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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2207193

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2207193

mercredi 2 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2207193
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantASSFAM – GROUPE SOS SOLIDARITÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 29 octobre 2022, M. C D, actuellement retenu au centre de rétention de Geispolsheim, représenté par Me Pialat, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 9 août 2022 par lequel le préfet du Haut-Rhin lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de circulation sur le territoire français pendant une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet du Haut-Rhin de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- faute de justifier d'une délégation de signature régulière, la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée du vice d'incompétence ;

- elle méconnaît l'article 6-1 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et porte atteinte à son droit à un procès équitable, dès lors que son éloignement va l'empêcher de se présenter à une audience correctionnelle ;

En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire :

- faute de justifier d'une délégation de signature régulière, la décision refusant un délai de départ volontaire est entachée d'incompétence ;

- elle méconnaît l'article 6-1 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et son droit à un procès équitable ;

- elle est entachée d'erreur de droit au regard des motifs sur lesquels le préfet s'est fondé pour lui refuser un tel délai ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il ne constitue pas une menace à l'ordre public ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- faute de justifier d'une délégation de signature régulière, la décision fixant le pays de destination est entachée d'incompétence ;

- la décision fixant le pays de destination sera annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;

En ce qui concerne l'interdiction de circulation sur le territoire français :

- faute de justifier d'une délégation de signature régulière, elle est entachée d'incompétence ;

- elle sera annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est insuffisamment motivée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 novembre 2022, le préfet du Haut-Rhin conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- à titre principal, la requête est tardive, et par suite irrecevable ;

- à titre subsidiaire, les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme B en application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bonnet, magistrate désignée ;

- les observations de Me Pialat, avocat de M. D, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et souligne en outre que :

* la requête n'est pas tardive, dès lors que la notification de l'obligation de quitter le territoire français n'est pas signée par le requérant et n'indique pas qu'il aurait refusé de signer ;

*

son comportement ne présente pas une menace à l'ordre public, dès lors que les faits qui lui sont reprochés en Pologne ne sont pas précisés, que les violences à l'encontre de sa conjointe ne sont pas établies au vu des termes de la convocation devant le tribunal correctionnel, et qu'il n'a pas fait l'objet d'une condamnation en France ;

- les observations de M. D, assisté de Mme E, interprète assermentée en langue polonaise, qui indique qu'il souhaite pouvoir prendre congé de sa compagne avant d'être éloigné.

Le préfet du Haut-Rhin, régulièrement convoqué, n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur le moyen commun aux décisions attaquées :

1. Par un arrêté du 12 janvier 2022, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le lendemain, le préfet du Haut-Rhin a donné délégation à M. F, directeur de la réglementation, à l'effet de signer notamment les arrêtés de transfert pris en application de la procédure Dublin. Par ce même arrêté, une délégation de signature a notamment été donnée, en cas d'absence ou d'empêchement de M. F, à M. A, chef du service de l'immigration et de l'intégration. Il ne ressort pas des pièces du dossier et il n'est pas allégué que M. F n'aurait pas été absent ou empêché à la date de signature de l'arrêté contesté. Par suite, le moyen tiré de ce que M. A, signataire de cet arrêté, ne disposait pas d'une délégation de compétence doit être écarté.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement, publiquement et dans un délai raisonnable, par un tribunal indépendant et impartial, établi par la loi, qui décidera, soit des contestations sur ses droits et obligations de caractère civil, soit du bien-fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle () ".

3. M. D soutient que la décision attaquée porte atteinte à son droit à un procès équitable garanti par les stipulations précitées, au motif qu'il ne pourra pas se rendre en cas d'exécution de la mesure d'éloignement à l'audience devant le tribunal judiciaire de Mulhouse à laquelle il est convoqué le 7 février 2023. Toutefois, la décision en litige n'a pas pour effet de priver l'intéressé de la faculté de demander au président du tribunal judiciaire d'être jugé en son absence tout en étant représenté par un conseil lors de l'audience, ainsi que cela est au demeurant indiqué dans sa convocation en justice. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée méconnaîtrait son droit à un procès équitable doit être écarté.

4. En second lieu, aux termes de l'article L. 252-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : () 1° Ils ne justifient plus d'aucun droit au séjour tel que prévu par les articles L. 232-1, L. 233-1, L. 233-2 ou L. 233-3 ; / 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ; () / L'autorité administrative compétente tient compte de l'ensemble des circonstances relatives à leur situation, notamment la durée du séjour des intéressés en France, leur âge, leur état de santé, leur situation familiale et économique, leur intégration sociale et culturelle en France, et l'intensité des liens avec leur pays d'origine ".

5. Il ressort des pièces du dossier que M. D, ressortissant polonais, est entré en France en mars 2022. Il a été interpelé et mis en cause une première fois pour des faits de violence sans incapacité commis sur sa compagne et menace de mort, matérialisée par écrit, image ou autre objet, proférée contre elle en date du 8 août 2022. Il a été interpelé et à nouveau placé en garde à vue le 28 octobre 2022, pour des faits de violence volontaire aggravée, également commis sur sa compagne. Lors d'un séjour précédent sur le territoire français, il avait également été mis en cause pour des faits d'outrage à une personne chargée d'une mission de service public le 6 août 2019 ainsi que pour vol à l'étalage et dégradation de biens appartenant à autrui le 17 août 2019. Au surplus, l'intéressé est défavorablement connu des autorités polonaises pour des faits d'escroquerie, commis en état de récidive, et a fait l'objet d'un mandat d'arrêt européen, émis le 19 aout 2019, par les autorités polonaises, pour les faits précités. Par ailleurs, M. D a déclaré être sans domicile fixe, est dépourvu de ressources et n'exerce pas d'activité professionnelle. Dans ces conditions, nonobstant la circonstance que le juge pénal n'a pas statué sur les faits qui lui sont reprochés, dont le requérant ne conteste pas sérieusement la matérialité, son comportement constitue, du point de vue de l'ordre public, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société, de nature à justifier la décision d'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre, sur le fondement des dispositions précitées.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision refusant un délai de départ volontaire :

6. En premier lieu, ainsi qu'il a été dit au point 3, le moyen tiré de ce que la décision attaquée méconnaîtrait le droit du requérant à un procès équitable doit être écarté.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les étrangers dont la situation est régie par le présent livre disposent, pour satisfaire à l'obligation qui leur a été faite de quitter le territoire français, d'un délai de départ volontaire d'un mois à compter de la notification de la décision. / L'autorité administrative ne peut réduire le délai prévu au premier alinéa qu'en cas d'urgence et ne peut l'allonger qu'à titre exceptionnel ".

8. Si l'existence d'un comportement de nature à menacer l'ordre public ne suffit pas, à elle seule, à caractériser un cas d'urgence au sens et pour l'application des dispositions, citées ci-dessus, du second alinéa de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet du Haut-Rhin n'a pas fait une inexacte application de ces dispositions en estimant, au regard de la nature et de la gravité des faits commis par l'intéressé mentionnés au point 5, ainsi que de leur caractère récent, qu'il existait, en l'espèce, un cas d'urgence, de nature à justifier qu'il ne soit pas accordé à celui-ci de délai de départ volontaire pour l'exécution de la mesure d'éloignement prise à son encontre.

9. En troisième lieu, au regard des faits reprochés à l'intéressé mentionnés au point 5, le préfet du Haut-Rhin a considéré à bon droit que le comportement de M. D constitue une menace à l'ordre public. Dès lors, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision fixant le pays de destination :

10. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination devrait être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français :

11. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français devrait être annulée, par voie de conséquence de l'illégalité de la décision d'obligation de quitter le territoire français, ne peut qu'être écarté.

12. En dernier lieu, il ressort des termes mêmes de la décision attaquée qu'elle comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation ne peut qu'être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir soulevée en défense, que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 9 août 2022. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et d'astreinte ainsi que celles tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1 : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C D et au préfet du Haut-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Prononcé en audience publique le 2 novembre 2022.

La magistrate désignée,

L. B

Le greffier,

C. Bohn

La République mande et ordonne au préfet du Haut-Rhin, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2207193

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