette faute est également de nature à engager la responsabilité du GHRMSA.

En ce qui concerne le lien de causalité :

6. En premier lieu, il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise, que l'encéphalopathie néonatale dont souffrait le jeune B à la naissance est directement liée à l'hypoxie sévère dont il a été victime lors de l'accouchement et qui est elle-même due de manière directe et certaine aux fautes susmentionnées commises par le GHRMSA.

7. En second lieu, il résulte de l'instruction, notamment de l'expertise qu'une hypoxie est susceptible de causer les troubles neurologiques du type de ceux dont demeure atteint M. B D. L'expert précise ainsi, que l'état neurologique de M. B D est de manière extrêmement probable en lien avec l'hypoxie sévère dont il a été victime. Certes, il précise que seule une IRM réalisée à la naissance aurait permis de s'assurer de manière certaine du lien de causalité entre l'hypoxie et l'état neurologique en cause. Toutefois, cet examen n'a pas été réalisé par le centre hospitalier dont la responsabilité est recherchée. Par ailleurs, selon les experts, la circonstance que des IRM réalisées postérieurement se soient révélées normales n'est pas de nature à exclure que les troubles neurologiques en litige soient en lien avec les fautes commises. Enfin, en l'état du dossier, l'expert précise qu'il n'a trouvé aucune autre cause que l'hypoxie engendrée par les fautes de l'hôpital, pour expliquer l'état neurologique de M. B D. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, eu égard à ce faisceau d'indices concordant, le lien de causalité direct et certain entre les fautes de l'hôpital et l'état neurologique de M. B D doit également être regardé comme établi.

Sur l'évaluation du préjudice :

8. Aux termes de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision. La mission confiée à l'expert peut viser à concilier les parties. ".

9. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport de l'expertise, que l'état de santé de M. D n'était pas consolidé à la date de l'expertise dès lors qu'il n'était pas encore majeur. Ainsi, l'état du dossier ne permet pas au tribunal d'apprécier complètement les préjudices subis par M. D et sa mère. Dès lors, il y a lieu, avant de statuer sur la requête de Mme E et de M. D d'ordonner une expertise sur ce point.

Sur la demande de provision :

10. Dans les circonstances de l'espèce, la créance de M. D pouvant être regardée comme non sérieusement contestable, il y a lieu de condamner le GHRMSA à lui verser une provision de 50 00 euros. En revanche, en l'état du dossier, eu égard aux préjudices invoqués par Mme E par rapport aux fautes commises, sa créance ne peut être regardée comme non sérieusement contestable. Il n'y a donc pas lieu, en l'état du dossier, de faire droit à sa demande de provision.

D E C I D E :

Article 1er : Le GHRMSA est condamné à verser à M. D une provision de 50 000 (cinquante mille) euros.

Article 2 : La demande de provision présentée par Mme E est rejetée.

Article 3 : Il sera, avant de statuer sur la requête de, procédé par un expert, désigné par le président du tribunal administratif, à une expertise avec mission de :

- se faire communiquer les documents médicaux utiles à sa mission, examiner Mme E et M. D et décrire son état actuel ;

- déterminer la date de consolidation du dommage subi par M. D du fait des manquements du GHRMSA dans la prise en charge fautive de l'accouchement de Mme E ;

- décrire et évaluer les préjudices subis par M. D jusqu'à la date de consolidation de son état de santé, en particulier le déficit fonctionnel temporaire (pourcentage et durée), les souffrances endurées, le préjudice esthétique temporaire, les pertes de gains professionnels temporaires, les frais d'assistance par tierce personne et les dépenses de santé temporaires ; prendre soin de distinguer la part imputable aux éventuels manquements, accidents médicaux non fautifs, affections iatrogènes et infections de celle imputable à son état de santé initial ou ayant pour origine toute autre cause ou pathologie ;

- décrire et évaluer les préjudices subis par M. D après la date de consolidation de son état de santé, notamment le déficit fonctionnel permanent, le préjudice d'agrément, le préjudice esthétique permanent, le préjudice sexuel, (le préjudice d'établissement) les pertes de gains professionnels permanentes, l'incidence professionnelle (la répercussion de l'incapacité médicalement constatée sur la vie professionnelle de M. D), les frais d'assistance par tierce personne (les frais de logement adapté et les frais de véhicule adapté et les dépenses de santé futures ; prendre soin de distinguer la part imputable aux manquements, de celle imputable à son état de santé initial ou ayant pour origine toute autre cause ou pathologie ;

Article 4 : Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement entre, d'une part, Mme E et M. D, la caisse primaire d'assurance maladie du Bas-Rhin venant aux droits de la caisse primaire d'assurance maladie du Haut-Rhin, et d'autre part, le GHRMSA.

Article 5 : L'expert accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il prêtera serment par écrit devant le greffier en chef du tribunal. L'expert déposera son rapport au greffe du tribunal en deux exemplaires et en notifiera copie aux parties dans le délai fixé par le président du tribunal dans sa décision le désignant.

Article 6 : Les frais d'expertise sont réservés pour y être statué en fin d'instance.

Article 7 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement, sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 8 : Le présent jugement sera notifié à Mme A E, à M. B D, au le groupe hospitalier de la région de Mulhouse et Sud Alsace, à la caisse primaire d'assurance maladie du Bas-Rhin.

Délibéré après l'audience du 26 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Claude Carrier, président,

M. Gros, premier conseiller,

Mme Vanessa Klipfel, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juin 2024.

Le président-rapporteur,

C. C

L'assesseur le plus ancien,

T. GROS

Le greffier,

P. HAAG

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N°2204895

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