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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2304936

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2304936

mercredi 18 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2304936
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantSABATAKAKIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête enregistrée le 11 juillet 2023, sous le n° 2304937, M. B D, représenté par Me Sabatakakis, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 22 novembre 2022 par lequel le préfet de la Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office à l'expiration de ce délai, et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Moselle de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de trente jours à compter de la notification de présent jugement, ou à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans le même délai et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son avocate en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté contesté a été signé par une personne qui n'était pas habilitée à cette fin ;

- le refus de séjour méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- l'obligation de quitter le territoire français est illégale du fait de l'illégalité du refus de séjour ;

- elle est entachée d'un vice de procédure, dès lors que le préfet n'a pas saisi préalablement le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- elle méconnait les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle et familiale ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale du fait de l'illégalité de la décision de refus de séjour ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français est illégale du fait de l'illégalité de la décision de refus de séjour ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle et familiale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 août 2023, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 12 juin 2023.

II. Par une requête enregistrée le 11 juillet 2023, sous le n° 2304936, Mme C E épouse D, représentée par Me Sabatakakis, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 22 novembre 2022 par lequel le préfet de la Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office à l'expiration de ce délai, et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Moselle de lui délivrer un titre de séjour dans un délai de trente jours à compter de la notification de présent jugement, ou à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans le même délai et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son avocate en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- l'arrêté contesté a été signé par une personne qui n'était pas habilitée à cette fin ;

- le refus de séjour méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- l'obligation de quitter le territoire français est illégale du fait de l'illégalité du refus de séjour ;

- elle est entachée d'un vice de procédure, dès lors que le préfet n'a pas saisi préalablement le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- elle méconnait les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle et familiale ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale du fait de l'illégalité de la décision de refus de séjour ;

- l'interdiction de retour sur le territoire français est illégale du fait de l'illégalité de la décision de refus de séjour ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle et familiale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 août 2023, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé.

Mme D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 12 juin 2023.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Rees a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes susvisées, nos 2304936 et 2304936, concernent la situation de membres d'une même famille et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

2. Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ".

3. M. et Mme D font valoir la surdité perceptionnelle bilatérale majeure dont souffre leur fils A, né en mai 2013. Le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, par un avis du 20 octobre 2020, dont se prévaut le préfet, a estimé que l'enfant peut bénéficier d'un traitement approprié dans son pays d'origine, l'Albanie. Toutefois, il ressort des pièces du dossier qu'en dépit d'un appareillage et d'une scolarisation dans des écoles pour enfants handicapés dans ce pays jusqu'à ce qu'il le quitte en compagnie de ses parents en novembre 2019, il n'avait pas développé de communication. A son arrivée en France, il ne possédait aucun langage : ni en albanais, ni en français, ni gestuel, ce qui a eu d'importantes conséquences sur son développement. L'enfant est scolarisé en France depuis le 1er janvier 2020, et, depuis la rentrée de septembre 2020 et jusqu'à l'année scolaire 2024-2025, il bénéficie d'une orientation vers une unité localisée pour l'inclusion scolaire qui lui permet une scolarisation en milieu ordinaire tout en lui apportant un soutien éducatif et pédagogique adapté à son handicap. Il bénéficie également d'un suivi pluridisciplinaire par l'institut d'éducation sensorielle de la Moselle, une structure spécialisée dans la surdité. Les éléments produits par les requérants, notamment des certificats médicaux et de nombreux comptes rendus de professionnels du handicap, montrent que le suivi spécifique et adapté dont il bénéficie lui a permis d'effectuer des progrès rapides et notables, d'entrer en communication avec d'autres personnes et d'accéder à l'instruction scolaire. Si son retard demeure important, les compétences acquises, en particulier avec l'appui de la langue des signes française, qui diffère de la langue des signes albanaise, impliquent la poursuite de ce suivi spécifique, à plus forte raison en raison de son jeune âge. Dans ces conditions, et compte tenu de l'insuffisance du suivi dont leur enfant pourrait bénéficier dans son pays d'origine, M. et Mme D sont fondés à soutenir que le préfet a porté, sur leur situation personnelle et familiale au regard des dispositions précitées, une appréciation manifestement erronée en estimant qu'elle ne répond pas à des considérations humanitaires.

4. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner leurs autres moyens, que M. et Mme D sont fondés à demander l'annulation des décisions du 22 novembre 2022 par lesquelles le préfet de la Moselle a rejeté leurs demandes d'admission exceptionnelle au séjour, ainsi que, par voie de conséquence, des obligations de quitter le territoire français, des décisions fixant le pays de destination et des interdictions de retourner sur le territoire français qui les assortissent.

5. Eu égard au motif d'annulation énoncé au point 3, l'exécution du présent jugement implique nécessairement la délivrance à M. et Mme D de titres de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Moselle d'y procéder dans un délai d'un mois suivant la notification du présent jugement.

6. M. et Mme D ayant été admis à l'aide juridictionnelle, leur avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Sabatakakis, avocate de M. et Mme D, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat la somme globale de 1 500 euros à verser à Me Sabatakakis.

D E C I D E :

Article 1 : Les arrêtés du préfet de la Moselle du 22 novembre 2022 sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Moselle de délivrer à M. et Mme D un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai d'un mois suivant la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 500 euros hors taxes à Me Sabatakakis en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Sabatakakis renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B D, Mme F, au préfet de la Moselle et à Me Sabatakakis. Copie en sera adressée au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Metz.

Délibéré après l'audience du 28 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Rees, président,

Mme Merri, première conseillère,

Mme Dobry, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 octobre 2023.

Le rapporteur,

P. Rees L'assesseur le plus ancien dans l'ordre du tableau,

D. Merri

Le greffier,

N. El Abboudi

La République mande et ordonne au préfet de la Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

Nos 2304936, 2304937

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