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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2208263

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2208263

jeudi 16 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2208263
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantAARPI L'ILL LÉGAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête, enregistrée le 12 décembre 2022 sous le numéro 2208263, et un mémoire, enregistré le 13 février 2023, M. C F, représenté par Me Thalinger, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 novembre 2022 par lequel la préfète du Bas-Rhin a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné d'office ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de lui délivrer le titre de séjour sollicité ou, à défaut, de réexaminer sa situation sous astreinte de 155 euros par jour de retard, en lui délivrant, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à défaut, de lui verser directement cette somme en cas de rejet de sa demande d'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation, faute de prise en compte du visa de long séjour de type " D " et des motifs exceptionnels dont il se prévaut ;

- elle est entachée d'une erreur de fait, en ce qu'elle fait mention d'une entrée sur le territoire français sans qu'il ne dispose du visa portant la mention " étudiant " ;

- elle a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la condition tenant à la possession d'un visa de long séjour n'étant pas opposable dans le cas d'une demande de changement de statut ;

- elle a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article R. 431-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L. 422-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision octroyant un délai de départ volontaire est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle sera annulée par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, dès lors qu'un délai de départ supérieur à trente jours devait lui être accordé ;

- la décision fixant le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle sera annulée par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 février 2023, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. F ne sont pas fondés.

II. Par une requête, enregistrée le 12 décembre 2022 sous le numéro 2208264, Mme A E, représentée par Me Thalinger, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 novembre 2022 par lequel la préfète du Bas-Rhin a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée d'office ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de lui délivrer le titre de séjour sollicité ou, à défaut, de réexaminer sa situation sous astreinte de 155 euros par jour de retard, en lui délivrant, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à défaut, de lui verser directement cette somme en cas de rejet de sa demande d'aide juridictionnelle.

Elle se prévaut des mêmes moyens que ceux développés au soutien de la requête n° 2208263.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 février 2023, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme E ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D B,

- les observations de Me Thalinger, avocat de M. F et de Mme E.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes nos 2208263 et 2208264, présentées respectivement pour M. F et pour Mme E, sont relatives à la situation d'un couple de ressortissants étrangers et posent à juger les mêmes questions. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Il ressort des pièces du dossier que M. F et Mme E, ressortissants russes nés respectivement en 1980 et en 1988, sont entrés en France sous couvert d'un visa de long séjour de type " D ", le 9 mai 2021 en ce qui concerne le premier, puis le 22 juin 2021 pour son épouse. Diplômé en droit en Russie en 2003 et titulaire d'un master en droit, spécialité innovation et technologie, délivré par l'université d'Edinburgh en 2018 au terme d'un cursus de trois années, M. F a été retenu, en raison notamment de ses compétences dans le domaine de la régulation des technologies numériques, par la direction générale " droits de l'homme et Etat de droit " du Conseil de l'Europe, à l'issue d'un appel à candidature ouvert à l'ensemble des Etats membres, pour une mission en qualité de conseiller spécial chargé de contribuer à l'élaboration d'un projet de traité international portant sur l'intelligence artificielle. En vue d'exercer ces missions, le ministre des affaires étrangères lui a délivré un titre de séjour spécial, valable du 26 mai 2021 au 25 mai 2024, en qualité de conseiller spécial au Conseil de l'Europe. Son épouse s'est vue délivrer un titre de séjour spécial par la même autorité, valable du 15 juillet 2021 au 25 mai 2024, en sa qualité de conjointe de conseiller spécial. Aux termes de l'attestation établie par le directeur général au Conseil de l'Europe en charge du projet précité, le requérant a fait preuve, durant l'exercice de ses fonctions de conseiller spécial à compter du 10 mai 2021, d'une très haute technicité juridique dans le domaine de la réglementation de la protection de données et de l'intelligence artificielle, ses compétences ayant été qualifiées d'exceptionnelles, et d'une très bonne compréhension des politiques publiques afférentes à ces sujets, notamment à l'échelon européen et international. M. F a toutefois cessé d'exercer ces fonctions suite à la décision du comité des ministres du Conseil de l'Europe en date du 16 mars 2022, excluant la Fédération de Russie des membres de cette institution. Les requérants ont ainsi restitué leur titre de séjour spécial le 8 juillet 2022. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que suite à la fin de sa mission au Conseil de l'Europe, M. F s'est engagé dès le 3 juin 2022, sans percevoir de rémunération, dans un projet de recherche mené par le Centre d'études internationales de la propriété intellectuelle de l'université de Strasbourg, visant à établir une description exhaustive du cadre juridique européen et international applicable à la gouvernance de données numériques et aux applications de traitement algorithmique, puis à favoriser le développement de projets relatifs à l'intelligence artificielle en Europe. Il n'est pas contesté qu'il est toujours en charge de ce projet à la date de la décision en litige. Le directeur adjoint du laboratoire de recherche précité fait état de l'atout pour la communauté scientifique française que représentent les compétences et l'expérience de M. F, et qualifie d'exceptionnelles les capacités qu'il a démontré pour pouvoir rendre des services à la communauté scientifique et économique française. Aussi, M. F justifie de compétences de très haut niveau, recherchées tant par des laboratoires de recherches que par des entreprises, notamment de conseil. Enfin, le requérant justifie, à l'appui de son projet professionnel, s'inscrire dans un parcours de perfectionnement de sa maîtrise de la langue française en s'étant inscrit, à compter de septembre 2022, à des enseignements dispensés à hauteur de 20 heures hebdomadaires par la faculté des langues de l'université de Strasbourg. Dans les circonstances très particulières de l'espèce, et en dépit d'une durée de séjour en France limitée à dix-huit mois à la date de la décision en litige, M. F est fondé à soutenir qu'en refusant de l'admettre au séjour, la préfète du Bas-Rhin a entaché sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation.

3. Eu égard à la situation de son conjoint, et au niveau et à la spécificité des compétences dont il a fait preuve, ainsi qu'il a été exposé au point 2, la décision portant refus d'admission au séjour de Mme E, dont le sort est lié à celui de son époux, est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation.

4. Il résulte de ce qui a été dit aux points 2 et 3 que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens des requêtes, M. F et Mme E sont fondés à demander l'annulation des décisions en litige portant refus de délivrance d'un titre de séjour. Par voie de conséquence, les décisions portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination doivent également être annulées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

5. En raison du motif qui la fonde, l'annulation des arrêtés attaqués implique nécessairement, compte tenu de l'absence de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, qu'un titre de séjour soit délivré aux requérants. Il y a lieu d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

6. Il y a lieu d'admettre provisoirement M. F et Mme E à l'aide juridictionnelle. Par suite, leur avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Thalinger, avocat de M. F et de Mme E, renonce à percevoir les sommes correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Thalinger d'une somme de 1 300 euros, hors taxe sur la valeur ajoutée, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens dans le cadre des deux présentes instances.

D E C I D E :

Article 1er : M. F et Mme E sont admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les arrêtés de la préfète du Bas-Rhin en date du 15 novembre 2022 sont annulés.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète du Bas-Rhin de délivrer à M. F et à Mme E un titre de séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à Me Thalinger une somme de 1 300 (mille trois cents) euros, hors taxe sur la valeur ajoutée, en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Thalinger renonce à percevoir les sommes correspondant à la part contributive de l'Etat au titre des requêtes nos 2208263 et 2208264.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C F, à Mme A E, à Me Thalinger et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, à la procureure de la République près le tribunal judiciaire de Strasbourg et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Strasbourg.

Délibéré après l'audience du 23 février 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Bonifacj, présidente,

M. Therre, premier conseiller,

Mme Bonnet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 mars 2023.

Le rapporteur,

A. B

La présidente,

J. Bonifacj

La greffière,

N. Adjacent

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Nos 2208263, 2208264

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