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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2206881

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2206881

mercredi 16 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2206881
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantSCP SARTORIO - LONQUEUE - SAGALOVITSCH & ASSOCIÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 18 octobre 2022, et un mémoire en réplique enregistré le 9 novembre 2022, la société industrielle et financière de Lorraine, représentée par la SCP ENJEA AVOCATS, demande au juge des référés d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du 23 juin 2022 par lequel le maire de la commune de Kingersheim a délivré à la SCI La Vauclusienne un permis de construire portant sur la construction d'un restaurant à l'enseigne Léon d'une surface de plancher de 578 m², ainsi que la suspension des arrêtés des 22 juillet 2022 et 20 octobre 2022 portant permis de construire modificatifs.

Elle soutient que :

- le projet autorisé est situé à 230 mètres de son propre établissement, aux abords du même giratoire, de sorte qu'au regard de l'ampleur du projet qui permettra d'accueillir 149 personnes et de ses conséquences sur la circulation routière, elle justifie d'un intérêt pour agir ;

- elle dispose bien d'un intérêt pour agir antérieur à l'affichage en mairie du permis de construire effectué le 4 janvier 2022, puisqu'elle justifie de la signature d'une offre d'acquisition du terrain signée le 30 novembre 2021 pour les parcelles qu'elle détient ;

- il y a urgence à statuer dès lors que les travaux ont commencé ;

- le projet a été modifié après l'avis de la sous-commission départementale pour l'accessibilité des personnes handicapées du 12 janvier 2022, de sorte que l'avis est entaché d'irrégularité ;

- le projet a été autorisé en méconnaissance de l'article L. 421-6 du code de l'urbanisme dès lors que le restaurant de l'enseigne Léon autorisé dans le cadre du présent permis de construire présente des liens physiques et fonctionnels avec l'ensemble commercial et de restauration autorisé par permis distinct ;

- le dossier de permis de construire ne comprend pas l'étude de sécurité publique exigée par l'article R. 431-16 du code de l'urbanisme, et le maire de Kingersheim ne pouvait assortir la délivrance du permis d'une prescription concernant le contenu du dossier ;

- le projet a été autorisé en méconnaissance de l'article UE 3.2 du règlement du plan local d'urbanisme de la commune de Kingersheim dès lors qu'il n'y a qu'un accès au droit de la parcelle rue de Richwiller pour les livraisons, les véhicules et les piétons ;

- l'accès existant rue de Guebwiller ne figure sur aucune pièce du dossier, alors qu'il paraît être conservé, de sorte que le dossier ne permet pas de s'assurer du respect de l'article UE 3 du règlement du plan local d'urbanisme ;

- le projet a été autorisé en méconnaissance de l'article R. 111-2 du code de l'urbanisme ;

- le dossier ne contient aucun accord du gestionnaire du domaine public alors que des travaux sur le domaine public sont prévus, en méconnaissance de l'article R. 431-13 du code de l'urbanisme ;

- le projet a été autorisé en méconnaissance de l'article UE 13 du règlement du plan local d'urbanisme de la commune de Kingersheim en ce qui concerne le nombre d'arbres à planter et la superficie des fosses prévues pour les plantations.

Par un mémoire en défense enregistré le 7 novembre 2022, la SCI La Vauclusienne, représentée par Me Rivoire, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 5 000 euros soit mise à la charge de la société industrielle et financière de Lorraine au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable dès lors que la société requérante, qui n'est pas voisin immédiat du projet, ne justifie pas de la manière dont la construction affecte directement ses conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance du bien qu'elle occupe, en méconnaissance de l'article L. 600-1-2 du code de l'urbanisme ;

- la société requérante a acquis les parcelles postérieurement à l'affichage en mairie de la demande de permis de construire, et ne justifie donc pas d'un intérêt pour agir en vertu de l'article L. 600-1-3 du code de l'urbanisme ;

- il n'y a pas d'urgence à suspendre dès lors que l'arrêté en litige a été annulé et remplacé par un arrêté du 22 juillet 2022 ;

- les moyens soulevés ne sont pas de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de l'arrêté attaqué.

Par un mémoire en défense enregistré le 8 novembre 2022, la commune de Kingersheim, représentée par le cabinet Peyrical et Sabattier associés, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 4 000 euros soit mise à la charge de la société industrielle et financière de Lorraine au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable dès lors que la société requérante, qui n'est pas voisin immédiat du projet, ne justifie pas de la manière dont la construction affecte directement ses conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance du bien qu'elle occupe, en méconnaissance de l'article L. 600-1-2 du code de l'urbanisme ; qu'à ce titre, le permis en litige ne permet que le réaménagement de parcelles déjà consacrées à des activités de commerce ;

- les moyens soulevés ne sont pas de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de l'arrêté attaqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu la requête en annulation présentée par la société industrielle et financière de Lorraine le 22 août 2022.

Vu :

- le code urbanisme,

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal administratif de Strasbourg a désigné M. Pouget-Vitale, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Brosé, greffière d'audience, M. C a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Richelme, représentant la société industrielle et financière de Lorraine, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens ;

- les observations de Me Rivoire, représentant la SCI La Vauclusienne, qui conclut aux mêmes fins que son mémoire en défense par les mêmes moyens ;

- les observations de Me Cereja, représentant la commune de Kingersheim, qui conclut aux mêmes fins que son mémoire en défense par les mêmes moyens ;

- les observations de M. A, responsable juridique de la société requérante, et de Mme B, responsable du développement de cette même société ;

- les observations de Ms. Chapus et Rapp, respectivement gestionnaire immobilier et gérant de la SCI La Vauclusienne.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 600-1-2 du code de l'urbanisme : " Une personne autre que l'Etat, les collectivités territoriales ou leurs groupements ou une association n'est recevable à former un recours pour excès de pouvoir contre une décision relative à l'occupation ou à l'utilisation du sol régie par le présent code que si la construction, l'aménagement ou le projet autorisé sont de nature à affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance du bien qu'elle détient ou occupe régulièrement ou pour lequel elle bénéficie d'une promesse de vente, de bail, ou d'un contrat préliminaire mentionné à l'article L. 261-15 du code de la construction et de l'habitation. () ".

2. Il appartient, en particulier, à tout requérant qui saisit le juge administratif d'un recours pour excès de pouvoir tendant à l'annulation d'un permis de construire, de démolir ou d'aménager, de préciser l'atteinte qu'il invoque pour justifier d'un intérêt lui donnant qualité pour agir, en faisant état de tous les éléments suffisamment précis et étayés de nature à établir que cette atteinte est susceptible d'affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance de son bien. Il appartient au défendeur, s'il entend contester l'intérêt à agir du requérant, d'apporter tous les éléments de nature à établir que les atteintes alléguées sont dépourvues de réalité. Le juge de l'excès de pouvoir apprécie la recevabilité de la requête au vu des éléments ainsi versés au dossier par les parties, en écartant le cas échéant les allégations qu'il jugerait insuffisamment étayées mais sans pour autant exiger de l'auteur du recours qu'il apporte la preuve du caractère certain des atteintes qu'il invoque au soutien de la recevabilité de celui-ci. Eu égard à sa situation particulière, le voisin immédiat justifie, en principe, d'un intérêt à agir lorsqu'il fait état devant le juge, qui statue au vu de l'ensemble des pièces du dossier, d'éléments relatifs à la nature, à l'importance ou à la localisation du projet de construction.

3. Et en dehors du cas où les caractéristiques particulières de la construction envisagée sont de nature à affecter par elles-mêmes les conditions d'exploitation d'un établissement commercial, ce dernier ne justifie pas, en cette qualité, d'un intérêt à contester devant le juge de l'excès de pouvoir un permis de construire délivré à une entreprise concurrente, même située à proximité.

4. Pour justifier de son intérêt à contester l'autorisation d'urbanisme contestée, la société industrielle et financière de Lorraine soutient que le flux de véhicules automobiles engendré par le projet autorisé, qui concerne un restaurant pouvant recevoir jusqu'à 149 personnes, occasionnera des difficultés d'accès à son propre terrain, du fait du sous-dimensionnement des voies de desserte et de la sur-fréquentation préexistante du giratoire, qui dessert à la fois son terrain et celui sur lequel le restaurant est autorisé. Toutefois, d'une part, il ressort des pièces du dossier que la zone où s'implante le projet en litige est située dans la zone commerciale du Kaligone de la commune de Kingersheim, vaste espace de plusieurs hectares dédiés à diverses activités de commerce, services et restauration. Si la création du restaurant en litige occasionnera inévitablement une augmentation du trafic automobile du fait de l'absence depuis plusieurs mois d'activités commerciales sur le terrain d'assiette du projet, le giratoire existant est desservi par deux fois deux voies de la route départementale 155, dont le sous-dimensionnement n'est pas avéré, l'étude de trafic réalisée en 2018 par l'agence d'urbanisme de la région mulhousienne ne mettant pas en évidence une telle insuffisance. D'autre part, si la société requérante, qui ne revendique pas la qualité de voisin immédiat dont elle ne dispose pas, affirme qu'il existe une co-visibilité entre son terrain d'assiette et le futur restaurant, il ressort des plans et des photographies joints au dossier qu'une distance d'environ 230 mètres sépare les deux sites, et que le giratoire séparant les parcelles est surplombé par un pont supportant deux fois deux voies de la route départementale 430, de sorte que cette co-visibilité, qui serait à elle seule insuffisante pour estimer que le projet aurait un impact significatif sur les conditions d'occupation du bien de la société requérante, n'est pas établie. Enfin, si la société industrielle et financière de Lorraine soutient que le projet comporte un nombre insuffisant d'accès, et que ceux-ci présentent des risques en terme de sécurité, ces considérations ne sont pas étayées par les pièces du dossier, qui font notamment état de deux accès pour les véhicules automobiles, et permettent ainsi une desserte satisfaisante, de sorte que les conditions d'accès ou de stationnement rue de Richwiller, au droit du terrain de la société requérante, ne seront pas significativement modifiées. Il s'ensuit que l'autorisation en litige n'est pas de nature à affecter directement les conditions d'occupation, d'utilisation ou de jouissance du bien, actuellement inoccupé, détenu par la société industrielle et financière de Lorraine, qui au demeurant ne compte exploiter le local qu'à compter de fin 2023 dans le cadre d'un commerce de détail alimentaire d'après les déclarations faites lors de l'audience, pour lequel il n'est ni établi ni même allégué que les caractéristiques particulières de la construction autorisée seraient de nature à affecter par elles-mêmes les conditions d'exploitation de ce futur établissement commercial.

5. Dans ces conditions, la fin de non-recevoir opposée par la SCI La Vauclusienne et la commune de Kingersheim, tirée du défaut d'intérêt à agir de la société requérante, doit être accueillie. Par conséquent, il y a lieu de rejeter les conclusions à fin de suspension présentées par la société industrielle et financière de Lorraine.

6. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

7. Il y a lieu, en application de ces dispositions, de mettre à la charge de la société industrielle et financière de Lorraine la somme de 1 500 euros à verser à la commune de Kingersheim et la somme de 1 500 euros à verser à la SCI La Vauclusienne.

O R D O N N E :

Article 1 : La requête de la société industrielle et financière de Lorraine est rejetée.

Article 2 : La société industrielle et financière de Lorraine versera à la commune de Kingersheim une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La société industrielle et financière de Lorraine versera à la SCI La Vauclusienne une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à la société industrielle et financière de Lorraine, à la commune de Kingersheim et à la SCI La Vauclusienne.

Fait à Strasbourg, le 16 novembre 2022.

Le juge des référés,

V. C

La République mande et ordonne au préfet du Haut-Rhin, en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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