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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2305275

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2305275

vendredi 28 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2305275
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCANAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 24 juillet 2023, M. B A C demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 20 juillet 2023 par lequel la préfète du Bas-Rhin a fixé le pays de destination duquel il est susceptible d'être reconduit d'office, en application de l'interdiction du territoire français pour une durée de dix ans prononcée par le tribunal judiciaire de Strasbourg.

Il soutient que :

- la signataire de l'arrêté ne justifie pas d'une délégation de signature régulière ;

- l'arrêté est insuffisamment motivé ;

- l'arrêté est entaché d'un défaut d'examen ;

- l'arrêté est entaché d'erreur de droit ;

- l'arrêté est entaché d'erreur manifeste d'appréciation ;

- l'arrêté est intervenu en méconnaissance des droits de la défense ;

- l'arrêté porte une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 juillet 2023, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. A C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- le code pénal,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Jordan-Selva en application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Jordan-Selva, magistrate désignée,

- les observations de Me Canal, avocate de M. A C, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, et soutient, en outre, que M. A C est arrivé en France à l'âge de quinze ans, n'a plus aucun contact avec les membres de sa famille résidant en Tunisie alors qu'il entretient des liens avec des membres de sa famille résidant au Luxembourg ; elle ajoute que le requérant bénéficie d'un logement stable en France et qu'il doit bénéficier dans quelques semaines d'une opération chirurgicale de la main dans une clinique strasbourgeoise ; elle fait valoir par ailleurs que M. A C a déposé une demande d'asile en Italie ;

- les observations de M. A C qui indique qu'il est arrivé très jeune en France et n'a plus d'attaches en Tunisie.

La préfète du Bas-Rhin, régulièrement convoquée, n'était ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A a été écroué le 11 mars 2023 à la maison d'arrêt de Strasbourg. Par un jugement du tribunal correctionnel de Strasbourg du 13 mars 2023, il a été condamné à six mois d'emprisonnement pour dégradation ou détérioration d'un bien appartenant à autrui, port sans motif légitime d'arme blanche ou incapacitante de catégorie D et pénétration non autorisée sur le territoire national après interdiction judiciaire du territoire. Le juge judiciaire a prononcé à son encontre une peine complémentaire d'interdiction du territoire français pour une durée de dix ans. Par l'arrêté en litige du 20 juillet 2023, la préfète du Bas-Rhin a fixé le pays vers lequel M. A C doit être reconduit, en l'occurrence la Tunisie ou tout autre pays où l'intéressé est légalement admissible.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. A C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article 131-30 du code pénal : " Lorsqu'elle est prévue par la loi, la peine d'interdiction du territoire français peut être prononcée, à titre définitif ou pour une durée de dix ans au plus, à l'encontre de tout étranger coupable d'un crime ou d'un délit. / L'interdiction du territoire entraîne de plein droit la reconduite du condamné à la frontière, le cas échéant, à l'expiration de sa peine d'emprisonnement ou de réclusion. () ". Selon l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

5. Il résulte de ces dispositions qu'aussi longtemps que la personne condamnée n'a pas obtenu, de la juridiction qui a prononcé la condamnation pénale, le relèvement de la peine d'interdiction du territoire, l'autorité administrative est tenue de pourvoir à son exécution, sous réserve que la décision fixant le pays de renvoi n'expose pas l'intéressé à être éloigné à destination d'un pays dans lequel sa vie ou sa liberté seraient menacées, ou il serait exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. En premier lieu, par un arrêté du 30 juin 2023, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation à M. D E, chef de bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière, à l'effet de signer les décisions fixant le pays de renvoi et en cas d'absence ou d'empêchement, à M. F G, adjointe au chef de bureau. Il ne ressort pas des pièces du dossier et il n'est pas allégué que M. E n'aurait pas été absent ou empêché à la date de la signature de la décision contestée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de Mme G, signataire de l'arrêté en litige, manque en fait et doit être écarté.

7. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, et est donc suffisamment motivé. Le moyen tiré de l'insuffisante motivation doit être écarté.

8. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète du Bas-Rhin n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation personnelle du requérant. Ce moyen manque en fait et doit être écarté.

9. En quatrième lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment d'un document notifié le 17 juillet 2023 au requérant, qu'il a été invité par les services de la préfète du Bas-Rhin à présenter par écrit des observations quant à la perspective d'une reconduite d'office à destination de son pays d'origine. L'intéressé, qui a refusé de signer ce document, a eu la possibilité de faire connaître des observations utiles et pertinentes de nature à influer sur la décision prise à son encontre. Il ne ressort pas des pièces du dossier que l'intéressé disposait d'informations tenant à sa situation personnelle qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise à son encontre la mesure qu'il conteste et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à faire obstacle à l'édiction de cette décision ou à en modifier le sens. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision contestée méconnaîtrait le principe du contradictoire et les droits de la défense doit être écarté.

10. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

11. Il est constant que les conséquences d'un éloignement du territoire français sur la vie privée et familiale du requérant résultent en l'espèce, non pas de l'arrêté en litige, mais de l'interdiction judiciaire du territoire dont il a été l'objet. Par suite, et alors que le requérant n'établit pas, ni même n'allègue avoir été relevé de la peine complémentaire ainsi prononcée à son encontre par le juge pénal, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté comme inopérant.

12. En sixième lieu, si M. A C soutient, pour la première fois à l'audience, qu'il a déposé une demande d'asile en Italie, il n'apporte aucun commencement de preuve à l'appui de cette allégation. Le requérant n'apporte aucune précision concernant les risques auxquels il serait exposé en cas de retour en Tunisie. Il ne ressort pas des pièces du dossier que la décision en litige méconnaitrait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

13. En septième lieu, en se bornant à faire valoir qu'il doit prochainement bénéficier en France d'une opération chirurgicale, le requérant n'établit pas ni même n'allègue qu'il ne pourrait pas bénéficier en Tunisie de soins appropriés à son état de santé.

14. En huitième et dernier lieu, les moyens tirés de l'erreur de droit et de l'erreur manifeste d'appréciation ne sont pas assortis des précisions permettant d'en apprécier le bien-fondé, et ne peuvent qu'être écartés.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 20 juillet 2023 doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1 : M. A C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A C et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Prononcé en audience publique le 28 juillet 2023.

La magistrate désignée,

S. Jordan-SelvaLa greffière,

L. Cherif

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

L. Cherif

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