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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2300877

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2300877

mercredi 22 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2300877
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantBARROVECCHIO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 février 2023, M. E D, représenté par Me Barrovecchio, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 2 janvier 2023 par lequel la préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités bulgares ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale, de lui délivrer un dossier de demande d'asile à transmettre à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) et de lui délivrer un récépissé en qualité de demandeur d'asile, dans un délai de vingt-quatre heures à compter de la date de notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 300 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans un délai de sept jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- l'arrêté en litige a été signé par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé ;

- il n'a jamais demandé l'asile en Bulgarie ;

- l'information prévue par les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ne lui a pas été donnée ;

- il n'a pas bénéficié d'un entretien individuel conforme aux dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- il n'a pas été en mesure de présenter ses observations avant l'édiction de l'arrêté en litige ;

- il n'est pas établi que les autorités françaises ont saisi les autorités bulgares aux fins de reprise en charge, ni que ces dernières auraient donné leur accord ;

- l'arrêté en litige ne mentionne pas les informations tirées de l'article 26 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- il méconnaît les dispositions de l'article 26 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions des articles 3 et 17 du règlement (UE) n° 604/2013.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 février 2023, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le traité sur l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. F en application des dispositions de l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Duez-Gündel, magistrat désigné ;

- les observations de Me Elsaesser, substituant Me Barrovecchio, avocate de M. D, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens, et soutient, en outre, que l'arrêté de transfert est entaché d'erreur de fait dès lors que le requérant n'a jamais sollicité l'asile en Bulgarie, et que cet arrêté méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales eu égard aux conditions d'accueil des demandeurs d'asile en Bulgarie ;

- les observations de M. D, assisté de M. B, interprète en langue pachto, qui indique qu'il voulait rejoindre son beau-frère résidant en France ;

- les observations de Mme A, représentant la préfète du Bas-Rhin.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. D est un ressortissant afghan né le 7 juillet 1998 à Laghman. Une attestation de demande d'asile en procédure Dublin lui a été délivrée le 8 novembre 2022. La consultation du fichier " Eurodac " a fait ressortir qu'il avait préalablement sollicité l'asile auprès des autorités bulgares. Saisies le 29 novembre 2022, la prise en charge de l'intéressé a été acceptée par les autorités de ce pays le 12 décembre 2022. Par un arrêté du 2 janvier 2023, dont il demande l'annulation, la préfète du Bas-Rhin a décidé de son transfert aux autorités bulgares.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 pris pour l'application de ces dispositions : " () / L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué. ".

3. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 572-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. D au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur la légalité de l'arrêté de transfert :

4. En premier lieu, par un arrêté du 4 octobre 2022 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le 7 octobre 2022, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation à M. C, chef du bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière, pour signer tous actes relatifs aux étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte contesté doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative. () ". Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre État membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application.

6. En l'espèce, la décision attaquée, après avoir visé le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, fait référence à la consultation du fichier " Eurodac " ayant révélé que M. D avait sollicité l'asile auprès des autorités bulgares préalablement au dépôt de sa demande d'asile en France, et indique qu'après avoir saisi les autorités de ce pays le 29 novembre 2022 d'une demande de reprise en charge de l'intéressé, les autorités bulgares ont fait explicitement connaître leur accord le 12 décembre 2022. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté comme manquant en fait.

7. En troisième lieu, si le requérant fait valoir qu'il n'a jamais demandé l'asile en Bulgarie, la préfète du Bas-Rhin produit toutefois à l'instance l'extrait du fichier " Eurodac " mentionnant qu'il a déposé une telle demande le 11 août 2022, ainsi que l'acceptation des autorités bulgares sur le fondement des dispositions de l'article 18-1-c) du règlement (UE) n° 604/2013, applicable aux cas dans lesquels le demandeur d'asile a retiré sa demande d'asile en cours d'examen. Dans ces circonstances, le moyen tiré de l'erreur de fait doit être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement et notamment : / a) des objectifs du présent règlement et des conséquences de la présentation d'une autre demande dans un État membre différent ainsi que des conséquences du passage d'un État membre à un autre pendant les phases au cours desquelles l'État membre responsable en vertu du présent règlement est déterminé et la demande de protection internationale est examinée ; / b) des critères de détermination de l'État membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée, y compris du fait qu'une demande de protection internationale introduite dans un État membre peut mener à la désignation de cet État membre comme responsable en vertu du présent règlement même si cette responsabilité n'est pas fondée sur ces critères ; / c) de l'entretien individuel en vertu de l'article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les États membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations ; / d) de la possibilité de contester une décision de transfert et, le cas échéant, de demander une suspension du transfert ; / e) du fait que les autorités compétentes des États membres peuvent échanger des données le concernant aux seules fins d'exécuter leurs obligations découlant du présent règlement ; / f) de l'existence du droit d'accès aux données le concernant et du droit de demander que ces données soient rectifiées si elles sont inexactes ou supprimées si elles ont fait l'objet d'un traitement illicite, ainsi que des procédures à suivre pour exercer ces droits, y compris des coordonnées des autorités visées à l'article 35 et des autorités nationales chargées de la protection des données qui sont compétentes pour examiner les réclamations relatives à la protection des données à caractère personnel. (). / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5. / 3. La commission rédige, au moyen d'actes d'exécution, une brochure commune ainsi qu'une brochure spécifique pour les mineurs non accompagnés, contenant au minimum les informations visées au paragraphe 1 du présent article. Cette brochure commune comprend également des informations relatives à l'application du règlement (UE) n° 603/2013 et, en particulier, à la finalité pour laquelle les données relatives à un demandeur peuvent être traitées dans Eurodac. () ".

9. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que le 8 novembre 2022, les services de la préfecture du Val-d'Oise lui ont remis contre signature le guide du demandeur d'asile, ainsi que la brochure A intitulée " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de ma demande d'asile ", et la brochure B intitulée " Je suis sous procédure Dublin - Qu'est-ce-que cela signifie ' ", documents rédigés en langue pachto que l'intéressé a déclaré comprendre. Ces brochures comportent l'ensemble des éléments d'information énumérés par les dispositions précitées de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013. M. D, qui a signé la première page de ces brochures pour attester qu'il avait bien reçu ces documents, n'apporte aucun élément de nature à établir qu'il n'aurait pas reçu ces brochures dans leur intégralité, alors qu'au surplus, il ressort du résumé de son entretien individuel qu'il a certifié sur l'honneur avoir reçu l'information sur les règlements communautaires. S'il soutient à l'audience qu'il est illettré, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il aurait fait état de cet illettrisme au cours de l'entretien individuel conduit avec l'assistance d'un interprète en langue pachto alors qu'il a, par sa signature, reconnu que l'information sur les règlements communautaires lui avait été remise et qu'il a été invité à présenter ses observations. Enfin, M. D soutient que la notice d'information pour les personnes dont l'examen de la demande d'asile relève de la compétence de la France et portant sur le choix de la langue dans laquelle elles souhaitent être entendues ne lui a pas été remise et qu'il n'a ainsi pas pu porter à la connaissance de l'administration la langue dans laquelle il souhaitait que les informations lui soient communiquées. Cependant, les brochures susmentionnées lui ont été remises en langue pachto, l'une des deux langues officielles de l'Afghanistan que le requérant comprend, ainsi que cela ressort d'ailleurs de l'apposition de sa signature sous les mentions en ce sens sur chacun des documents qui lui ont été délivrés. Dans ces conditions, M. D n'est pas fondé à soutenir qu'il a été privé de la garantie tenant au droit à l'information tel que garanti par l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () / 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type () ".

11. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. D a bénéficié d'un entretien individuel le 8 novembre 2022 auprès des services de la préfecture du Val-d'Oise, conduit en langue pachto et dont il a signé le résumé. Aucun principe ni aucune disposition légale ou réglementaire n'impose la mention, sur le résumé de l'entretien individuel prévu par les dispositions précitées, de l'identité de l'agent qui a mené l'entretien. De même, aucun élément du dossier n'établit que cet entretien n'aurait pas été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. En outre, le requérant ne saurait soutenir qu'il ne s'est pas vu remettre une copie du compte-rendu de son entretien individuel dès lors qu'il le produit lui-même aux débats. Par ailleurs, il ne saurait sérieusement se plaindre de ce que la durée de l'entretien n'est pas précisée dans le compte-rendu, cette circonstance étant sans incidence sur le respect des droits qu'il tire des dispositions précitées. De surcroît, s'il fait valoir que ce compte rendu ne fait pas mention de la possibilité de le relire avant de le signer, il n'établit pas avoir été privé de cette possibilité. Il n'établit pas davantage que lui-même ou son conseil auraient été empêchés d'en avoir communication en temps utile. Enfin, s'il soutient à l'audience que l'agent qui a conduit l'entretien a indiqué sur le compte rendu que son pays d'origine était le Pakistan alors qu'il est ressortissant afghan, cette circonstance, à supposer qu'elle révèle une erreur de plume dans la rédaction du compte-rendu, reste sans incidence sur le respect des droits que le requérant tire des dispositions précitées. Il s'ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 doit être écarté.

12. En sixième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. D a été mis en mesure de présenter ses observations lors de son entretien individuel le 8 novembre 2022, soit avant l'édiction de la décision en litige. Il s'ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance de la procédure contradictoire doit être écarté.

13. En septième lieu, les dispositions de l'article 24 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 sont relatives à la " Présentation d'une requête aux fins de reprise en charge lorsque aucune nouvelle demande a été introduite dans l'État membre requérant ". Or il résulte de pièces du dossier que, le 8 novembre 2022, M. D a sollicité l'asile auprès des autorités françaises et que ces dernières ont sollicité les autorités bulgares dans le cadre d'une reprise en charge du requérant. Dès lors, les dispositions de l'article 24 du règlement (UE) n° 604/2013 ne s'appliquent pas à la situation de M. D. Par suite, le moyen tiré de leur méconnaissance doit être écarté comme inopérant.

14. En huitième lieu, aux termes de l'article 23 du règlement (UE) n° 604/2013, applicable à la situation du requérant : " 1. Lorsqu'un Etat membre auprès duquel une personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), a introduit une nouvelle demande de protection internationale estime qu'un autre Etat membre est responsable conformément à l'article 20, paragraphe 5, et à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), il peut requérir cet autre Etat membre aux fins de reprise en charge de cette personne. / 2. Une requête aux fins de reprise en charge est formulée aussi rapidement que possible et, en tout état de cause, dans un délai de deux mois à compter de la réception du résultat positif Eurodac (" hit "), en vertu de l'article 9 paragraphe 5, du règlement (UE) n° 603/2013 () ". Aux termes de l'article 25 du même règlement : " 1. L'État membre requis procède aux vérifications nécessaires et statue sur la requête aux fins de reprise en charge de la personne concernée aussi rapidement que possible et en tout état de cause dans un délai n'excédant pas un mois à compter de la date de réception de la requête. Lorsque la requête est fondée sur des données obtenues par le système Eurodac, ce délai est réduit à deux semaines. / 2. L'absence de réponse à l'expiration du délai d'un mois ou du délai de deux semaines mentionnés au paragraphe 1 équivaut à l'acceptation de la requête, et entraîne l'obligation de reprendre en charge la personne concernée, y compris l'obligation d'assurer une bonne organisation de son arrivée ".

15. En l'espèce, il ressort des pièces produites à l'instance par la préfète du Bas-Rhin que les autorités bulgares ont été saisies, via le réseau Dublinet, d'une demande de reprise en charge de M. D le 29 novembre 2022 et que celles-ci ont explicitement fait connaître leur accord le 12 décembre 2022. Il s'ensuit que le moyen tiré de l'absence de preuve quant à la requête des autorités françaises et l'acceptation des autorités bulgares doit être écarté.

16. En neuvième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 26 du règlement (UE) n° 604/2013 : " Lorsque l'État membre requis accepte la prise en charge ou la reprise en charge d'un demandeur ou d'une autre personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point c) ou d), l'État membre requérant notifie à la personne concernée la décision de le transférer vers l'État membre responsable et, le cas échéant, la décision de ne pas examiner sa demande de protection internationale. () ". Selon le paragraphe 2 du même article : " La décision visée au paragraphe 1 contient des informations sur les voies de recours disponibles, y compris sur le droit de demander un effet suspensif, le cas échéant, et sur les délais applicables à l'exercice de ces voies de recours et à la mise œuvre du transfert et comporte, si nécessaire, des informations relatives au lieu et à la date auxquels la personne concernée doit se présenter si cette personne se rend par ses propres moyens dans l'État membre responsable. ".

17. Le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article 26 du règlement (UE) n° 604/2013 doit être écarté comme inopérant en toutes ses branches dès lors qu'il ne concerne pas la légalité de l'arrêté en litige, les conditions de notification de l'arrêté préfectoral portant remise aux autorités bulgares étant en elles-mêmes sans influence sur sa légalité. En tout état de cause et d'une part, si l'intéressé soutient qu'il n'a pas été informé des modalités concrètes permettant l'exécution spontanée de la mesure de transfert, il n'établit ni même n'allègue avoir informé les services préfectoraux de son intention de rejoindre la Bulgarie par ses propres moyens. D'autre part, contrairement à ce que soutient M. D, les dispositions précitées de l'article 26 ne prévoient pas la mention, dans l'arrêté contesté, des conséquences d'un défaut d'exécution dans le délai maximal prévu pour y procéder.

18. En dixième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

19. Si le requérant fait valoir que son beau-frère réside en France, il ne produit aucun élément de nature à attester des liens qu'il entretiendrait avec ce dernier. En tout état de cause, cette seule circonstance n'est pas de nature à établir que l'intéressé dispose du centre de ses attaches familiales sur le territoire. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que M. D est entré sur le territoire le 19 octobre 2022 et qu'il n'était donc présent en France que depuis environ quatre mois à la date de la décision en litige. Il ressort enfin des pièces du dossier que l'intéressé n'a pas d'enfant à charge et qu'il a indiqué avoir une fiancée vivant en Afghanistan. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, la préfète n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de l'intéressé une atteinte disproportionnée par rapport au but en vue duquel la décision en litige a été prise. Il s'ensuit que les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation ne peuvent qu'être écartés.

20. En onzième et dernier lieu, aux termes du 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 : " () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'Etat membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entrainent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'Etat membre procédant à la détermination de l'Etat membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre Etat membre peut être désigné comme responsable ". Aux termes de l'article 17 du même règlement : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'Etat membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'Etat membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ". En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européen : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". Enfin, aux termes du premier alinéa de l'article 258 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne : " Si la commission estime qu'un Etat membre a manqué à l'une des obligations qui lui incombent en vertu des traités, elle émet un avis motivé après avoir mis cet Etat en mesure de présenter ses observations ".

21. Eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet Etat membre l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet Etat de ses obligations.

22. D'une part, M. D fait valoir qu'un transfert en Bulgarie conduira à son retour en Afghanistan où il craint pour sa vie en raison de la prise de pouvoir des talibans depuis le mois d'août 2021. Toutefois, il ne peut utilement se prévaloir du fait qu'il encourrait des risques en cas de retour dans son pays d'origine dès lors que la décision contestée a uniquement pour effet de le transférer aux autorités bulgares. En tout état de cause, il ressort des pièces du dossier que les autorités bulgares ont accepté la reprise en charge du requérant sur le fondement des dispositions de l'article 18-1-c) du règlement (UE) n° 604/2013, applicable aux cas dans lesquels le demandeur d'asile a retiré sa demande d'asile en cours d'examen. Dès lors, la demande d'asile de M. D n'a pas été rejetée en Bulgarie. Or, il n'est pas établi que les autorités bulgares n'évalueront pas sérieusement les risques auxquels le requérant serait personnellement exposé dans son pays d'origine lors de l'examen de sa demande d'asile.

23. D'une part, M. D se prévaut des défaillances systémiques qui affecteraient les conditions d'accueil et de prise en charge des demandeurs d'asile en Bulgarie. Toutefois, la mise en demeure que la Commission européenne a adressée aux autorités bulgares le 8 novembre 2018, sur le fondement de l'article 258 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne, sans cependant recommander de suspendre le transfert des demandeurs d'asile vers la Bulgarie, la circonstance que le taux d'admission au statut de réfugié des demandeurs d'asile afghans est plus faible en Bulgarie que pour les demandeurs d'asile d'autres nationalités ou que dans d'autres États membres, les rapports d'organisations ou d'instances internationale et les articles de presse dont se prévaut M. D ne permettent pas d'établir qu'il y aurait des raisons sérieuses de croire qu'il existe des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs en Bulgarie, qui entraîneraient un risque de traitements inhumains ou dégradants, alors que la Bulgarie est un État membre de l'Union européenne, partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par ailleurs, si M. D soutient avoir fait l'objet de mauvais traitements de la part des autorités bulgares qui l'auraient notamment battu et injurié, auraient brulé ses vêtements, confisqué ses effets personnels et renvoyé dans la forêt turque, ces déclarations ne sont corroborées par aucun élément versé à l'instance.

24. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision contestée méconnaîtrait les dispositions du 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013. Il n'est pas davantage fondé à se prévaloir de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, tant s'agissant du risque de renvoi dans son pays d'origine que s'agissant des conditions d'accueil des demandeurs d'asile en Bulgarie. Il n'est enfin pas fondé à soutenir que la préfète du Bas-Rhin, en ne faisant pas usage de la clause discrétionnaire prévue par les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013, aurait commis une erreur manifeste d'appréciation.

25. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de M. D doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, celles formulées à fin d'injonction et d'astreinte et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1 : M. D est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E D, à Me Barrovecchio et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 février 2023.

Le magistrat désigné,

C. FLa greffière,

G. Trinité

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

G. Trinité

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