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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2307274

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2307274

jeudi 26 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2307274
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantBOSSELUT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 octobre 2023, et un mémoire et des pièces des 23 et 24 octobre 2023, M. A C, actuellement détenu à la maison d'arrêt de Strasbourg, représenté par Me Bosselut, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 12 octobre 2023 par lequel la préfète du Bas-Rhin lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision est entachée du vice d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- la préfète n'a pas procédé à un examen attentif et personnalisé de sa situation ;

- la décision est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la préfète a méconnu le principe du respect des droits de la défense ;

- la décision porte une atteinte excessive au droit de mener une vie privée et familiale normale garantie par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne le refus d'accorder un délai de départ volontaire :

- la décision sera annulée en conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en ce que la préfète a considéré que l'intéressé représentait une menace pour l'ordre public ;

En ce qui concerne le pays de destination :

- la décision sera annulée en conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision sera annulée en conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation compte tenu de la durée de présence régulière du requérant en France ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 octobre 2023, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Merri en application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 24 octobre 2023 :

- le rapport de Mme Merri, magistrate désignée ;

- les observations de Me Bosselut, avocat de M. C, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, rappelle que M. C n'a plus d'attaches dans son pays d'origine et qu'il serait exposé, en cas de retour en Algérie, à un risque de traitement contraire à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales compte tenu de son passé militaire ; il souligne par ailleurs que la présence du requérant en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public ;

- les observations de M. C, qui indique avoir toujours travaillé depuis son entrée sur le territoire, être inséré dans la société française et respecter les valeurs de la République.

La préfète du Bas-Rhin, régulièrement convoquée, n'était ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'aide juridictionnelle à titre provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. L'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut également être accordée lorsque la procédure met en péril les conditions essentielles de vie de l'intéressé, notamment en cas d'exécution forcée emportant saisie de biens ou expulsion. L'aide juridictionnelle est attribuée de plein droit à titre provisoire dans le cadre des procédures présentant un caractère d'urgence dont la liste est fixée par décret en Conseil d'Etat. L'aide juridictionnelle provisoire devient définitive si le contrôle des ressources du demandeur réalisé a posteriori par le bureau d'aide juridictionnelle établit l'insuffisance des ressources. ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 pris pour l'application de ces dispositions : " () / L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ". Aux termes de l'article 7 de la loi du 10 juillet 1991 : " L'aide juridictionnelle est accordée à la personne dont l'action n'apparaît pas, manifestement, irrecevable, dénuée de fondement ou abusive en raison notamment du nombre des demandes, de leur caractère répétitif ou systématique. ".

2. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre provisoirement M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

3. En premier lieu, par un arrêté du 7 septembre 2023 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Bas-Rhin le 8 septembre 2023, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation à M. B, chef du bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière et, en cas d'absence ou d'empêchement de ce dernier, à Mme D, adjointe au chef du bureau, à l'effet de signer notamment les obligations de quitter le territoire, les décisions portant refus d'accorder un délai de départ volontaire, celles fixant le pays de renvoi, et les interdictions de retour. Il n'est pas établi ni même allégué que M. B aurait été absent ou empêché à la date d'édiction des décisions contestées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire des décisions attaquées ne peut pas être accueilli.

4. En deuxième lieu, il ressort des termes de la décision attaquée qu'elle comporte les motifs de droit et de fait qui en constituent le fondement et que la préfète du Bas-Rhin a procédé à un examen particulier de la situation de M. C, notamment au regard de son parcours en France et de sa vie privée et familiale. Les moyens tirés de l'insuffisante motivation et du défaut d'examen de sa situation ne peuvent, par suite, qu'être écartés.

5. En troisième lieu, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union européenne. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. En outre, ainsi que la Cour de justice l'a jugé dans ses arrêts C-166/13 et C-249/13 des 5 novembre et 11 décembre 2014, le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Il n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

6. Contrairement à ce que M. C soutient, il ressort des pièces du dossier qu'il a bénéficié d'une procédure contradictoire préalable à l'édiction de l'obligation de quitter le territoire français et de l'interdiction de retour en France, la préfète du Bas-Rhin lui ayant fait parvenir le 5 octobre 2023 un formulaire de recueil de ses observations sur la possibilité de telles décisions à son encontre. L'intéressé, qui au surplus n'indique pas quelles observations il n'aurait pas été mis en mesure de formuler et qui auraient été susceptible d'exercer une influence sur le sens de la décision en litige, ne peut ainsi sérieusement soutenir qu'il aurait été privé d'une garantie du fait du non-respect des droits de la défense.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

8. Si le requérant fait valoir que l'ensemble de ses attaches familiales réside en France, il ne produit à l'appui de ses allégations aucun élément de nature à en justifier. La seule production de bulletins de salaires à partir de 2021 ne permet pas de démontrer l'intégration de M. C dans la société française, alors que la préfète justifie, en défense, de l'irrégularité du séjour du requérant jusqu'à son mariage en 2018 avec une ressortissante française, lequel est en cours de dissolution. Dans ces conditions, M. C n'est pas fondé à soutenir que la décision en litige porte une atteinte disproportionnée au droit de mener une vie familiale normale.

9. En dernier lieu, les moyens tirés de l'erreur de droit et de l'erreur manifeste d'appréciation dont serait entachée la décision en litige ne sont pas assortis des précisions permettant au tribunal d'en apprécier le bien-fondé. Dans ces conditions, ils ne peuvent qu'être écartés.

En ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire :

10. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. C n'est pas fondé à soutenir que la décision lui refusant un délai de départ volontaire doit être annulée en conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire.

11. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes () ".

12. Il est constant que M. C a été condamné en dernier lieu par un jugement du tribunal judiciaire de Strasbourg le 14 avril 2023 à un an d'emprisonnement pour des menaces de mort réitérées envers son épouse, dont il est séparé, en état de récidive légale, et violation de l'interdiction de paraître dans les lieux où l'infraction a été commise et de rencontrer une personne. Il ressort également des pièces du dossier que le requérant a déjà fait l'objet de plusieurs condamnations pénales pour des violences conjugales et des menaces de mort. Par ailleurs, la circonstance que le requérant ait été mis en cause pour d'autres faits n'ayant pas donné lieu à une condamnation n'est pas suffisante, dans les circonstances de l'espèce, pour établir que son comportement ne présenterait pas une menace pour l'ordre public. Enfin, M. C est entré et s'est déjà maintenu irrégulièrement sur le territoire français, il ne justifie pas d'une adresse stable, et il s'est soustrait à une précédente mesure d'éloignement.

13. Par suite, la préfète du Bas-Rhin a considéré à bon droit que le comportement de M. C constitue une menace à l'ordre public. Dès lors, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée a méconnu les dispositions précitées ni qu'elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

14. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire au soutien de ses conclusions en annulation de la décision fixant le pays de destination.

15. En second lieu, M. C soutient qu'un retour dans son pays d'origine l'exposerait à un risque de traitements inhumains et dégradants, compte tenu de son passé militaire et des poursuites dont il pourrait faire l'objet pour désertion. Toutefois, il ne justifie ni de son passé militaire, ni des poursuites susceptibles d'être engagées à son encontre en cas de retour dans son pays d'origine, ni même d'avoir fait part de ces appréhensions lors du débat contradictoire préalable à la mesure contestée. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

16. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire au soutien de ses conclusions en annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire.

17. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. (). " Selon l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

18. En l'espèce, au regard des conditions de séjour en France de M. C, et de son comportement menaçant pour l'ordre public, tels que rappelés au point 12, la préfète du Bas-Rhin a légalement pu décider d'une interdiction de retour en France à son encontre, et n'a pas méconnu le texte cité au point précédent en fixant cette interdiction à la durée de trois ans. Le moyen tiré de l'erreur d'appréciation doit ainsi être écarté.

19. En troisième et dernier lieu, pour les motifs déjà énoncés au point 8 du présent jugement, M. C n'est pas fondé à soutenir que la décision en litige porte une atteinte disproportionnée au droit de mener une vie privée et familiale normale qu'il tient de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

20. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. C à l'encontre des décisions du 12 octobre 2023 doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1 : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus de la requête de M. C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Bosselut et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 octobre 2023

La magistrate désignée,

D. Merri

La greffière,

S. Soltani

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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