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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2300432

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2300432

mercredi 8 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2300432
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantLE GUENNEC

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 20 et 25 janvier 2023, sous le n°2300432, M. C H, représenté par Me Le Guennec-Schmitt, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 décembre 2022 par lequel la préfète du Bas-Rhin a prononcé son transfert aux autorités allemandes ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale dans un délai de 10 jours ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle lui a été notifiée dans une langue qu'il ne comprend pas ;

- la brochure d'information lui a été remise dans une langue qu'il ne comprend pas ;

- l'entretien individuel a été mené dans une langue qu'il ne comprend pas ;

- la décision est entachée d'un défaut d'examen réel de sa situation personnelle et familiale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 janvier 2023, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. C H n'est fondé.

II. Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 20 et 25 janvier 2023, sous le n°2300433, M. E H, représenté par Me Le Guennec, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 décembre 2022 par lequel la préfète du Bas-Rhin a prononcé son transfert aux autorités allemandes ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale dans un délai de 10 jours ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soulève les mêmes moyens que ceux exposés au soutien de la requête n°2300432.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 janvier 2023, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. E H n'est fondé.

III. Par une requête et un mémoire complémentaires, enregistrés les 20 et

25 janvier 2023, sous le n°2300434, M. F H, représenté par Me Le Guennec, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 décembre 2022 par lequel la préfète du Bas-Rhin a prononcé son transfert aux autorités allemandes ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale dans un délai de 10 jours ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soulève les mêmes moyens que ceux exposés au soutien de la requête n°2300432.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 janvier 2023, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. F H n'est fondé.

IV. Par une requête et un mémoire complémentaires, enregistrés les 20 et

25 janvier 2023, sous le n°2300435, M. L H, représenté par Me Le Guennec, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 décembre 2022 par lequel la préfète du Bas-Rhin a prononcé son transfert aux autorités allemandes ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale dans un délai de 10 jours ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soulève les mêmes moyens que ceux exposés au soutien de la requête n°2300432.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 janvier 2023, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. L H n'est fondé.

V. Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 20 et 25 janvier 2023, sous le n°2300436, Mme K J, représentée par Me Le Guennec, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 décembre 2022 par lequel la préfète du Bas-Rhin a prononcé son transfert aux autorités allemandes ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale dans un délai de 10 jours ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soulève les mêmes moyens que ceux exposés au soutien de la requête n°2300432 à l'exclusion de celui tiré de ce que la décision en litige et l'entretien individuel ont été respectivement notifiée et mené dans une langue qu'elle ne comprend pas.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 janvier 2023, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés par Mme K J n'est fondé.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. G B en application des dispositions de l'article L. 732-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gros, magistrat désigné ;

- les observations de Me Le Guennec-Schmitt représentant M. J assistée de Mme I, interprète assermentée en langue serbe, et de MM. H ;

- les observations de Mme D représentant la préfète du Bas-Rhin.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré, présentée pour Mme J, a été enregistrée le

25 janvier 2023.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes n°2300432, 2300433, 2300434, 2300435, 2300436 présentées pour M. C H, M. E H, M. F H, M. L H et Mme K J, présentent à juger des questions relatives à une même famille et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

2. Mme K J, ressortissante kosovare, déclare être entrée en France accompagnée de son conjoint, de son enfant mineur et de ses quatre enfants majeurs, A. C H, Senad H, Samson H et L H. Les intéressés ont déposé auprès du guichet unique de la préfecture de la Moselle une demande tendant au bénéfice du statut de réfugié le 15 novembre 2022. La consultation du fichier " Eurodac " a révélé qu'ils avaient préalablement déposé une demande d'asile auprès des autorités allemandes. Saisies le 22 novembre 2022 sur le fondement des dispositions de l'article 18-1 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, les autorités allemandes ont accepté leur reprise en charge les 23, 24, 25 et 29 novembre 2022 sur le fondement de l'article 18-1 d) de ce règlement. Par arrêtés du 16 décembre 2022, dont ils demandent l'annulation, la préfète du Bas-Rhin a prononcé leur transfert aux autorités allemandes.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. Aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride dispose que : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement () 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5. / 3. La Commission rédige, au moyen d'actes d'exécution, une brochure commune ainsi qu'une brochure spécifique pour les mineurs non accompagnés, contenant au minimum les informations visées au paragraphe 1 du présent article. Cette brochure commune comprend également des informations relatives à l'application du règlement (UE) n° 603/2013 et, en particulier, à la finalité pour laquelle les données relatives à un demandeur peuvent être traitées dans Eurodac. () ". Aux termes de l'article L. 521-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout demandeur reçoit, dans une langue qu'il comprend ou dont il est raisonnable de supposer qu'il la comprend, une information sur les droits et obligations qui découlent de l'application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, dans les conditions prévues à son article 4. ".

4. Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit se voir remettre l'ensemble des éléments d'information prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. La remise de ces éléments doit intervenir en temps utile pour lui permettre de faire valoir ses observations, c'est-à-dire au plus tard lors de l'entretien prévu par les dispositions de l'article 5 du même règlement, entretien qui doit notamment permettre de s'assurer qu'il a compris correctement ces informations. Eu égard à leur nature, la remise par l'autorité administrative de ces informations prévues par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.

5. D'une part, il ressort des pièces du dossier que dans le cadre du dépôt de leur demande d'asile, les services de la préfecture de la Moselle ont remis à MM. C H, Senad H, Samson H et L H, le 15 novembre 2022, les brochures " A. J'ai demandé l'asile dans l'UE - quel pays sera responsable de ma demande d'asile ' " et " B. Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ". Toutefois, ces documents étaient rédigés en langue serbe que les requérants d'origine Rom et de nationalité kosovare déclarent ne pas parler et dont il est raisonnablement permis de penser qu'ils ne la comprennent pas. Si à la barre, la représentante de la préfète du Bas-Rhin soutient qu'il leur était loisible de se faire traduire ces documents par leur mère, Mme J, dont il est constant qu'elle parle, en plus du romani, le serbe, il n'est pas établi que cette traduction ait pu être effective dans les conditions rappelées au point 4, qui plus est, dans le cadre de procédures menées individuellement. Il est en outre constant que les entretiens individuels visés à l'article 5 du règlement (UE) du 26 juin 2013 ont été menés également en langue serbe le 15 janvier 2023, de sorte que MM. H n'ont à aucun moment été informés, dans une langue qu'ils comprennent, de leurs droits et obligations qui découlent de l'application du règlement (UE) dans les conditions prévues à son article 4. Cette méconnaissance des dispositions précitées a été de nature à les priver d'une garantie.

6. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que dans le cadre du dépôt de sa demande d'asile, les services de la préfecture de la Moselle ont remis à Mme J, le 15 novembre 2022, la brochure " A. J'ai demandé l'asile dans l'UE - quel pays sera responsable de ma demande d'asile ' " rédigée en langue turque que la requérante déclare ne pas comprendre et dont il est raisonnablement permis de penser qu'elle ne la comprend pas. Dans ces conditions, il ne ressort pas des termes succincts du compte-rendu de l'entretien individuel visé à l'article 5 du règlement (UE) du 26 juin 2013 qui s'est tenu le 15 janvier 2023 en langue serbe que la condition d'une bonne compréhension du demandeur de ses droits et obligations découlant de l'application du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ait été sérieusement vérifiée. Cette méconnaissance des dispositions précitées a été de nature à la priver également d'une garantie.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens des requêtes, que les arrêtés du 16 novembre 2022 par lesquels la préfète du Bas-Rhin a prononcé le transfert aux autorités allemandes de Mme K J, de MM. C H, Senad H, Samson H et L H doivent être annulés.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

8. Eu égard au motif d'annulation retenu, la présente décision n'appelle aucune mesure d'exécution particulière. Par suite, il y a lieu de rejeter les conclusions à fin d'injonction présentées par les requérants.

Sur les frais liés à l'instance :

9. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros hors taxe à verser à Me Le Guennec-Schmitt au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve de l'admission de Mme J, de MM. C H, Senad H, Samson H et L H à l'aide juridique et de la renonciation de leur conseil à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er: Les arrêtés du 16 décembre 2022 de la préfète du Bas-Rhin sont annulés.

Article 2 : L'Etat versera à Me Le Guennec-Schmitt une somme de 2 500 (deux mille cinq cents) euros hors taxe au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve de l'admission de Mme J, de MM. C H, Senad H, Samson H et L H à l'aide juridictionnelle et de la renonciation de Me Le Guennec-Schmitt à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 3 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme J, à MM. C H, Senad H, Samson H et L H, Me Le Guennec-Schmitt et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Strasbourg.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 février 2023.

Le magistrat désigné,

T. BLe greffier,

C. Bohn

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à

tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les

parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

2, 2300433, 2300434, 2300435, 2300436

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