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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2207765

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2207765

mardi 7 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2207765
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème Chambre
Avocat requérantGHARZOULI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance de renvoi du 23 novembre 2022, le tribunal administratif de Nancy a transmis au tribunal administratif de Strasbourg le dossier de la requête de

Mme A B, en application des dispositions des articles R. 351-3 et R. 312-1 du code de justice administrative.

Par une requête enregistrée le 20 novembre 2022, Mme A B, représentée par Me Gharzouli, demande au tribunal :

1°) de lui accorder l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler les décisions en date du 17 novembre 2022 par lesquelles le préfet de la Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Moselle, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, ou, à titre subsidiaire, de lui délivrer dans le délai de 15 jours une autorisation provisoire de séjour dans l'attente du réexamen de sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- le signataire de la décision attaquée ne justifie pas d'une délégation de signature ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise en méconnaissance des articles L.611-3 et L. 611-1 5° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision en litige est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- elle est dépourvue de base légale en raison de l''illégalité de l'obligation de quitter le territoire français qui lui sert de fondement ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est dépourvue de base légale du fait de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français qui lui sert de fondement ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 décembre 2022, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Le préfet fait valoir que les moyens présentés par Mme B ne sont pas fondés.

Vu l'ordonnance en date du 10 janvier 2023 fixant la clôture de l'instruction au 30 janvier 2023 à 12h00, en application de l'article R. 613-4 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. C a été entendu au cours de l'audience publique.

Les parties, régulièrement convoquées, n'étaient ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante ivoirienne se déclarant née le 27 décembre 2004, est entrée en France en 2019. Par une décision du 17 novembre 2022, dont la requérante demande l'annulation, le préfet de la Moselle l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et l'a interdite de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ". Dans les circonstances de l'espèce, et compte tenu de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre provisoirement Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions d'annulation :

En ce qui concerne la décision obligeant Mme B à quitter le territoire français :

3. En premier lieu, par un arrêté du 21 octobre 2022 régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de la Moselle a donné délégation à M. E, directeur adjoint de l'immigration et de l'intégration, à l'effet de signer l'ensemble des actes se rapportant aux matières relevant de cette direction, à l'exception des arrêtés d'expulsion et, en cas d'absence ou d'empêchement de ce dernier, à Mme D F, adjointe au chef du bureau de l'éloignement et de l'asile, signataire de la décision contestée. Il n'est pas établi que M. E n'était pas été absent ou empêché à la date de la signature de cette décision. Par suite, le moyen tiré de ce que cette décision aurait été signée par une personne ne bénéficiant d'aucune délégation de compétence doit être écarté comme manquant en fait.

4. En deuxième lieu, Mme B soutient que la décision attaquée serait insuffisamment motivée et serait entachée d'une erreur de fait en ce qu'elle a indiqué que l'intéressée serait dépourvue de résidence effective et permanente alors qu'elle est hébergée dans un foyer. Toutefois, il ressort des termes mêmes de la décision attaquée qu'elle comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, l'exigence de motivation n'impliquant pas qu'il soit fait mention de l'ensemble des circonstances relatives à la situation de l'intéressée. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : 1° L'étranger mineur de dix-huit ans ; (). ".

6. L'autorité de la chose jugée appartenant aux décisions des juges répressifs devenues définitives qui s'impose aux juridictions administratives s'attache à la constatation matérielle des faits mentionnés dans le jugement et qui sont le support nécessaire du dispositif. La même autorité ne saurait, en revanche, s'attacher aux motifs d'un jugement de relaxe tirés de ce que les faits reprochés ne sont pas établis ou de ce qu'un doute subsiste sur leur réalité.

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme B, entrée sur le territoire français selon ses dires au cours de l'année 2019, a fait l'objet le 17 novembre 2022 d'un placement en garde à vue pour des faits de " détention de faux documents administratifs, usage de faux document administratif constatant un droit, une identité ou une qualité ou accordant une autorisation, déclaration fausse ou incomplète pour obtenir d'une personne publique ou d'un organisme chargé d'une mission de service public, une allocation, une prestation, un paiement ou un avantage indu " par les services de la police aux frontières de Metz suite à une enquête préliminaire de minorité contestée. Alors même que le juge des libertés et de la détention de Metz a retenu dans son ordonnance du 20 novembre 2022 " qu'il y a lieu de considérer que le passeport remis au juge des enfants et saisi dans le cadre de la procédure pénale, ne peut pas être considéré comme un faux et de ce fait, établit sa minorité, la date de naissance dont il est fait mention étant le 27/12/2004 ", de nombreux éléments permettent de remettre en cause la minorité alléguée par Mme B, et notamment l'examen osseux daté du 3 novembre 2022, diligenté par le procureur de la République à la suite de sa garde à vue, qui conclut à sa majorité avec un intervalle de confiance de 95%, mais également ses déclarations incohérentes tout au long de sa procédure devant l'administration, comme l'a relevé le tribunal judiciaire de Metz dans son jugement du 18 novembre 2022, qui l'a relaxé en raison du doute. Il s'ensuit que le préfet de la Moselle n'a pas méconnu les dispositions de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en obligeant Mme B à quitter le territoire français, en ne retenant pas son état de minorité alléguée.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () / 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; / () ". La menace pour l'ordre public s'apprécie au regard de l'ensemble des éléments de fait et de droit caractérisant le comportement personnel de l'étranger en cause. Il n'est donc ni nécessaire, ni suffisant que le demandeur ait fait l'objet de condamnations pénales. L'existence de celles-ci constitue cependant un élément d'appréciation au même titre que d'autres éléments tels que la nature, l'ancienneté ou la gravité des faits reprochés à la personne ou encore son comportement habituel.

9. Pour refuser la demande de titre de séjour présentée par Mme B, le préfet de la Moselle s'est fondé, d'une part, sur la circonstance que le comportement de l'intéressée constituait une menace pour l'ordre public, au regard du placement en garde à vue dont elle a fait l'objet pour des faits de détention et usage de faux documents administratifs et de fraude aux prestations sociales, et d'autre part, sur la circonstance que l'intéressée est entrée irrégulièrement sur le territoire français et s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité.

10. Le préfet de la Moselle soutient sans être contredit que Mme B est connue sous quatre identités différentes. Si, compte tenu de cet élément, ainsi que des éléments développés au point 7 du présent jugement, et nonobstant la marge d'erreur des tests osseux et la production d'une ordonnance du juge des libertés et de la détention de Metz, le préfet de la Moselle a valablement pu estimer que la requérante n'établissait pas être mineure à la date de son entrée en France, il a néanmoins commis une erreur d'appréciation en estimant que ces faits caractérisaient à eux-seuls une menace pour l'ordre public.

11. Toutefois, le préfet a légalement pu considérer que la requérante ne justifiait pas d'une entrée régulière sur le territoire français sur lequel elle s'est depuis irrégulièrement maintenu, en méconnaissance des dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il résulte de l'instruction que le préfet aurait pris la même décision s'il s'était fondé sur ces seuls motifs, qui sont de nature à justifier légalement la mesure d'éloignement en litige.

12. En quatrième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

13. En l'espèce, Mme B, qui déclare être entrée en France en 2019, n'établit pas être dépourvue d'attaches privées et familiales en Côte d'Ivoire où elle a vécu la majeure partie de sa vie, et y conserve son frère et sa sœur. Elle est entrée irrégulièrement sur le territoire français et ne justifie pas avoir entamé de démarche pour régulariser sa situation. Elle ne justifie pas davantage être significativement insérée dans la société française, pas plus qu'elle n'établit avoir noué des liens privés, professionnels ou familiaux d'une intensité particulière durant son séjour en France, en dehors de sa scolarisation au sein du lycée professionnel René Cassin, où elle suit une formation CAP équipier polyvalent du commerce, ce seul élément ne permet pas d'ouvrir droit au séjour. Dans ces circonstances, la décision attaquée n'a pas porté au droit de Mme B, au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au but en vue duquel elle a été prise. Il s'ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

14. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 10, le moyen tiré de ce que le préfet de la Moselle aurait commis une erreur manifeste dans l'appréciation de la situation personnelle de Mme B doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

15. En premier lieu, eu égard à ce qui a été développé, le moyen tiré de ce que la décision portant refus de délai de départ devrait être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

16. En deuxième lieu, la décision attaquée comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est, dès lors, suffisamment motivée.

17. En dernier lieu, pour refuser d'accorder à Mme B un délai de départ volontaire, le préfet de la Moselle s'est fondé sur le risque que l'intéressée se soustraie à la mesure d'éloignement qui peut être établi lorsque l'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que la requérante se maintient de façon irrégulière sur le territoire français. Dans ces conditions, alors même que son comportement ne constituerait pas une menace pour l'ordre public, le préfet de la Moselle n'a pas entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation en lui refusant un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

18. En premier lieu, eu égard à ce qui a été développé, le moyen tiré de ce que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français devrait être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

19. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 10 du présent jugement, le moyen tiré de ce que la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

20. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de Mme B tendant à l'annulation de l'arrêté du préfet de la Moselle en date du 17 novembre 2022 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi

du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Gharzouli et au préfet de la Moselle.

Délibéré après l'audience du 14 février 2023, à laquelle siégeaient :

M. Lusset, président,

Mme Weisse-Marchal, première conseillère,

M. Cormier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 mars 2023.

Le rapporteur,

R. C

Le président,

A. Lusset

Le greffier,

P. Souhait

La République mande et ordonne au préfet de la Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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