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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2301485

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2301485

jeudi 13 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2301485
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantROMMELAERE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

A une requête enregistrée le 2 mars 2023, Mme D B C, représentée A Me Rommelaere, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 6 février 2023 A lequel la préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités portugaises ;

3°) d'annuler l'arrêté du 6 février 2023 A lequel la préfète du Bas-Rhin a prononcé son assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

4°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et de lui remettre l'imprimé lui permettant d'introduire sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros A jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision de transfert est entachée d'un vice d'incompétence ;

- l'information prévue A les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ne lui a pas été donnée ;

- elle n'a pas bénéficié d'un entretien individuel conforme aux dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- la décision de transfert est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article 9 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17, paragraphe 1, du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- la décision portant assignation à résidence sera annulée A voie de conséquence de l'illégalité de la décision de transfert.

A un mémoire en défense, enregistré le 9 mars 2022, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés A Mme B C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. E en application des dispositions des articles L. 572-6 et L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Therre, magistrat désigné ;

- les observations de Me Rommelaere, avocate de Mme B C, qui conclut aux mêmes fins que la requête, A les mêmes moyens et soutient en outre que la relation entretenue A la requérante avec son concubin, compatriote réfugié en France, est ancienne et constante, qu'elle a un projet de mariage, qu'elle est menacée en Angola suite au décès de son père qui assurait sa protection et a donc été contrainte de fuir cet Etat, qu'elle a exprimé son souhait de demander l'asile en France du fait de la présence de son concubin, ce dont la préfète du Bas-Rhin n'a pas informé les autorités portugaises, qu'elle être regardée comme ayant fait une demande d'asile en France en qualité de membre de la famille d'un bénéficiaire de la protection internationale, et qu'aucun refus de réunification familiale ne leur a été opposé ;

- les observations de Mme G, représentant la préfète du Bas-Rhin, qui soutient que le concubin de Mme B C n'a pas fait de demande écrite tendant à ce que la demande d'asile soit examinée en France, que les liens entre l'intéressée et son concubins se sont distendus dès lors qu'ils ont vécu séparément durant 5 années, qu'elle contourne la procédure de réunification familiale, et qu'elle ne justifie pas d'un obstacle à ce que cette réunification familiale soit mise en œuvre au Portugal ;

- les observations de Mme B C, assistée de Mme F, interprète assermentée en langue portugaise, qui expose qu'elle n'est pas entrée en France accompagnée de ses enfants en raison des conditions dans lesquelles elle a dû s'enfuir d'Angola où elle est désormais menacée, suite au décès de son père.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit A le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit A la juridiction compétente ou son président ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 pris pour l'application de ces dispositions : " () / L'admission provisoire est accordée A le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme A l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme B C, de prononcer l'admission provisoire de l'intéressée à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. A dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée A un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. (). ". Enfin, aux termes de l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () / Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'Etat d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre Etat ".

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme B C, ressortissante angolaise née en 1990, entretient depuis plusieurs années une relation avec un compatriote. Avant que ce dernier ne quitte l'Angola, le 14 septembre 2018, en raison de menaces qu'il estimait y subir en raison de son engagement politique, elle justifie d'une vie commune avec lui dans cet Etat et de la naissance de deux enfants issus de cette union, nés en 2016 et en 2018. A ailleurs, il ressort également des pièces du dossier que le concubin de la requérante s'est vu reconnaître, A une décision de la Cour nationale du droit d'asile en date du 29 octobre 2021, la qualité de réfugié, et séjourne désormais en France sous couvert d'une carte de résident, délivrée à ce titre, valable jusqu'au 9 janvier 2032. Cette décision de la Cour nationale du droit d'asile fait mention de l'intervention, suite à son incarcération en Angola, de son beau-père, père de Mme B C, haut gradé de l'armée angolaise, qui a alors réussi à obtenir sa libération conditionnelle et a organisé son départ de cet Etat. Son concubin a déclaré, dans la fiche relative à sa situation familiale remise à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 3 décembre 2021, que Mme B C était sa concubine actuelle et que deux enfants étaient issus de cette union. La requérante justifie, de plus, A la production d'échanges avec son concubin entre 2018 et 2022 qu'elle a continué à entretenir des liens avec lui suite à son départ d'Angola. En outre, elle démontre que son concubin avait entamé des démarches en vue d'une réunification familiale, qui étaient toujours en cours à la date de la décision en litige. Enfin, il ressort des pièces du dossier que les liens se sont poursuivis à son concubin suite à l'entrée en France de la requérante, en 2022, et il n'est pas contesté qu'elle était enceinte de ses œuvres à la date de la décision en litige. Aussi, dans les circonstances de l'espèce, eu égard à l'ancienneté des liens de Mme B C avec un compatriote admis au séjour en France au titre de l'asile, père de ses deux enfants, la préfète du Bas-Rhin a, en ne faisant pas usage de la faculté prévue A les dispositions citées au point précédent d'examiner la demande de protection internationale de l'intéressée, entaché la décision de transfert aux autorités portugaises d'une erreur manifeste d'appréciation. Mme B C est ainsi fondée à demander l'annulation de cette décision ainsi que, A voie de conséquence, celle de la décision l'assignant à résidence.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

4. Aux termes de l'article L. 572-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de transfert est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues au livre V. L'autorité administrative statue à nouveau sur le cas de l'intéressé ".

5. S'il résulte des dispositions précitées que l'annulation d'une décision de transfert implique que la préfète examine à nouveau la situation du demandeur, le motif d'annulation retenu implique nécessairement, en l'absence de changement de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle et ressortant des pièces du dossier, que la demande d'asile de Mme B C soit traitée A les autorités françaises. Il y a donc lieu d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin d'enregistrer la demande d'asile de Mme B C en procédure normale et de lui remettre l'imprimé lui permettant d'introduire sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, dans le délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

6. Mme B C ayant été provisoirement admise à l'aide juridictionnelle, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Rommelaere, avocate de Mme B C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Rommelaere de la somme de 1 000 euros, hors taxe sur la valeur ajoutée. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme H A le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à Mme B C.

D E C I D E

Article 1er : Mme B C est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les arrêtés de la préfète du Bas-Rhin en date du 6 février 2023 sont annulés.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète du Bas-Rhin de procéder à l'enregistrement de la demande d'asile de Mme B C en procédure normale et de lui remettre l'imprimé lui permettant d'introduire sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, dans le délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme B C à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Rommelaere renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Rommelaere, avocate de Mme B C, une somme de 1 000 (mille) euros, hors taxe sur la valeur ajoutée, en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme B C A le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 (mille) euros sera versée à Mme B C.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B C, à Me Rommelaere et à la , préfète du Bas-Rhin.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à la procureure de la République près le tribunal judiciaire de Strasbourg.

Rendu public A mise à disposition au greffe le 13 avril 2023.

Le magistrat désigné,

A. ELe greffier,

C. Bohn

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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