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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2301348

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2301348

mardi 11 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2301348
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJU MLM (4)
Avocat requérantBLANVILLAIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I°) Par une requête, enregistrée le 27 février 2023 sous le numéro 23001348, M. A E, représenté par Me Blanvillain, demande au tribunal :

1°) de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 16 février 2023 par lequel le préfet de la Moselle lui a retiré son attestation de demande d'asile, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Moselle de réexaminer sa situation, dans un délai déterminé à compter de la notification du jugement à intervenir, au besoin sous astreinte ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Moselle de lui renouveler son attestation de demande d'asile ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté est entaché d'incompétence de l'auteure de l'acte ;

- l'arrêté méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation doublée d'un défaut d'examen attentif de sa situation personnelle ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; il vit en Ukraine depuis 14 ans ;

- l'arrêté est entaché d'erreur de droit car un recours est pendant devant la Cour nationale du droit d'asile ;

- la durée de l'interdiction de retour est disproportionnée et revêt une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 mars 2023, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. E ne sont pas fondés.

II°) Par une requête, enregistrée le 27 février 2023 sous le numéro 23001350, Mme B I, représentée par Me Blanvillain, demande au tribunal :

1°) de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 16 février 2023 par lequel le préfet de la Moselle lui a retiré son attestation de demande d'asile, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Moselle de réexaminer sa situation, dans un délai déterminé à compter de la notification du jugement à intervenir, au besoin sous astreinte ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Moselle de lui renouveler son attestation de demande d'asile ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté est entaché d'incompétence de l'auteure de l'acte ;

- l'arrêté méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation doublée d'un défaut d'examen attentif de sa situation personnelle ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle vit en Ukraine depuis 2013 ;

- l'arrêté est entaché d'erreur de droit car un recours est pendant devant la Cour nationale du droit d'asile ;

- la durée de l'interdiction de retour est disproportionnée et revêt une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 mars 2023, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme I ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme C en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme C a été entendu au cours de l'audience publique.

Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. E et Mme I, sa mère, ressortissants arméniens, ont présenté le 16 septembre 2022 des demandes d'asile qui ont été rejetées par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides par des décisions du 30 novembre 2022. Par les arrêtés attaqués en date du 16 février 2023, le préfet de la Moselle leur a retiré leurs attestations de demande d'asile, leur a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

2. Les requêtes nos 23001348 et 23001350 sont relatives à la situation des membres d'une même famille au regard de leur droit au séjour et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre M. E et Mme I, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la compétence de l'auteur des arrêtés attaqués :

4. Par arrêté du 21 octobre 2022, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de la Moselle a donné délégation à M. D G, directeur adjoint immigration et intégration de la préfecture, à l'effet de signer tous arrêtés et décisions relevant des attributions dévolues à cette direction, à l'exception de certaines catégories d'actes au nombre desquelles ne figurent pas les décisions attaquées et en cas d'absence ou d'empêchement de ce dernier, à Mme F H, adjointe au chef du bureau de l'éloignement et de l'asile, à l'effet de signer les décisions relevant de ce bureau, parmi lesquelles comptent les décisions portant obligation de quitter le territoire français. Il n'est ni établi, ni même allégué par les requérantes que M. G n'aurait pas été absent ou empêché. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de Mme H, signataire des décisions en litige, doit être écarté.

Sur la légalité des arrêtés :

5. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 542-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : / 1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes : / () d) une décision de rejet dans les cas prévus à l'article L. 531-24 et au 5° de l'article L. 531-27 ; () ". Aux termes de l'article L. 531-24 du même code : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides statue en procédure accélérée dans les cas suivants : / 1° Le demandeur provient d'un pays considéré comme un pays d'origine sûr au sens de l'article L. 531-25 ; () ". Enfin aux termes de l'article L. 542-3 du même code : " Lorsque le droit au maintien sur le territoire français a pris fin dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 ou L. 542-2, l'attestation de demande d'asile peut être refusée, retirée ou son renouvellement refusé. ".

6. D'autre part, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () ; 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; (). ".

7. Il est constant que les demandes d'asile présentées par les requérants ont fait l'objet, suite à une procédure accélérée, les intéressés provenant d'un pays d'origine sûre, d'une décision de rejet par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 30 novembre 2022 et que leurs recours contre celles-ci est pendant devant la Cour nationale du droit d'asile. Ainsi, et conformément aux dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les requérants ne bénéficient plus du droit de se maintenir sur le territoire français au titre de l'asile. Le préfet de la Moselle pouvait ainsi, sans entacher ses arrêtés d'erreur de droit, leur faire obligation de quitter le territoire français sur le fondement des dispositions précitées.

8. En deuxième lieu, les arrêtés attaqués sont suffisamment motivés en fait et en droit.

9. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance - / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sécurité publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

10. M. E, qui a sollicité son admission au séjour en qualité de demandeur d'asile a, à l'occasion de cette demande, été amené à préciser à l'administration les motifs pour lesquels il demandait son admission au séjour et à produire tous éléments susceptibles de venir au soutien de cette demande. Par suite, M. E n'est pas fondé à soutenir que la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français est intervenue en méconnaissance du droit d'être entendu qu'il tire d'un principe général du droit de l'Union européenne.

11. La décision portant obligation de quitter le territoire n'ayant ni pour objet ni pour effet de déterminer un pays de destination, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant.

12. Les requérants soutiennent d'une part qu'ils ont fui l'Arménie et se sont installés en Ukraine, à Odessa, depuis 2013 et sont venus en France suite au conflit en Ukraine le 30 aout 2022 et le seul lien avec l'Arménie est leur père ou mari qu'ils ont fui pour aller en Ukraine. D'autre part, ils font valoir que Mme I connaît de sérieux problèmes de santé et que son fils lui est indispensable pour l'aider dans les gestes de la vie courante et que M. E doit également suivre un traitement médical. Il ne ressort pas des pièces des dossiers l'existence de circonstances qui s'opposeraient à la poursuite de leur vie familiale hors du territoire national. Par suite, les décisions portant obligation de quitter le territoire français ne portent pas à leurs droits au respect de leur vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elles ont été prises. Les décisions n'ont pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et le préfet n'a commis ni défaut d'examen de la situation des requérants, ni erreur manifeste d'appréciation des conséquences de ses décisions sur leur situation.

Sur la légalité des décisions portant interdiction de retour :

13. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français.

Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ".

14. Aux termes de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

15. Pour justifier l'adoption d'une interdiction de retour sur le territoire français à l'encontre de M. E et de Mme I pour une durée d'un an, le préfet de la Moselle n'a pas tenu compte, notamment, de l'origine du séjour des intéressés en France, à savoir le déclenchement de la guerre en Ukraine alors qu'ils y étaient domiciliés depuis 2013. Par suite, en imposant aux requérants une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an, le préfet a méconnu les dispositions précitées. Par suite, il y a lieu d'annuler les décisions portant interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

16. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme que les requérants demandent au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. E et Mme I tendant à l'annulation des arrêtés du préfet de la Moselle en date du 16 février 2023 doivent être rejetées à l'exception de la demande d'annulation de l'interdiction de retour sur le territoire français, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. E et Mme I sont admis à titre provisoire à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les décisions portant interdiction de retour sur le territoire français de M. E et de Mme I sont annulées.

Article 3 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. E et Mme I, à Me Blanvillain et au préfet de la Moselle. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 avril 2023.

La magistrate désignée,

M.L. C

La greffière

N. Adjacent

La République mande et ordonne au préfet de la Moselle, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Nos 2301348, 2301350

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