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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2206347

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2206347

mardi 18 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2206347
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantASSFAM – GROUPE SOS SOLIDARITÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 27, 29 septembre et 5 octobre 2022, M. H E, représenté par Me Durgun, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 26 septembre 2022 par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il doit être éloigné et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de réexaminer sa situation et de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans le délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir et, dans l'attente, un récépissé ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. E soutient que :

Sur l'ensemble des décisions attaquées :

- ces décisions ne sont pas suffisamment motivées ;

- leur auteur n'a pas régulièrement reçu délégation ;

- elles ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'il comprend ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- cette décision est entachée d'un défaut d'examen de sa situation ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, les stipulations du 4) de l'article 6 de l'accord franco-algérien et l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions du 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la décision refusant un délai de départ volontaire :

- son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public ;

- il ne présente pas un risque de fuite ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- cette décision est illégale en conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la décision portant interdiction de retour :

- cette décision est illégale en conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la préfète du Bas-Rhin a commis une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 octobre 2022, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

La préfète du Bas-Rhin soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

-la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

-la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

-l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. C en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Michel, magistrat désigné ;

- les observations de Me Durgun, avocate de M. E, qui a repris les conclusions et les moyens de la requête ;

- les observations de M. E, assisté de M. F, interprète en langue arabe, qui décrit sa situation.

La préfète du Bas-Rhin, régulièrement convoquée, n'était ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, ressortissant algérien né en 1995, est entré irrégulièrement en France en 2019 selon ses déclarations. Par un arrêté du 25 février 2020, le préfet de police de Paris l'a obligé à quitter le territoire français. M. E s'est cependant maintenu irrégulièrement en France et a été interpelé le 5 juin 2020 à Paris pour des faits de vol en réunion. Le préfet de police a prononcé à l'encontre de M. E, en raison de ces faits, par arrêté du 6 juin 2020, une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Le 25 septembre 2022, M. E a été interpelé à Strasbourg et placé en garde à vue pour des faits de conduite sous l'influence de produits stupéfiants ainsi que de défaut d'assurance, de contrôle technique et de présentation du permis de conduire. Il demande l'annulation de l'arrêté du 26 septembre 2022 par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il doit être éloigné et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Sur les moyens communs aux décisions attaquées :

2. En premier lieu, par un arrêté du 6 septembre 2022, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le 9 septembre 2022, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation à M. A G, directeur des migrations et de l'intégration, à l'effet de signer tous actes et décisions relevant des attributions dévolues à la direction des migrations et de l'intégration, à l'exception de certaines décisions au nombre desquelles ne figurent pas celles en litige et en cas d'absence ou d'empêchement, à M. B D, chef du bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière. Il ne ressort pas des pièces du dossier et il n'est pas allégué que M. G n'aurait pas été absent ou empêché à la date de la signature des décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de M. D, signataire des décisions attaquées, manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que l'arrêté du 26 septembre 2022 comporte les motifs de fait et de droit qui constituent le fondement des décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de leur insuffisance de motivation manque en fait.

4. En dernier lieu, M. E soutient que les décisions attaquées ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'il comprend. Toutefois, les conditions de notification d'un acte, si elles ont un effet sur le délai de recours contentieux, sont sans incidence sur sa légalité. Dès lors, ce moyen est inopérant.

Sur les autres moyens :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, et notamment des motifs de la décision querellée, que la préfète du Bas-Rhin n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation du requérant avant de l'édicter ou aurait méconnu l'étendue de sa compétence.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

7. Les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne garantissent pas à un ressortissant étranger le droit de choisir le lieu le plus approprié pour développer une vie privée et familiale. En l'espèce, M. E est entré irrégulièrement sur le territoire français et il ne s'y est maintenu, toujours irrégulièrement, pour une durée d'ailleurs limitée à trois ans, qu'en raison de son refus de déférer à la mesure d'éloignement dont il a été l'objet le 25 février 2020. Si M. E se prévaut de sa relation avec une ressortissante française, qu'il a épousé le 3 juillet 2021 à Poitiers, cette union est très récente et le requérant n'apporte aucun élément réellement probant de nature à démontrer la réalité et l'ancienneté de sa vie commune avec son épouse, les attestations d'hébergement produites se contredisant. Si M. E fait valoir qu'un enfant est né de son mariage le 21 mars 2022 à Poitiers, il ne justifie pas participer à l'entretien et à l'éducation de sa fille. Par ailleurs, la circonstance que M. E exerce, de façon clandestine et sous une identité d'emprunt, une activité de livreur de repas n'est pas de nature justifier de son insertion dans la société française alors, au surplus, qu'il a déjà été interpelé à deux reprises pour des faits de nature délictueuse. Dans ces conditions, eu égard à la durée et aux conditions du séjour de M. E ainsi qu'à son comportement, la mesure d'éloignement dont il est l'objet ne peut être regardée comme portant une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ni, en l'absence de justification de l'intensité de sa relation avec sa fille, comme contraire à l'intérêt de cette enfant. Il s'ensuit que la décision attaquée n'a méconnu ni les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni celles de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. La préfète du Bas-Rhin n'a pas davantage commis, pour ces mêmes motifs, d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision au regard de la situation personnelle de M. E.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 5° L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans () ". Aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié : " () Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : () au ressortissant algérien ascendant direct d'un enfant français mineur résidant en France, à la condition qu'il exerce même partiellement l'autorité parentale à l'égard de cet enfant ou qu'il subvienne effectivement à ses besoins. Lorsque la qualité d'ascendant direct d'un enfant français résulte d'une reconnaissance de l'enfant postérieure à la naissance, le certificat de résidence d'un an n'est délivré au ressortissant algérien que s'il subvient à ses besoins depuis sa naissance ou depuis au moins un an () ".

9. Ainsi qu'il a été dit au point 7 du présent jugement, M. E n'établit pas subvenir effectivement à l'entretien de sa fille, participer à son éducation ou avoir une relation stable et intense avec elle. Dans ces conditions, la décision attaquée ne méconnaît ni les dispositions du 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni les stipulations du 4) de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968.

10. En dernier lieu, les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatives aux différents titres de séjour qui peuvent être délivrés aux étrangers en général et aux conditions de leur délivrance s'appliquent, ainsi que le rappelle l'article L. 111-2 du même code, dans sa rédaction alors en vigueur, " sous réserve des conventions internationales ". En ce qui concerne les ressortissants algériens, les stipulations de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 régissent d'une manière complète les conditions dans lesquelles ils peuvent être admis à séjourner en France et y exercer une activité professionnelle, les règles concernant la nature des titres de séjour qui peuvent leur être délivrés, ainsi que les conditions dans lesquelles leurs conjoints et leurs enfants mineurs peuvent s'installer en France. Par suite, M. E ne peut se prévaloir utilement des dispositions de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui prévoient la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an à l'étranger marié avec un ressortissant français, lorsque certaines conditions sont réunies.

En ce qui concerne la décision portant refus d'un délai de départ volontaire :

11. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". L'article L. 612-3 dudit code dispose : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () ".

12. Il ressort des pièces du dossier, et il n'est d'ailleurs pas contesté par M. E, qu'il est entré irrégulièrement sur le territoire français. S'il soutient avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour, il n'en justifie pas en se bornant à produire un courriel de confirmation de rendez-vous dans une préfecture qui n'est pas précisée et envoyé à une personne ayant le même nom de famille mais un prénom différent. La préfète du Bas-Rhin pouvait, dès lors, légalement, pour ce seul motif, nonobstant les circonstances, à les supposer même établies, qu'il ne constituerait pas une menace pour l'ordre public et qu'il ne présenterait pas de risque de fuite, lui refuser un délai de départ volontaire sur le fondement des dispositions du 1° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

13. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 10 que M. E n'est pas fondé à soutenir que cette décision est illégale en conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français.

14. En second lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales n'est pas assorti des précisions qui permettraient d'en apprécier le bien-fondé.

En ce qui concerne la décision prononçant une interdiction de retour :

15. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit aux points 2 à 10 que M. E n'est pas fondé à soutenir que cette décision est illégale en conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français.

16. En second lieu, il résulte de ce qui a été dit au point 7 qu'en prononçant à l'encontre de M. E une interdiction de revenir sur le territoire français pendant une durée d'un an, la préfète du Bas-Rhin n'a commis aucune erreur d'appréciation et n'a méconnu ni l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

17. Il résulte de tout ce qui précède que M. E n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 26 septembre 2022 de la préfète du Bas-Rhin. Il y a lieu, par suite, de rejeter également ses conclusions à fin d'injonction ainsi que celles tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1 : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. H E et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 octobre 2022.

Le magistrat désigné,

C. CLa greffière,

G. Trinité

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

G. Trinité

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