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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2206014

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2206014

mardi 11 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2206014
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantLE GUENNEC - SCHMITT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 septembre 2022, M. A B E, représenté par Me Le Guennec-Schmitt, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 août 2022 par lequel la préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités croates ;

2°) d'annuler l'arrêté du 19 août 2022 par lequel la préfète du Bas-Rhin a prononcé son assignation à résidence ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et de lui remettre un formulaire de demande d'asile dans un délai de dix jours à compter de la notification du présent jugement ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur la décision de transfert :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la décision portant assignation à résidence :

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de l'arrêté de transfert.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 septembre 2022, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. B E ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le traité sur l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. C en application des dispositions de l'article L. 572-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lusset, magistrat désigné ;

- les observations de Me Le Guennec-Schmitt, avocat de M. B E, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens, et insiste sur le fait que le requérant a été victime de violences de la part de la police croate ;

- les observations de M. B E, assisté de Mme D, interprète en langue tigrigna.

La préfète du Bas-Rhin, régulièrement convoquée, n'était ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté de transfert :

1. En premier lieu, la décision comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Elle est, par suite, suffisamment motivée.

2. En deuxième lieu, il ressort des termes même de l'arrêté en litige que la préfète du Bas-Rhin a procédé à un examen particulier de la situation personnelle du requérant, en mentionnant sa situation familiale et ses problèmes de santé.

3. En dernier lieu, aux termes, d'une part, de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". D'autre part, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () ". La mise en œuvre par les autorités françaises de l'article 17 doit être assurée à la lumière des exigences définies par le second alinéa de l'article 53-1 de la Constitution, aux termes duquel : " les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif ". Aux termes de l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'Etat d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre Etat ". La faculté laissée à chaque Etat membre, par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 précité, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

4. La Croatie étant membre de l'Union Européenne et partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, il doit alors être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet Etat membre est conforme aux exigences de la convention de Genève ainsi qu'à celles de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Cette présomption est toutefois réfragable lorsque qu'il y a lieu de craindre qu'il existe des défaillances systémiques de la procédure d'asile et des conditions d'accueil des demandeurs d'asile dans l'Etat membre responsable, impliquant un traitement inhumain ou dégradant. Dans cette hypothèse, il appartient à l'administration d'apprécier dans chaque cas, au vu des pièces qui lui sont soumises et sous le contrôle du juge, si les conditions dans lesquelles un dossier particulier est traité par les autorités croates répondent à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile.

5. En l'espèce, le requérant soutient qu'il a été victime de mauvais traitement physiques de la part de la police croate, qui lui a confisqué ses papiers d'identité et son téléphone, et se prévaut, notamment, du rapport de la Commission pour la prévention de la torture (CPT) du Conseil de l'Europe du mois de décembre 2021 faisant état de l'existence de telles pratiques de la part des autorités croates. Il soutient, par ailleurs, que les garanties des demandeurs d'asile ne sont pas respectées en Croatie. Toutefois, et alors qu'au demeurant il n'avait fait aucune observation sur ce point lors de son entretien individuel du 8 juillet 2022, son récit est peu circonstancié et n'est étayé par aucun élément. Dans ces conditions, M. B E, qui n'établit pas l'existence d'une défaillance systémique au sens de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013, n'est pas fondé à soutenir que la décision méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. Par ailleurs, s'il fait valoir qu'il souffre d'une affection musculaire grave, il ne l'établit pas, ne produisant aucune pièce à cet égard. Il est, en outre, constant qu'il est isolé en France. Ainsi, M. B E n'établit pas davantage qu'en décidant de ne pas faire usage de la faculté d'examiner sa demande d'asile, la préfète du Bas-Rhin aurait méconnu les dispositions citées au point 3 et entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'assignation à résidence :

7. Il résulte de ce qui précède que le moyen selon lequel la décision portant assignation à résidence doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant transfert aux autorités croates ne peut qu'être écarté.

8. ll résulte de tout ce qui précède que M. B E n'est pas fondé à demander l'annulation des arrêtés du 19 août 2022. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction, ainsi que celles tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1 : La requête de M. B E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B E et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 octobre 2022.

Le magistrat désigné,

A. CLa greffière,

G. Trinité

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

G. Trinité

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