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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2207531

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2207531

mercredi 3 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2207531
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème Chambre
Avocat requérantDAVID

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 novembre 2022, M. B A, représenté par Me David, avocat, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler la décision du 18 octobre 2022 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice l'a maintenu au répertoire des détenus particulièrement signalés ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros hors taxes au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, ou, à défaut, au titre des seules dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence, en ce que l'auteur de l'acte ne dispose pas de délégation et en ce que cette dernière n'a pas été régulièrement publiée ;

- elle est irrégulière du fait de l'irrégularité de la composition de la commission des détenus particulièrement signalés ;

- elle est irrégulière du fait de l'absence de communication de l'intégralité de son dossier dans le cadre de la mise en œuvre de la procédure contradictoire préalable ;

- elle est irrégulière en la forme faute de signature lisible et de mention lisible des fonctions de son auteur ;

- elle est entachée de défaut de motivation ;

- elle est entachée de défaut de base légale ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistrés le 25 octobre 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 25 octobre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 10 novembre 2023.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 28 avril 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code pénitentiaire ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 ;

- l'instruction ministérielle du 11 janvier 2022 relative au répertoire des détenus particulièrement signalés ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Dobry,

- les conclusions de M. Boutot, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, écroué depuis le 6 novembre 1995, a été incarcéré à compter du 18 août 2022 à la maison centrale d'Ensisheim dans le Haut-Rhin. Par la décision contestée du 18 octobre 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice a décidé de son maintien au répertoire des détenus particulièrement signalés.

Sur la légalité externe :

2. En premier lieu, d'une part, par un arrêté du 4 octobre 2022, régulièrement publié au journal officiel de la République française le 11 octobre 2022, le directeur de l'administration pénitentiaire, titulaire d'une délégation de signature du garde des sceaux, ministre de la justice, en application du décret susvisé du 27 juillet 2005, a donné à Mme C, adjointe à la cheffe du bureau de la prévention des risques, délégation pour signer toutes décisions dans la limite de ses attributions, au nombre desquelles figurent les décisions relatives à l'inscription et au maintien des détenus au répertoire des détenus particulièrement signalés.

3. D'autre part, eu égard à l'objet d'une délégation de signature, une telle publication au journal officiel, qui permet de donner date certaine à la décision de délégation prise par le directeur de l'administration pénitentiaire, constitue une mesure de publicité adéquate. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'incompétence.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 1.2.2.2 de l'instruction ministérielle susvisée du 11 janvier 2022, régulièrement publiée au bulletin officiel du ministère de la justice et invocable en application de l'article L. 312-3 du code des relations entre le public et l'administration, les membres de la commission des détenus particulièrement signalés sont : " le chef d'établissement pénitentiaire ou son représentant, qui préside, / le procureur de la République ou son représentant, / le procureur national anti-terroriste ou son représentant, / le préfet ou son représentant, / le directeur interrégional des services pénitentiaires ou son représentant, / un représentant de chacun des services de police exerçant leurs activités dans le ressort du tribunal, / le commandant du groupement de gendarmerie départemental ou son représentant, / le délégué ou le correspondant local du renseignement pénitentiaire, / pour les personnes détenues prévenues, le magistrat saisi du dossier de la procédure au sens de l'article R. 57-5 du code de procédure pénale, / pour les personnes détenues condamnées pour des infractions autres que celles prévues en matière de terrorisme1, le juge de l'application des peines territorialement compétent dans le ressort de l'établissement pénitentiaire, / pour les personnes détenues condamnées pour des infractions en matière de terrorisme, le juge de l'application des peines en matière de terrorisme OAPAT), / pour les personnes détenues condamnées par une juridiction locale pour une infraction de nature terroriste (en pratique, cette hypothèse vise principalement les condamnations prononcées du chef d'apologie du terrorisme), le juge de l'application des peines territorialement compétent dans le ressort de l'établissement pénitentiaire ".

5. Il ressort du procès-verbal de la commission des détenus particulièrement signalés qui s'est tenue le 1er juin 2022 au centre pénitentiaire de Paris La Santé, où était alors détenu M. A, qu'étaient présentes lors de ladite commission et ont donné leur avis l'ensemble des personnes dont la présence était requise par les dispositions précitées, s'agissant d'un détenu condamné pour des infractions en matière de terrorisme et alors détenu dans un établissement pénitentiaire situé à Paris, commune soumise à un régime de police d'Etat ne relevant pas de la compétence de la gendarmerie. Par suite, le moyen tiré de l'irrégularité de la composition de la commission des détenus particulièrement signalés ne peut qu'être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 1.2.3.3.2.1 de l'instruction ministérielle susvisée du 11 janvier 2022 : " Si la personne détenue souhaite consulter son dossier. elle doit être mise en mesure, et son défenseur le cas échéant, de consulter notamment les éléments suivants : / la synthèse des avis établie par le chef d'établissement; / la fiche pénale ; / le cas échéant, les antécédents disciplinaires ; / le cas échéant, les pièces fondant la décision envisagée, à l'exception des avis motivés des membres de la commission ; / lorsque le ministre de la justice n'entend pas suivre la proposition de radiation de la commission, son avis motivé tendant au maintien au répertoire des DPS ".

7. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. A s'est vu remettre, dans le cadre de la procédure contradictoire préalable, la synthèse des avis des membres de la commission des détenus particulièrement signalés ainsi que la proposition de maintien au répertoire des détenus particulièrement signalés. L'absence de consultation dans ce cadre de sa fiche pénale et de ses antécédents disciplinaires, dont il connaissait le contenu ainsi que l'ensemble des décisions qui y sont portées, ne l'a pas, en l'espèce, privé d'une garantie. Dès lors, M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision est irrégulière faute de communication intégrale des pièces prévues par les dispositions précitées.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci ".

9. En l'espèce, la décision contestée comporte de manière lisible l'identité de son auteur, sa fonction et sa signature, de sorte que le moyen tiré de son irrégularité formelle ne peut qu'être écarté.

10. En dernier lieu, la décision contestée, qui souligne notamment la gravité des faits pour lesquels le requérant a été condamné, leur médiatisation, les risques d'évasion et l'influence exercée sur la population carcérale, comporte les considérations de fait et droit qui en constituent le fondement. Le moyen tiré de son défaut de motivation doit, par conséquent, être écarté.

Sur la légalité interne :

11. En premier lieu, aux termes de l'article D. 223-11 du code pénitentiaire : " En vue de la mise en œuvre des mesures de sécurité adaptées, le garde des sceaux, ministre de la justice, décide de l'inscription et de la radiation des personnes détenues au répertoire des personnes détenues particulièrement signalées dans des conditions déterminées par instruction ministérielle ". Il ressort de l'instruction ministérielle du 11 janvier 2022, prise pour la mise en œuvre de ces dispositions, que l'inscription d'un détenu au répertoire des détenus particulièrement signalés a pour seul effet d'appeler l'attention des personnels pénitentiaires et des autorités amenées à le prendre en charge sur ce détenu, en intensifiant à son égard les mesures particulières de surveillance, de précaution et de contrôle prévues pour l'ensemble des détenus par les dispositions législatives et réglementaires en vigueur. Dans ce cadre, seules peuvent être apportées aux droits des détenus les restrictions résultant des contraintes inhérentes à la détention, du maintien de la sécurité et du bon ordre des établissements, de la prévention de la récidive et de la protection de l'intérêt des victimes, dans les conditions rappelées par l'article L. 6 du code pénitentiaire.

12. Il résulte de ce qui précède que le pouvoir réglementaire est compétent pour édicter le régime applicable aux décisions d'inscription des détenus au répertoire des détenus particulièrement signalés, qui, ainsi qu'il a été dit, ont pour seul effet de prescrire aux personnels et autorités pénitentiaires de faire preuve d'une vigilance particulière s'agissant de certains individus. Les limites éventuellement portées aux droits des détenus par le régime ainsi défini ne peuvent cependant légalement intervenir que dans le respect des conditions définies par le législateur, notamment à l'article L. 6 du code pénitentiaire. Dès lors, M. A n'est pas fondé à soutenir que les dispositions précitées de l'article D. 223-11 du code pénitentiaire sont illégales faute de disposition législative les encadrant.

13. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. A, alors membre du GIA (groupe islamique armé) algérien, a été condamné à une peine de réclusion criminelle à perpétuité pour sa participation à l'attentat survenu le 25 juillet 1995 à la station Saint-Michel à Paris. Un autre des auteurs de cet attentat a bénéficié en 2010 d'un projet d'évasion organisé par des personnes appartenant à la mouvance islamiste radicale. Le requérant est quant à lui apparu comme exerçant une grande influence sur ses codétenus, ainsi que cela ressort notamment d'une décision de placement à l'isolement édictée à son encontre en 2017. Dans ces conditions, eu égard à la nature des faits justifiant l'incarcération de M. A, à leur grande médiatisation, aux liens de celui-ci avec la mouvance terroriste radicale, au risque d'évasion et à l'influence qu'il exerce sur la population carcérale, le garde des sceaux, ministre de la justice a pu légalement décider de son maintien au répertoire des détenus particulièrement signalés.

14. En dernier lieu, ainsi qu'il a été exposé au point 12, l'inscription des détenus au répertoire des détenus particulièrement signalés a pour seul effet de prescrire aux personnels et autorités pénitentiaires de faire preuve d'une vigilance particulière s'agissant de certains individus, outre les éventuelles mesures de surveillance renforcée susceptibles d'être mises en œuvre par des décisions et selon des régimes distincts. Par suite, M. A n'est pas fondé à soutenir que, par les mesures qu'elle rendrait possibles, la décision de maintien au répertoire des détenus particulièrement signalés serait entachée d'erreur manifeste de ses conséquences sur sa situation personnelle.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de la décision de maintien au répertoire des détenus particulièrement signalés doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et celles présentées sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au garde des sceaux, ministre de la justice et à Me David.

Délibéré après l'audience du 6 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Faessel, président,

Mme Merri, première conseillère,

Mme Dobry, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 juillet 2024.

La rapporteure,

S. DOBRY

Le président,

X. FAESSEL La greffière,

V. IMMELE

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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