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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2208022

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2208022

mardi 19 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2208022
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème Chambre
Avocat requérantMICHALAUSKAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 2 décembre 2022, la société Transorloja UAB, représentée par Me. Michalauskas, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 25 novembre 2022 par laquelle la préfète du Bas-Rhin a ordonné la fermeture administrative de son établissement de Drulingen pour une durée de deux mois ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de la somme de 3 600 euros en application des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

-la décision litigieuse est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à la nécessité d'une déclaration préalable à l'embauche car c'est le régime de détachement des salariés intra-groupe qui est applicable aux salariés de l'établissement de Drulingen ;

-elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation dès lors que les salariés ont bien bénéficié de bulletins de paie :

-la décision litigieuse est illégale en raison de l'inconventionnalité de l'article L. 8272-2 du code du travail.

Par un mémoire en défense enregistré le 6 avril 2023, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés par la société requérante n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Weisse-Marchal, rapporteure,

- les conclusions de Mme Bronnenkant, rapporteure publique ;

- les observations de Me Michalauskas, représentant la société Transorloja UAB, de M. A, représentant la Dreets et de Mme B, représentant la préfecture du Bas-Rhin.

Considérant ce qui suit :

1. La société Transorloja UAB, société de transport routier de marchandises dont le siège est situé en Lituanie, a ouvert en 2019 à Drulingen (département du Bas-Rhin) un établissement de maintenance et réparation de véhicules poids lourds et vente de pièces détachées. Par un arrêté du 25 novembre 2022, la préfète du Bas-Rhin a ordonné la fermeture de cet établissement pour une durée de deux mois à compter de sa notification en application de l'article L. 8272-2 du code du travail, pour délit de travail dissimulé d'emploi salarié en l'absence de déclaration préalable à l'embauche et de bulletins de paie des salariés présents lors des contrôles réalisés par l'inspection du travail les 8 novembre 2021 et le 1er mars et 21 septembre 2022.

2. D'une part, aux termes de l'article L. 8211-1 du code du travail : " Sont constitutives de travail illégal, dans les conditions prévues par le présent livre, les infractions suivantes : 1° Travail dissimulé ; () ". L'article L. 8221-1 du même code dispose : " Sont interdits : 1° Le travail totalement ou partiellement dissimulé, défini et exercé dans les conditions prévues aux articles L. 8221-3 et L. 8221-5 ; () ". Aux termes de l'article L. 8221-5 du même code dans sa rédaction alors en vigueur : " Est réputé travail dissimulé par dissimulation d'emploi salarié le fait pour tout employeur : 1° Soit de se soustraire intentionnellement à l'accomplissement de la formalité prévue à l'article L. 1221-10, relatif à la déclaration préalable à l'embauche ; 2° Soit de se soustraire intentionnellement à l'accomplissement de la formalité prévue à l'article L. 3243-2, relatif à la délivrance d'un bulletin de paie, ou de mentionner sur ce dernier un nombre d'heures de travail inférieur à celui réellement accompli, si cette mention ne résulte pas d'une convention ou d'un accord collectif d'aménagement du temps de travail conclu en application du titre II du livre Ier de la troisième partie ; 3° Soit de se soustraire intentionnellement aux déclarations relatives aux salaires ou aux cotisations sociales assises sur ceux-ci auprès des organismes de recouvrement des contributions et cotisations sociales ou de l'administration fiscale en vertu des dispositions légales. ". Et selon l'article L. 8272-2 de ce code : " Lorsque l'autorité administrative a connaissance d'un procès-verbal relevant une infraction prévue aux 1° à 4° de l'article L. 8211-1 ou d'un rapport établi par l'un des agents de contrôle mentionnés à l'article L. 8271-1-2 constatant un manquement prévu aux mêmes 1° à 4°, elle peut, si la proportion de salariés concernés le justifie, eu égard à la répétition ou à la gravité des faits constatés, ordonner par décision motivée la fermeture de l'établissement ayant servi à commettre l'infraction, à titre temporaire et pour une durée ne pouvant excéder trois mois. Elle en avise sans délai le procureur de la République. () ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L.1262-1 du code du travail : " Un employeur établi hors de France peut détacher temporairement des salariés sur le territoire national, à condition qu'il existe un contrat de travail entre cet employeur et le salarié et que leur relation de travail subsiste pendant la période de détachement. / Le détachement est réalisé : / 1° Soit pour le compte de l'employeur et sous sa direction, dans le cadre d'un contrat conclu entre celui-ci et le destinataire de la prestation établi ou exerçant en France ; / 2° Soit entre établissements d'une même entreprise ou entre entreprises d'un même groupe () ". Aux termes de l'article L. 1262-3 du code du travail dans sa version applicable au présent litige : " Un employeur ne peut se prévaloir des dispositions applicables au détachement de salariés lorsque son activité est entièrement orientée vers le territoire national ou lorsqu'elle est réalisée dans des locaux ou avec des infrastructures situées sur le territoire national à partir desquels elle est exercée de façon habituelle, stable et continue. Il ne peut notamment se prévaloir de ces dispositions lorsque son activité comporte la recherche et la prospection d'une clientèle ou le recrutement de salariés sur ce territoire. Dans ces situations, l'employeur est assujetti aux dispositions du code du travail applicables aux entreprises établies sur le territoire national ".

4. Pour prononcer la fermeture administrative de l'établissement de Drulingen de la société Transorloja UAB, la préfère du Bas-Rhin a estimé que cette société avait commis le délit de travail dissimulé par dissimulation d'emploi salarié au motif que la main d'œuvre lituanienne en provenance du groupe Bleiras auquel elle appartient et qui est employée dans cet établissement aurait dû faire l'objet d'une déclaration préalable d'embauche auprès des organismes de protection sociale français et bénéficier de bulletins de paie. Elle a, en effet, considéré, conformément au rapport établi le 22 septembre 2022 par la direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités Grand Est, que l'établissement concerné exerçait une activité de réparation de véhicules de façon habituelle, permanente, stable et continue et ne pouvait, par conséquent, se voir appliquer les dispositions du code du travail relatives au détachement de salariés.

5. En premier lieu, la société requérante soutient que l'article L. 8272-2 du code du travail, en tant qu'il autorise l'autorité administrative à prononcer la fermeture d'un établissement sur la base d'un rapport de l'inspection du travail insusceptible de recours, méconnaît les stipulations de l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales combinées avec celles de ses articles 8 et 6 et de l'article 1 du protocole n°1. Elle estime ainsi que dès lors qu'elle ne peut contester " la démarche intrusive de contrôles de l'inspection du travail ", il est porté atteinte à son droit à faire entendre sa cause, à son droit au respect de son domicile et à son droit de propriété.

6. Il résulte de la jurisprudence de la cour européenne des droits de l'homme qu'un requérant ne peut se prévaloir de l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme qu'à la condition d'avoir formulé un grief défendable de violation d'un droit garanti par la convention.

7. Si la société requérante fait tout d'abord valoir que les contrôles de l'inspection du travail et les mesures de fermeture temporaire qu'ils peuvent engendrer portent atteinte au droit au respect de ses biens reconnu par l'article 1 du protocole n° 1 à la convention, ce moyen n'est pas assorti des précisions de nature à en apprécier la portée et doit être écarté.

8. Ensuite, si les poursuites engagées par l'autorité préfectorale en vue d'infliger la mesure de sanction prévue par l'article L. 8272-2 du code du travail sont des accusations en matière pénale au sens de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, il n'en résulte pas que cette procédure répressive doive respecter les stipulations de cet article, dès lors, d'une part, qu'une telle autorité ne peut être regardée comme un tribunal au sens de ces stipulations, et, d'autre part, que la décision prononçant une telle sanction peut faire l'objet d'un recours de plein contentieux devant la juridiction administrative, devant laquelle la procédure est en tous points conforme aux exigences de l'article 6. Il suit de là que la société requérante ne saurait utilement invoquer la méconnaissance des stipulations de l'article 6-1 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

9. Enfin, la société requérante ne peut davantage arguer d'une violation de son domicile au titre de l'article 8 de la convention dès lors que les contrôles de l'inspection du travail, qui visent à lutter contre le travail dissimulé, sont prévus et encadrés par la loi et qu'il existe des garanties effectives contre d'éventuels abus devant le juge pénal et devant le juge administratif.

10. Dans ces conditions, la société requérante n'étant pas recevable à se prévaloir des stipulations de l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le moyen tiré de l'inconventionnalité de l'article L. 8272-2 du code du travail doit être écarté.

11. En deuxième lieu, la société requérante soutient que l'article L.1262-3 du code du travail précité ne vise pas le détachement de salariés réalisé entre établissements d'une même entreprise ou entre entreprises d'un même groupe. Toutefois il ne résulte pas des termes mêmes de l'article L.1262-3 du code du travail que son champ d'application soit limité au détachement dans le cadre de prestation de service pour un client. Ainsi, toute entreprise d'un Etat membre ne peut pas se prévaloir des dispositions relatives au détachement transnational de travailleurs lorsque son activité est permanente sur le territoire français. Or, il résulte de l'instruction du dossier que l'établissement de Drulingen est une succursale de la société Transorloja UAB immatriculée au registre au registre du commerce et des sociétés en 2019, dont l'activité, au demeurant différente de celle de transport de marchandises, nécessite quatre postes techniques à plein temps. L'ensemble de ces constatations, qui ne sont pas contestées par la société requérante, est de nature à révéler qu'elle réalise, au travers de son établissement de Druligen, des activités sur le territoire national de façon habituelle, stable et continue. Dans ces conditions, en vertu des dispositions précitées de l'article L. 1262 3 du code du travail, la société Transorloja ne peut se prévaloir des dispositions applicables au détachement de salariés. En conséquence, elle était tenue de se conformer aux dispositions du code du travail applicables aux entreprises établies sur le territoire national et de déclarer les salariés de son établissement de Drulingen auprès des organismes de protection sociale français compétents. Par suite, elle n'est pas fondée à soutenir que la préfète du Bas-Rhin a commis une erreur manifeste d'appréciation en considérant que le régime de détachement de salariés intra-groupe ne lui était pas applicable.

12. En troisième lieu, la société Transorlojab UAB affirme avoir transmis à l'inspection du travail les bulletins de paie de tous les salariés de l'établissement de Druligen. Toutefois, elle ne produit aucune pièce de nature à établir ses allégations alors que la préfète du Bas-Rhin fait valoir qu'elle n'a communiqué qu'un tableau mentionnant les noms des salariés, les heures réalisées et les sommes dues. Dès lors, la société requérante ne peut utilement soutenir que la décision attaquée serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à l'absence de bulletins de paie. Il s'ensuit que le moyen manque en fait et doit être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la société Transorloja UAB dirigées contre l'arrêté de la préfète du Bas-Rhin du 25 novembre 2022 ordonnant la fermeture de son établissement de Drulingen pour une durée de deux mois doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, celles présentées au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Transorloja UAB, à la préfète du Bas-Rhin et à la ministre du travail, de la santé et des solidarités. Copie en sera transmise à la direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités du Grand Est.

Délibéré après l'audience du 20 février 2024, à laquelle siégeaient :

M. Laubriat, président,

Mme Weisse-Marchal, première conseillère

M. Cormier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 mars 2024.

La rapporteure,

C.Weisse-Marchal

Le président,

A. Laubriat La greffière,

A. Dorffer

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2208022

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