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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2303446

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2303446

jeudi 1 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2303446
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantAARPI L'ILL LÉGAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 17 mai 2023, Mme E A, représentée par Me Thalinger, demande au tribunal :

1°) de lui accorder, à titre provisoire, le bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 9 mai 2023 par lequel la préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités suisses, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'annuler l'arrêté du 9 mai 2023 par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a assignée à résidence dans le département du Bas-Rhin pour une durée de quarante-cinq jours ;

4°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin d'enregistrer sa demande d'asile sous astreinte de 155 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros hors taxe au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 ;

6°) à titre subsidiaire, en cas de rejet de sa demande d'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté portant transfert aux autorités suisses :

- il est entaché d'incompétence de son auteur ;

- il méconnait les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) du 26 juin 2013 ;

- il méconnait les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) du 26 juin 2013 ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la préfète n'a pas procédé à un examen réel et sérieux de sa situation personnelle ;

- l'arrêté attaqué porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales :

- les stipulations de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ont été méconnues.

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

- il est entaché d'incompétence de son auteur ;

- il est dépourvu de base légale en raison de l'illégalité de la décision ordonnant son transfert aux autorités suisses ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation ;

- il méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 mai 2023, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne,

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Jordan-Selva pour statuer sur les litiges relevant des dispositions des articles L. 572-6 et L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, qui s'est tenue à huis clos sur demande de Mme A :

- le rapport de Mme Jordan-Selva, magistrate désignée ;

- les observations de Me Hentz, substituant Me Thalinger, avocat de Mme A, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens et insiste sur les difficultés rencontrées par Mme A pour s'exprimer et relater les évènements traumatisants qu'elle a vécu en Guinée puis en Suisse ;

- les observations de Mme A, assisté par M. B, interprète en langue soussou.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E A, née en 2001 en Guinée, de nationalité guinéenne, est entrée en France en février 2023 selon ses déclarations et a présenté, le 6 mars 2023, une demande tendant au bénéfice du statut de réfugiée. La consultation du fichier VIS a permis d'établir que l'intéressée était en possession d'un visa délivré par les autorités suisses, périmé depuis moins de six mois au moment du dépôt de sa demande d'asile. Les autorités helvétiques ont été saisies le 31 mars 2023 d'une demande de prise en charge sur le fondement des dispositions de l'article 12-4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Elles ont explicitement accepté cette demande le 4 avril 2023. Mme A demande l'annulation de l'arrêté du 9 mai 2023 par lequel la préfète du Bas-Rhin a décidé son transfert aux autorités suisses et de l'arrêté du même jour portant assignation à résidence dans le département du Bas-Rhin.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté portant transfert aux autorités suisses :

4. En premier lieu, par un arrêté du 6 avril 2023, régulièrement publié au recueil des actes

administratifs de la préfecture du Bas-Rhin du même jour, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation, en cas d'absence ou d'empêchement de M. C, chef du bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière, à Mme D à l'effet de signer les arrêtés de transfert pris en application de la procédure Dublin. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. C n'aurait pas été absent ou empêché à la date de la décision attaquée. Il suit de là que le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision attaquée doit être écarté.

5. En deuxième lieu, l'arrêté comporte une motivation suffisante en droit et en fait et ses termes ne révèlent pas, contrairement à ce que soutient la requérante, un défaut d'examen de sa situation personnelle. Dès lors, ce moyen doit également être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement et notamment : / a) des objectifs du présent règlement et des conséquences de la présentation d'une autre demande dans un État membre différent ainsi que des conséquences du passage d'un État membre à un autre pendant les phases au cours desquelles l'État membre responsable en vertu du présent règlement est déterminé et la demande de protection internationale est examinée ; / b) des critères de détermination de l'État membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée, y compris du fait qu'une demande de protection internationale introduite dans un État membre peut mener à la désignation de cet État membre comme responsable en vertu du présent règlement même si cette responsabilité n'est pas fondée sur ces critères ; / c) de l'entretien individuel en vertu de l'article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les États membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations ; / d) de la possibilité de contester une décision de transfert et, le cas échéant, de demander une suspension du transfert ; / e) du fait que les autorités compétentes des États membres peuvent échanger des données le concernant aux seules fins d'exécuter leurs obligations découlant du présent règlement ; / f) de l'existence du droit d'accès aux données le concernant et du droit de demander que ces données soient rectifiées si elles sont inexactes ou supprimées si elles ont fait l'objet d'un traitement illicite, ainsi que des procédures à suivre pour exercer ces droits, y compris des coordonnées des autorités visées à l'article 35 et des autorités nationales chargées de la protection des données qui sont compétentes pour examiner les réclamations relatives à la protection des données à caractère personnel. (). / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5. / 3. La commission rédige, au moyen d'actes d'exécution, une brochure commune ainsi qu'une brochure spécifique pour les mineurs non accompagnés, contenant au minimum les informations visées au paragraphe 1 du présent article. Cette brochure commune comprend également des informations relatives à l'application du règlement (UE) n° 603/2013 et, en particulier, à la finalité pour laquelle les données relatives à un demandeur peuvent être traitées dans Eurodac. () ".

7. Il ressort des pièces du dossier que la requérante s'est vue remettre, le 6 mars 2023, le guide du demandeur d'asile et diverses informations sur les règlements européens dans leurs versions en langue française, qui ont été traduits à la requérante en langue soussou, lors de son entretien individuel, par le biais d'un interprète de la société ISM Interprétariat, ce qui n'est pas contesté. Par suite, elle n'est pas fondée à soutenir qu'elle a été privée des informations dont la communication est exigée aux termes des dispositions de l'article 4 du règlement susvisé. Le moyen soulevé en ce sens doit par suite être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type (). ".

9. La requérante soutient qu'elle n'a bénéficié d'aucun entretien confidentiel lui permettant de faire valoir ses craintes en cas de transfert, notamment sa vulnérabilité compte tenu des traumatismes vécus en Suisse et dans son pays d'origine. Il ressort toutefois des pièces du dossier que la requérante a signé le résumé de l'entretien individuel qui s'est déroulé le 6 mars 2023 à la préfecture du Bas-Rhin, avec l'assistance d'un interprète en langue soussou. Il appartenait par ailleurs à la requérante, qui a certifié la véracité du résumé de cet entretien, de faire part à l'autorité administrative de toute information qu'elle estimait nécessaire à l'appréciation de sa situation. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les Etats membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux (). La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. / 2. () / Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'Etat membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'Etat membre procédant à la détermination de l'Etat membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre Etat membre peut être désigné comme responsable () ". Par ailleurs, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dont les stipulations ont été reprises à l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

11. La Suisse est partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il doit dès lors être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet Etat membre est conforme aux exigences de la convention de Genève ainsi qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Cette présomption est toutefois réfragable lorsqu'il y a lieu de craindre qu'il existe des défaillances systémiques de la procédure d'asile et des conditions d'accueil des demandeurs d'asile dans l'Etat membre responsable, impliquant un traitement inhumain ou dégradant. Dans cette hypothèse, il appartient à l'administration d'apprécier dans chaque cas, au vu des pièces qui lui sont soumises et sous le contrôle du juge, si les conditions dans lesquelles un dossier particulier est traité par les autorités suisses répondent à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile.

12. Mme A soutient qu'un transfert en Suisse l'expose à un risque de renvoi en Guinée où elle est exposée à des risques de traitements inhumains et dégradants. Il est toutefois constant que sa demande d'asile n'a pas encore été examinée par les autorités suisses, qui ont accepté leur responsabilité pour connaître de sa demande d'asile en application du critère de l'article 12, paragraphe 4, du règlement (UE) n° 604/2013 et, par suite, de la prendre en charge en vertu du même règlement. Il ne ressort ni des pièces du dossier ni des explications présentées en audience que les autorités suisses ne seraient pas en mesure de traiter sa demande d'asile dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. En particulier, alors que la décision attaquée n'a pas pour effet de procéder à son renvoi en Guinée, elle ne démontre pas que les autorités suisses, qui ont accepté de la prendre en charge sur le fondement de l'article 12-4 du règlement (UE) n° 604/2013, n'apprécieront pas tout élément qu'elle pourrait faire valoir avant de procéder à son éventuel éloignement vers son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

13. En sixième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point précédent et alors que Mme A n'établit pas ni même n'allègue avoir tissé des liens personnels en France ou avoir dans ce pays, des membres de sa famille, la décision attaquée ne porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Ce moyen, ainsi que celui tiré de l'erreur manifeste d'appréciation dont serait entachée la décision, doivent être écartés.

En ce qui concerne l'arrêté portant assignation à résidence :

14. En premier lieu, la décision attaquée, signée par Mme D, en vertu d'une délégation accordée le 6 avril 2023 et publiée le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, n'est pas entachée d'incompétence.

15. En deuxième lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision attaquée serait illégale en raison de l'illégalité de l'arrêté de transfert doit être écarté.

16. En dernier lieu, la mesure d'assignation à résidence fait obligation à Mme A de se rendre une fois par semaine auprès des services de la police au commissariat central de Strasbourg. Il ne ressort pas des pièces du dossier que cette obligation de présentation porte une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale, tel que protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, Mme A n'est pas fondé à soutenir que la décision en litige est entachée d'une erreur dans l'appréciation de sa situation.

17. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de Mme A doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et d'astreinte et celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E A, à Me Thalinger et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juin 2023.

La magistrate désignée,

S. Jordan-SelvaLa greffière,

L. Cherif

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

L. Cherif

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