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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2208224

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2208224

vendredi 23 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2208224
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantGAUDRON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 décembre 2022, M. D F, représenté par Me Gaudron, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 25 novembre 2022 par lequel la préfète du Bas-Rhin a décidé de le transférer aux autorités danoises, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'annuler l'arrêté du 25 novembre 2022 par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a assigné à résidence ;

4°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et un formulaire de demande d'asile, dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, à titre subsidiaire, à son bénéfice en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur la décision de transfert :

- la compétence de sa signataire n'est pas établie ;

- l'information que ses empreintes digitales seront relevées ne lui a pas été donnée par écrit et dans une langue qu'il comprend ;

- il n'a pas bénéficié d'un entretien individuel mené par une personne qualifiée ;

- la décision est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la décision d'assignation à résidence :

- la compétence de sa signataire n'est pas établie ;

- il appartient à l'administration de justifier la communication des informations prévues par l'article L. 561-2-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision n'est pas motivée en fait et en droit ;

- elle est entachée d'un défaut de base légale ;

- elle n'est pas proportionnée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 décembre 2022, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

La préfète du Bas-Rhin fait valoir que les moyens présentés par M. F ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. C pour statuer sur les litiges en application des dispositions des articles L. 572-6 et L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bouzar, magistrat désigné ;

- les observations de Me Gaudron, avocate de M. F, absent à l'audience, qui reprend les mêmes moyens et précise que M. F n'est pas arrivé en France par le Danemark, qu'il est entré sur le territoire le 23 août 2022 à une date où son visa était périmé et que, par suite, la France est responsable de sa demande d'asile.

La préfète du Bas-Rhin, régulièrement convoquée, n'était ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. F, ressortissant kosovar né en 1998 et entré irrégulièrement en France, a présenté une demande d'asile et s'est vu délivrer une attestation de demande d'asile le 6 septembre 2022. La consultation du fichier Visabio a fait ressortir que l'intéressé était en possession d'un visa délivré par les autorités norvégiennes, en représentation des autorités danoises, périmé moins de six mois au moment du dépôt de sa demande d'asile. Le 9 septembre 2022, les autorités danoises ont été saisies d'une demande de prise en charge à laquelle elles ont répondu favorablement. M. F demande l'annulation, d'une part, de l'arrêté du 25 novembre 2022 par lequel la préfète du Bas-Rhin a décidé de le transférer aux autorités danoises, responsables de l'examen de sa demande d'asile et, d'autre part, de l'arrêté du même jour par lequel la même autorité l'a assigné à résidence.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". En raison de l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête, il y a lieu d'admettre M. F au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté portant transfert aux autorités danoises :

3. En premier lieu, par un arrêté du 4 octobre 2022 régulièrement publié au recueil n° 40 des actes administratifs de la préfecture du 7 octobre 2022, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation à M. A H, directeur des migrations et de l'intégration de la préfecture, à l'effet de signer tous arrêtés et décisions relevant des attributions dévolues à cette direction, à l'exception de certaines catégories d'actes au nombre desquelles ne figure pas l'arrêté en litige. En cas d'absence ou d'empêchement, cette délégation est donnée à M. E, chef du bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière et, en cas d'absence ou d'empêchement de ce dernier, à Mme B G, attachée, cheffe du pôle régional Dublin. Il ne ressort pas des pièces du dossier et il n'est pas allégué que M. H et M. E n'auraient pas été absents ou empêchés à la date de la signature de l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré du vice d'incompétence doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'article 29 du règlement (UE) n° 603/2013 du 26 juin 2013, reprenant à l'identique les dispositions de l'article 18 du règlement (CE) n° 2725/2000 du 11 décembre 2000, relatives aux droits des personnes concernées édicte une obligation d'information des personnes relevant du règlement au moment où les empreintes digitales de la personne concernée sont prélevées. A la différence de l'obligation d'information instituée par le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, qui prévoit un document d'information sur les droits et obligations des demandeurs d'asile, dont la remise doit intervenir au début de la procédure d'examen des demandes d'asile pour permettre aux intéressés de présenter utilement leur demande aux autorités compétentes, l'obligation d'information prévue par les dispositions précitées de l'article 29 du règlement (UE) n° 603/2013 du 26 juin 2013, a uniquement pour objet et pour effet de permettre d'assurer la protection effective des données personnelles des demandeurs d'asile concernés, laquelle est garantie par l'ensemble des Etats membres relevant du régime européen d'asile commun. Il s'ensuit que la méconnaissance de cette obligation d'information ne peut être utilement invoquée par le requérant à l'encontre de la décision portant remise aux autorités compétentes d'un autre Etat membre pour examiner sa demande. Par conséquent, M. F ne peut utilement soutenir que l'information que ses empreintes digitales seront relevées ne lui a pas été donnée par écrit et dans une langue qu'il comprend.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () / 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national ".

6. Il ressort des pièces du dossier que, contrairement à ce qui est soutenu, M. F a bien bénéficié d'un entretien individuel conformément aux dispositions précitées, le 6 septembre 2022, avec un agent de la préfecture de la Moselle dont aucun élément du dossier n'établit qu'il ne serait pas qualifié en vertu du droit national pour y procéder. Par suite, ce moyen doit être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 12, paragraphe 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Si le demandeur est seulement titulaire () d'un ou de plusieurs visas périmés depuis moins de six mois lui ayant effectivement permis d'entrer sur le territoire d'un Etat membre, les paragraphes 1, 2 et 3 sont applicables aussi longtemps que le demandeur n'a pas quitté le territoire des Etats membres ". Et il résulte du paragraphe 2 du même article que, dans l'hypothèse où, comme en l'espèce, le visa délivré au demandeur est périmé depuis moins de six mois lui ayant effectivement permis d'entrer sur le territoire d'un Etat membre, c'est l'Etat membre qui a délivré ce visa ou celui au nom duquel il a été délivré, qui est responsable de l'examen de la demande de protection internationale.

8. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier et notamment du procès-verbal d'entretien réalisé le 6 septembre 2022 que M. F n'a pas rejoint la France par le Danemark mais par la Hongrie et l'Allemagne et qu'il a voyagé en avion. Il ressort également du fichier Visabio que ce visa lui permettait de rejoindre plusieurs Etats membres de l'Union européenne et notamment la Hongrie, l'Allemagne et la France. Ainsi, le visa qui lui a été délivré au nom des autorités danoises lui a permis d'entrer sur le territoire d'un Etat membre. Dès lors, c'est sans commettre d'erreur de droit que la préfète du Bas-Rhin a fait application des dispositions précitées du paragraphe 4 de l'article 12 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Par ailleurs, aucune disposition ne lui faisait obligation de notifier au requérant la décision d'acceptation de prise en charge des autorités danoises.

9. En dernier lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

10. Si les dispositions citées au point précédent réservent le droit souverain de la France d'accorder l'asile à toute personne étrangère alors même que l'examen de sa demande d'asile relèverait de la compétence d'un autre Etat, elles ne sauraient par elles-mêmes s'opposer à l'application de dispositions mettant en œuvre les accords, conclus avec des Etats européens, en vertu desquels l'examen de demandes d'asile peut relever de la compétence d'un autre Etat que la France. M. F soutient qu'il craint que sa demande d'asile ne soit pas examinée au Danemark et craint d'être renvoyé au Kosovo où il soutient être exposé à des risques de traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Toutefois, rien ne permet d'établir que le Danemark, pays membre de l'Union européenne et partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ne prendrait pas en compte sa situation et ne serait pas en mesure de garantir son droit à ne pas être soumis à des traitements inhumains ou dégradants. Ainsi, le moyen tiré de ce que la préfète du Bas-Rhin aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en ne faisant pas usage de la " clause de souveraineté " prévue au 1 de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, doit être écarté. Pour les mêmes motifs, il y a également lieu d'écarter le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, alors au demeurant que les risques allégués ne sont ni étayés, ni même circonstanciés.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté portant assignation à résidence :

11. En premier lieu, par un arrêté du 4 octobre 2022 régulièrement publié au recueil n° 40 des actes administratifs de la préfecture du 7 octobre 2022, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation à M. A H, directeur des migrations et de l'intégration de la préfecture, à l'effet de signer tous arrêtés et décisions relevant des attributions dévolues à cette direction, à l'exception de certaines catégories d'actes au nombre desquelles ne figure pas l'arrêté en litige. En cas d'absence ou d'empêchement, cette délégation est donnée à M. E, chef du bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière et, en cas d'absence ou d'empêchement de ce dernier, à Mme B G, attachée, cheffe du pôle régional Dublin. Il ne ressort pas des pièces du dossier et il n'est pas allégué que M. H et M. E n'auraient pas été absents ou empêchés à la date de la signature de l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré du vice d'incompétence doit être écarté.

12. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () / L'étranger faisant l'objet d'une décision de transfert peut également être assigné à résidence en application du présent article, même s'il n'était pas assigné à résidence lorsque la décision de transfert lui a été notifiée ". Aux termes de l'article L. 751-4 de ce code : " En cas d'assignation à résidence en application de l'article L. 751-2, les dispositions des articles L. 572-7, L. 732-1, L. 732-3, L. 732-7, L. 733-1 à L. 733-4 et L. 733-8 à L. 733-12 sont applicables ". Enfin, aux termes de l'article L. 732-7 du même code auquel il est renvoyé : " Il est remis aux étrangers assignés à résidence en application de l'article L. 731-1 une information sur les modalités d'exercice de leurs droits, les obligations qui leur incombent et, le cas échéant, la possibilité de bénéficier d'une aide au retour ". Ces dispositions impliquent que l'auteur de la décision d'assignation à résidence porte à la connaissance de l'étranger assigné à résidence une information supplémentaire explicitant les droits et obligations de ce dernier pour la préparation de son départ. Ces dispositions imposent que l'information qu'elles prévoient soit communiquée, une fois la décision notifiée, au plus tard lors de la première présentation de la personne assignée à résidence aux services de police ou de gendarmerie. Il en résulte que l'absence de l'information ainsi prévue est sans incidence sur la légalité de la décision d'assignation à résidence contestée, laquelle s'apprécie à la date de son édiction. Le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 732-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui s'est substitué à l'article L. 561-2-1 du même code invoqué par le requérant, doit, dès lors, être écarté comme inopérant.

13. En troisième lieu, le moyen tiré du défaut de motivation de l'arrêté contesté doit être écarté comme manquant en fait.

14. En quatrième lieu, il résulte de ce qui précède que les moyens invoqués contre l'arrêté portant transfert de l'intéressé aux autorités danoises doivent être écartés. Par conséquent, M. F n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cet arrêté à l'encontre de l'arrêté portant assignation à résidence.

15. En dernier lieu, en se bornant à soutenir que la préfète du Bas-Rhin ne démontre pas précisément pourquoi il était justifié et proportionné de l'assigner à résidence durant quarante-cinq jours, M. F n'est pas fondé à soutenir que cette mesure serait disproportionnée ou entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. F doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et d'astreinte ainsi que celles tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1 : M. F est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. F est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D F, à Me Gaudron et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 décembre 2022.

Le magistrat désigné,

M. C

La greffière,

G. Trinité

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

G. Trinité

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