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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2207696

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2207696

mardi 15 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2207696
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème Chambre
Avocat requérantRUHLMANNPARTNERS SAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I) Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 19 novembre 2022 et 28 janvier 2023 sous le n° 2207696, la société à responsabilité limitée (SARL) Bati 15, représentée par Me Ruhlmann, demande au tribunal d'annuler la décision du 25 juillet 2022 par laquelle la préfète du Bas-Rhin a refusé d'accorder une autorisation de travail à M. B C et la décision implicite du ministre de l'intérieur et des outre-mer rejetant son recours hiérarchique formé le 3 août 2022.

Elle soutient que :

- la requête est recevable ;

- la décision est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle est entachée d'un vice de forme ;

- elle est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est entachée d'un détournement de pouvoir et d'un détournement de procédure.

Par un mémoire enregistré le 17 avril 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable dès lors qu'il n'est pas justifié de la date de réception du recours hiérarchique par le ministre ;

- les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés.

II) Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 19 novembre 2022 et 28 janvier 2023 sous le n° 2207697, la société à responsabilité limitée (SARL) Bati 15, représentée par Me Ruhlmann, demande au tribunal d'annuler la décision du 25 juillet 2022 par laquelle la préfète du Bas-Rhin a refusé d'accorder une autorisation de travail à M. D C et la décision implicite du ministre de l'intérieur et des outre-mer rejetant son recours hiérarchique formé le 3 août 2022.

Elle soutient que :

- la requête est recevable ;

- la décision est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle est entachée d'un vice de forme ;

- elle est entachée d'une erreur de fait, aucun manquement grave aux règles de sécurité dans le département de Vosges ne peut lui être imputé, puisqu'elle n'a jamais travaillé dans ce département, et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est entachée d'un détournement de pouvoir et d'un détournement de procédure.

Par un mémoire enregistré le 17 avril 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable dès lors qu'il n'est pas justifié de la date de réception du recours hiérarchique par le ministre ;

- les manquements graves ayant donné lieu à la décision d'arrêt de travaux du 20 octobre 2021 doivent être substitués au motif de fait initialement retenu dans sa décision ;

- les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code du travail ;

- le décret n°2004-1085 du 14 octobre 2004 modifié ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience et n'étaient ni présentes, ni représentées.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Muller, rapporteur ;

- et les conclusions de M. Biget, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Le 18 février 2022, la société Bati 15 a présenté deux demandes d'autorisation de travail concernant respectivement M. B C et M. D C, ressortissants turcs, pour occuper des emplois de maçon. Par deux décisions du 25 juillet 2022, la préfète du Bas-Rhin a rejeté ces demandes au motif tiré de ce que cette société avait commis des manquements graves en matière de santé et sécurité au travail. Par une lettre du 3 août 2022, la société a formé à l'encontre de ces décisions des recours hiérarchiques restés sans réponse. Par deux requêtes enregistrées sous les numéros 2207696 et 2207697, la société Bati 15 demande au tribunal l'annulation des décisions du 25 juillet 2022 de la préfète du Bas-Rhin ainsi que des décisions implicites du ministre de l'intérieur et des outre-mer rejetant ses recours hiérarchiques.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n° 2207696 et 2207697 de la SARL Bati 15 présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur le bien-fondé des conclusions à fin d'annulation

3. En premier lieu, aux termes de l'article R. 5221-15 du code du travail : " La demande d'autorisation de travail mentionnée au I de l'article R. 5221-1 est adressée au moyen d'un téléservice au préfet du département dans lequel l'établissement employeur a son siège ou le particulier employeur sa résidence ". Aux termes de l'article R. 5221-17 du même code : " La décision relative à la demande d'autorisation de travail mentionnée au I de l'article R. 5221-1 est prise par le préfet. Elle est notifiée à l'employeur ou au mandataire qui a présenté la demande, ainsi qu'à l'étranger ".

4. La préfète du Bas-Rhin, a donné délégation au préfet du Pas-de-Calais, en application de l'article 2 du décret du 14 octobre 2004 modifié relatif à la délégation de gestion dans les services de l'Etat, par une convention de délégation de gestion en matière de main d'œuvre étrangère du 30 mars 2021, publiée au recueil des actes administratifs de la préfecture du 6 avril 2021, à l'effet de signer notamment les actes juridiques liés à la délivrance ou au refus des demandes d'autorisations de travail. Le préfet du Pas-de-Calais a, par un arrêté du 8 juillet 2022, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du 9 juillet 2022, donné délégation à Mme F E, directrice adjointe du travail, responsable de la plateforme interrégionale de service de main d'œuvre étrangère, à l'effet de signer notamment les décisions relatives aux refus d'autorisation de travail et, en cas d'absence ou d'empêchement de celle-ci, à Mme G A, inspectrice du travail et adjointe à la responsable de la plateforme. Il n'est pas établi ni même allégué que Mme E n'ait pas été absente ou empêchée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision attaquée manque en fait et doit être écarté. Par ailleurs, la mention selon laquelle la décision est prise " Pour le Préfet du Bas-Rhin Pour le secrétaire général chargé de l'administration dans le département du Pas de Calais " n'est pas davantage de nature à établir l'incompétence de l'auteur de l'acte.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute décision prise par une administration comporte la signature de son auteur ainsi que la mention, en caractères lisibles, du prénom, du nom et de la qualité de celui-ci () ". Aux termes de l'article L. 212-2 du même code : " Sont dispensés de la signature de leur auteur, dès lors qu'ils comportent ses prénom, nom et qualité ainsi que la mention du service auquel celui-ci appartient, les actes suivants : / 1° Les décisions administratives qui sont notifiées au public par l'intermédiaire d'un téléservice conforme à l'article L. 112-9 () ". En application du II de l'article R. 5221-1 et de l'article R. 5221-15 du code du travail, la demande d'autorisation de travail est adressée par l'employeur, au moyen d'un téléservice, au préfet du département du siège de l'établissement employeur. Enfin, en vertu de l'article R. 5221-17 du même code, la décision relative à la demande d'autorisation de travail est prise par le préfet et notifiée à l'employeur et à l'étranger. Une telle décision, prise par le préfet ou par une personne disposant d'une délégation à cet effet, entre, en l'absence de texte législatif en disposant autrement, dans le champ d'application des articles L. 212-1 et suivants du code des relations entre le public et l'administration, relatifs à la signature des actes administratifs. Il en résulte que si sa notification par l'intermédiaire d'un téléservice permet, en vertu des dispositions précitées de l'article L. 212-2 de ce code, de déroger à l'obligation d'y faire figurer la signature de son auteur, elle ne dispense pas de l'obligation tenant à ce qu'elle comporte les prénom, nom et qualité de celui-ci ainsi que la mention du service auquel il appartient. En l'espèce, les décisions contestées comportent les prénom, nom et qualité de son auteure. Par suite, le moyen tiré du vice de forme ne peut qu'être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 5221-20 du code du travail : " L'autorisation de travail est accordée lorsque la demande remplit les conditions suivantes : () 2° S'agissant de l'employeur mentionné au II de l'article R. 5221-1 du présent code : () b) Il n'a pas fait l'objet de condamnation pénale pour le motif de travail illégal tel que défini par l'article L. 8211-1 ou pour avoir méconnu des règles générales de santé et de sécurité en vertu de l'article L. 4741-1 et l'administration n'a pas constaté de manquement grave de sa part en ces matières ; / c) Il n'a pas fait l'objet de sanction administrative prononcée en application des articles L. 1264-3 et L. 8272-2 à L. 8272-4 ; () ".

7. L'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

8. Pour rejeter dans sa décision du 25 juillet 2022 la demande de la Sarl Bati 15 de délivrance d'une autorisation de travail à M. D C, la préfète du Bas-Rhin s'est fondée sur l'existence de manquements graves au sens de l'article R. 5221-20 du code du travail précité imputables à la société, manquements qui se seraient produits dans le département des Vosges en 2020 et auraient conduit à un accident. Or, il est constant que la société n'était aucunement reliée à ces faits. Toutefois, la préfète fait valoir, dans son mémoire en défense communiqué à la requérante, que la décision est légalement justifiée par un autre motif de fait, tiré également du constat par l'administration de manquements graves aux règles générales de santé et de sécurité. Il ressort du courriel du 6 avril 2022 de la direction départementale de l'emploi, du travail, des solidarités (DDETS) du Bas-Rhin que la Sarl Bati 15 a fait l'objet, le 20 octobre 2021, par l'inspection du travail du Bas-Rhin d'une décision d'arrêt de travaux sur le chantier " Les carrés opale Uttenheim " pour des faits exposant les salariés à un risque de chute de hauteur. Selon le rapport de la DDETS, deux salariés effectuaient des travaux de maçonnerie sur un bâtiment à partir d'une plate-forme de travail non sécurisée, dépourvue de protection collective contre le risque de chute de hauteur (environ 5 mètres), placée elle-même sur un plan de travail non conforme. Par ailleurs, il a été constaté que l'accès à cette zone ainsi qu'à un autre niveau du bâtiment s'effectuait via des échelles non fixées en partie inférieure ou supérieure, dont l'une donnant sur le vide. Dans ces conditions, le motif de fait tiré du constat par l'administration de ces manquements graves aux règles générales de santé et de sécurité est de nature à fonder légalement la décision de refus d'autorisation de travail. Il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif de fait précis. Il y a dès lors lieu de procéder à la substitution demandée par la préfète du Bas-Rhin, dès lors qu'elle ne prive pas la société requérante d'une garantie procédurale.

9. Par ailleurs, d'une part, ces manquements, à les supposer même exceptionnels, ne sont pas sérieusement contestés par la requérante et portent sur les règles d'accès, de travail et de circulation en hauteur dont la méconnaissance peut être à l'origine d'accidents du travail mortels. D'autre part, eu égard à la circonstance que ces manquements ont donné lieu à une décision d'arrêt de travaux, quand bien même de courte durée, la préfète du Bas-Rhin n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en considérant que la société avait commis de graves manquements aux règles de santé et sécurité dont le caractère récent pouvait justifier les refus d'autorisation opposés.

10. En dernier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que les décisions attaquées seraient entachées d'un détournement de procédure ou d'un détournement de pouvoir.

11. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les fins de non-recevoir soulevées en défense, que la Sarl Bati 15 n'est pas fondée à demander l'annulation des décisions du 25 juillet 2022 par lesquelles la préfète du Bas-Rhin a refusé d'accorder une autorisation de travail à MM. B et D C et les décisions implicites du ministre de l'intérieur et des outre-mer rejetant ses recours hiérarchiques.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes de la Sarl Bati 15 sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la Sarl Bati 15, au ministre de l'intérieur et à la ministre du travail et de l'emploi. Copie en sera adressée à la préfète du Bas-Rhin et au préfet du Pas-de-Calais.

Délibéré après l'audience du 1er octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Laubriat, président,

Mme Weisse-Marchal, première conseillère.

M. Muller, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 octobre 2024.

Le rapporteur,

O. Muller

Le président,

A. Laubriat

La greffière,

A. Dorffer

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,, 2207697

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