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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2306786

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2306786

mardi 19 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2306786
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème Chambre
Avocat requérantPEREZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par des requêtes enregistrées le 25 septembre 2023 sous les numéros 2306786 et 2306787, M. B D et Mme C E épouse D, représentés par Me Perez, demandent au tribunal :

1°) d'annuler les arrêtés du 26 mai 2023 par lesquels la préfète du Bas-Rhin a refusé de leur délivrer un titre de séjour, leur a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel ils sont susceptibles d'être éloignés ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de leur délivrer un titre de séjour temporaire " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat deux fois la somme de 1 500 euros HT en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

Sur les refus de séjour :

- les décisions contestées sont contraires aux stipulations de de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles sont contraires aux stipulations de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant ;

- elles méconnaissent les dispositions des articles L. 423-23 et L.435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la préfète du Bas-Rhin n'a pas procédé à un examen particulier de leurs situations personnelles ;

- elles sont entachées d'erreur manifeste dans l'appréciation de leurs conséquences sur leurs situations personnelles et celle de leur famille.

Sur les décisions portant obligation de quitter le territoire français :

- l'illégalité des décisions portant refus de séjour prive de base légale les décisions portant obligation de quitter le territoire français ;

- elles méconnaissent les stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant.

Sur la fixation du pays de renvoi :

- l'illégalité des décisions précédentes prive de base légale les décisions fixant le pays de destination.

Par des mémoires en défense enregistrés le 21 novembre 2023, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet des requêtes.

Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord du 27 décembre 1968 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République algérienne démocratique et populaire relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leurs familles, modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Claudie Weisse-Marchal a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M et Mme D, ressortissants algériens, respectivement nés en 1978 et 1982, sont entrés en France le 18 mars 2017 munis de visas de court séjour avec leurs deux premiers enfants alors âgés de 5 et 4 ans. Ils ont déposé des demandes d'asile qui ont été rejetées par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 20 novembre 2017 et par la Cour nationale du droit d'asile le 16 mai 2018. Le 23 avril 2021, la cour administrative d'appel de Nancy n'a pas fait droit à leurs demandes d'admission au séjour pour raison de santé. Le 7 avril 2021, ils ont sollicité leur admission exceptionnelle au séjour au titre de leur vie privée et familiale. Par des arrêtés du 26 mai 2023, la préfète du Bas-Rhin leur a refusé la délivrance d'un titre de séjour, leur a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé leur pays de destination. Les requérants demandent au tribunal administratif d'annuler ces arrêtés.

Sur la jonction :

2. Les requêtes susvisées nos 2306786 et 2306787, présentées par M. B D et Mme C D sont relatives à la situation d'un couple au regard de leur droit au séjour en France et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

3. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ".

4. Il est constant que M. et Mme D ont sollicité le bénéfice de l'aide juridictionnelle et que le bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Strasbourg n'a pas statué sur leurs demandes. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer l'admission provisoire des requérants au bénéfice de cette aide, en application des dispositions précitées.

Sur les décisions portant refus de délivrance d'un titre de séjour :

5. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. En l'espèce, il est constant que M. et Mme D résident en France depuis mars 2017 avec leurs quatre enfants dont les deux derniers sont nés en France le 18 juin 2018 et le 26 juillet 2021. Les trois ainés, nés en 2012, 2013 et 2018, sont régulièrement scolarisés sur le territoire depuis plus de six ans. Leur troisième fils est entré en classe maternelle de grande section. Il ressort des pièces des dossiers que M. D prend des cours de langue française depuis 2017 et justifie d'une promesse d'embauche en contrat à durée indéterminée de la société Astuce pour un poste d'agent de sécurité. Il dit avoir obtenu depuis le 24 janvier 2019 une attestation de comparabilité de son certificat d'aptitude professionnelle algérien en mécanique d'entretien des engins de chantiers auprès du centre Enic-Naric France et a effectué une formation d'auxiliaire de vie et Homme de compagnie auprès de l'organisme Proformation. Il est, par ailleurs, actif en tant que bénévole au sein des restos du cœur. Son épouse, Mme D, est mère au foyer. Toutefois, M. et Mme D ont vécu jusqu'à l'âge respectivement de 35 et 38 ans dans leur pays d'origine où résident toujours leurs parents et leurs frères et sœurs. Ils ne justifient pas de liens personnels sur le territoire français. En outre, la promesse d'embauche et l'activité bénévole de M. D ainsi que ses diplômes et formation ne sauraient à eux seuls justifier de leur particulière insertion au sein de la société française. Ainsi, compte tenu des conditions et de la durée du séjour en France des requérants, les décisions contestées n'ont pas porté à leur droit au respect de leur vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elles ont été prises.

7. Il s'ensuit que le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées doit être écarté. Pour ces mêmes motifs, le moyen tiré de ce que la préfète du Bas-Rhin aurait commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de ses décisions sur la situation personnelle de M. et Mme D doit être écarté.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale de New York du 26 janvier 1990 relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

9. Il ne ressort pas des pièces du dossier que l'exécution des décisions en litige aurait pour effet de mettre un terme à la cellule familiale que M. et Mme D forment avec leurs enfants ou que ces derniers ne pourraient poursuivre leur scolarité qu'en France. Par suite, M. et Mme D ne sont pas fondés à soutenir que la préfète du Bas-Rhin a méconnu les stipulations précitées.

10. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1./Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14./Les modalités d'application du présent article sont définies par décret en Conseil ".

11. Les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, relatives aux différents titres de séjour qui peuvent être délivrés aux étrangers en général et aux conditions de leur délivrance, s'appliquent, ainsi que le rappelle l'article L. 111-2 du même code, " sous réserve des conventions internationales ". En ce qui concerne les ressortissants algériens, les stipulations de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 régissent, d'une manière complète et exclusive, les conditions dans lesquelles ils peuvent être admis à séjourner en France et y exercer une activité professionnelle, les règles concernant la nature des titres de séjour qui peuvent leur être délivrés, ainsi que les conditions dans lesquelles leurs conjoints et leurs enfants mineurs peuvent s'installer en France. Toutefois, si l'accord franco-algérien ne prévoit pas, pour sa part, des modalités d'admission exceptionnelle au séjour similaires à celles de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ses stipulations n'interdisent pas au préfet de délivrer un certificat de résidence à un ressortissant algérien qui ne remplit pas l'ensemble des conditions auxquelles est subordonnée sa délivrance de plein droit. Il appartient au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, compte tenu de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation.

12. Si M. D justifie bénéficier d'une promesse d'embauche pour un emploi d'agent de sécurité au sein de la société Astuce, cet emploi ne comporte, en lui-même, aucune spécificité.

13. Compte-tenu de ce qui a été exposé aux points 6 et 12, la préfète du Bas-Rhin n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en estimant que l'admission au séjour de M. et Mme D ne répondait pas à des considérations humanitaires et n'était pas davantage justifiée au regard de motifs exceptionnels.

Sur les décisions obligeant M. et Mme D à quitter le territoire français :

14. En premier lieu, les moyens dirigés contre les décisions portant refus de séjour ayant été écartés, le moyen tiré, par la voie de l'exception, de l'illégalité de ces décisions ne peut qu'être écarté par voie de conséquence.

15. En second lieu, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant, doivent être écartés pour les motifs exposés au points 6 et 9.

Sur les décisions fixant le pays de renvoi :

16. Pour les motifs exposés ci-dessus, les moyens tirés, par voie d'exception, de l'illégalité des décisions portant refus de titre de séjour et obligeant M. et Mme D à quitter le territoire doivent être écartés.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions des requêtes de M. et Mme D tendant à l'annulation des arrêtés du 26 mai 2023 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, leurs conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1 : M et Mme D sont admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions des requêtes de M. A Mme D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C D, à M. B D, à Me Perez et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Strasbourg.

Délibéré après l'audience du 5 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Laubriat, président,

Mme Weisse-Marchal, première conseillère.

M. Cormier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 décembre 2023.

La rapporteure,

C. Weisse-Marchal

Le président,

A. Laubriat

La greffière,

A. Picot

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N° 2306786-2306787

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