Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 13 juillet 2023, Mme B... A..., représentée par Me Snoeckx, demande au tribunal :
1°) de condamner l’Etat à lui verser la somme de 41 600 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 10 mars 2023, en réparation des préjudices subis du fait du retard fautif dans la délivrance de son récépissé de demande de titre de séjour ;
2°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 3 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- en lui remettant un récépissé de demande de titre de séjour quinze mois après l’enregistrement de sa demande, le préfet du Bas-Rhin a commis une faute de nature à engager la responsabilité de l’Etat ;
- elle a subi un préjudice du fait de la perte de gains professionnels pendant quinze mois, qu’elle évalue à 22 500 euros, et un préjudice de carrière à hauteur de 1 000 euros ;
- elle a subi une atteinte à son droit fondamental au travail, préjudice qu’elle chiffre à 1 000 euros ;
- elle a subi un préjudice du fait de l’impossibilité de prétendre aux aides sociales pendant quinze mois, évalué à 2 250 euros ;
- son enfant a subi un préjudice d’un montant de 3 000 euros du fait de l’impossibilité pour elle de toucher des revenus ;
- elle a subi un trouble dans ses conditions d’existence, évalué à 3 000 euros ;
- elle a subi un préjudice d’anxiété, ayant vécu dans l’inquiétude d’un éventuel éloignement vers le Sénégal ; elle chiffre ce préjudice à 3 000 euros ;
- elle a subi un préjudice de jouissance, évalué à 1 000 euros, et un préjudice moral, qu’elle chiffre à 5 000 euros ;
- ces préjudices ont été causés par la faute de l’administration.
Par un mémoire en défense enregistré le 7 mars 2025, le préfet du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- les préjudices patrimoniaux relatifs à l’entreprise et la carrière de Mme A... ainsi que le trouble allégué dans ses conditions d’existence ne sont pas démontrés, en l’absence de chance sérieuse d’assurer la viabilité économique de cette entreprise ;
- la requérante ne peut utilement se prévaloir d’un préjudice relatif à la situation de son enfant, qui est né après la délivrance du récépissé litigieux ;
- l’existence du préjudice d’anxiété allégué n’est pas établie, dès lors qu’aucune mesure d’éloignement n’a été édictée à son encontre sur la période en cause.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Poittevin ;
- et les conclusions de Mme Merri, rapporteure publique.
Les parties n’étaient ni présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
Mme A..., ressortissante sénégalaise née en 1989, est entrée en France le 6 septembre 2015. Après avoir bénéficié de titres de séjour successifs en qualité d’étudiante, elle a sollicité, le 12 décembre 2019, un titre de séjour portant la mention « entrepreneur / profession libérale ». Par un courrier du 10 mars 2023, réceptionné le même jour, Mme A... a demandé au préfet du Bas-Rhin de l’indemniser des préjudices qu’elle estime avoir subis du fait de son retard à lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour. Le silence gardé par le préfet sur cette demande a fait naître une décision implicite. Par la présente requête, Mme A... demande au tribunal de condamner l’Etat à lui verser la somme de 41 600 euros en réparation de ses préjudices.
Sur la responsabilité :
Aux termes de l’article R. 311-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile alors en vigueur : « Il est remis à tout étranger admis à souscrire une demande de première délivrance ou de renouvellement de titre de séjour un récépissé qui autorise la présence de l'intéressé sur le territoire pour la durée qu'il précise. Ce récépissé est revêtu de la signature de l'agent compétent ainsi que du timbre du service chargé, en vertu de l'article R. 311-10, de l'instruction de la demande. (…) ». Aux termes de l’article R. 431-11 de ce code : « L’étranger qui sollicite la délivrance d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande les pièces justificatives dont la liste est fixée par arrêté annexé au présent code. / En cas de demande incomplète, les pièces justificatives et les informations manquantes doivent être demandées par l'administration et transmises par l'étranger dans un délai raisonnable. »
Il résulte de ces dispositions que l’étranger qui sollicite le renouvellement d'un titre de séjour a le droit, s’il a déposé un dossier complet, d’obtenir un récépissé de sa demande qui vaut autorisation provisoire de séjour.
Il est constant que Mme A... a présenté, le 12 décembre 2019, une demande de renouvellement de son titre de séjour avec changement de statut. Si le préfet soutient, en défense, que ce dossier n’était pas complet, il n’assortit cette allégation d’aucun élément, alors, notamment, qu’il n’a pas, comme lui en font obligation, en pareil cas, les dispositions de l’article R. 431-11 précité, invité Mme A... à compléter son dossier. Dans ces conditions, le préfet du Bas-Rhin était tenu, en application des dispositions précitées, de délivrer à Mme A... un récépissé de demande de titre de séjour à compter du 12 décembre 2019, ce qu’il ne conteste pas ne pas avoir fait avant le 11 février 2021. Par suite, le retard de quatorze mois pris pour la délivrance de ce récépissé est constitutif d’une faute de nature à engager la responsabilité de l’Etat.
Sur les préjudices :
En ce qui concerne le préjudice relatif à la perte de gains professionnels :
Mme A..., qui soutient avoir créé une entreprise de formation en langues et en communication digitale, se prévaut de la perte du bénéfice de plusieurs contrats en l’absence de preuves de la régularité de son séjour en France. Toutefois, les ordres de mission qu’elle allègue avoir refusés, produits à l’instance, ne comportent la mention d’aucune date. Dès lors qu’elle ne démontre pas que ces ordres de mission ont été refusés entre le 12 décembre 2019 et le 11 février 2021, Mme A... n’établit pas de lien de causalité direct entre le retard fautif mentionné au point 4 et le préjudice allégué.
En ce qui concerne le « préjudice de carrière » :
En se bornant à indiquer, sur le mode conditionnel, que son activité aurait pu connaître une activité exponentielle durant la période de covid-19, Mme A... n’établit pas l’existence du préjudice de carrière dont elle se prévaut.
En ce qui concerne le préjudice relatif aux aides sociales :
Mme A... fait valoir que la caisse des allocations familiales a mis fin au versement de l’aide personnalisée au logement dont elle bénéficiait, au motif qu’elle ne justifiait plus de la régularité de son séjour. Elle ne produit toutefois aucun élément de nature à justifier ses allégations et ne prouve en particulier pas qu’elle était bénéficiaire de cette aide avant le 12 décembre 2019. Dans ces conditions, l’existence du préjudice dont Mme A... se prévaut n’est pas établie.
En ce qui concerne le préjudice relatif à son enfant :
Il résulte de l’instruction que l’enfant de Mme A... est né le 7 mai 2021, une fois que le récépissé litigieux lui avait déjà été remis. Dès lors, le lien de causalité entre le préjudice invoquée par Mme A... au sujet de son enfant et le retard fautif mentionné au point 4 n’est pas établi.
En ce qui concerne les autres préjudices :
Les demandes de Mme A... relatives à l’indemnisation d’un préjudice tiré de l’atteinte à son droit fondamental au travail et d’un préjudice dans la jouissance de ses droits doivent être regardées comme tendant à la réparation de son préjudice moral et de ses troubles dans ses conditions d’existence.
Il résulte de l’instruction que le retard pris dans la délivrance du récépissé de demande de titre de séjour auquel Mme A... avait droit a placé cette dernière dans une situation administrative précaire et l’a empêchée de jouir de ses droits entre le 12 décembre 2019 et le 11 février 2021. Dans ces conditions, il sera fait une appréciation globale des troubles dans les conditions d’existence subis par Mme A... et de son préjudice moral en les fixant à la somme globale de 3 000 euros. En revanche, le préjudice d’anxiété allégué, tenant à l’angoisse de faire l’objet d’une mesure d’éloignement, n’est pas établi.
Il résulte de ce qui précède que l’Etat doit être condamné à verser à Mme A... la somme de 3 000 euros en réparation de ses préjudices.
Sur les frais liés au litige :
Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de faire application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre à la charge de l’Etat le versement à Mme A... d’une somme de 2 000 euros au titre des frais d’instance.
D E C I D E :
Article 1er : L’Etat est condamné à verser à Mme A... la somme de 3 000 (trois mille) euros.
Article 2 : L’Etat versera à Mme A... la somme de 2 000 (deux mille) euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B... A... et au préfet du Bas-Rhin.
Délibéré après l'audience du 20 novembre 2025, à laquelle siégeaient :
- M. Rees, président,
- Mme Brodier, première conseillère,
- Mme Poittevin, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 décembre 2025.
La rapporteure,
L. POITTEVIN
Le président,
P. REES
La greffière,
V. IMMELE
La République mande et ordonne au préfet du Bas-Rhin en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier