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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2307631

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2307631

jeudi 1 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2307631
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème Chambre
Avocat requérantELSAESSER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 25 octobre 2023, M. A B C, représenté par Me Elsaesser, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 6 février 2023 par lequel la préfète du Bas-Rhin a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou à défaut la mention " travailleur temporaire " ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation, et de lui délivrer dans l'attente de la délivrance du titre ou du réexamen de sa demande un récépissé de demande, dans un délai d'un mois à compter de la date de notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros hors taxes au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- la décision de refus de titre de séjour est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'erreur de droit au regard de l'article L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile interprété à la lumière de l'instruction du 28 février 2019 relative à l'application de la loi pour une immigration maîtrisée, un droit d'asile effectif et une intégration réussie ;

- elle est entachée d'erreur de droit en ce qu'elle se fonde sur une condition que la loi ne prévoit pas ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle est illégale en ce qu'il remplit les conditions pour se voir attribuer de plein droit un titre de séjour ;

- elle est entachée d'erreurs manifestes d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de destination est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 décembre 2023, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

M. B C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 25 septembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Dobry,

- et les observations de Me Elsaesser, représentant M. B C, présent à l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C, ressortissant soudanais né le 13 juin 1985, est entré en France en 2015. Il a déposé une demande d'asile qui a été rejetée en dernier lieu par la cour nationale du droit d'asile le 25 mai 2016 et s'est maintenu sur le territoire français depuis lors malgré une décision portant obligation de quitter le territoire prononcée à son encontre le 18 juillet 2017. Il a sollicité le 21 février 2022 la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des articles L. 435-1 et L. 435- 2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté contesté du 6 février 2023, la préfète du Bas-Rhin a refusé de lui délivrer le titre demandé, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 435-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger accueilli par les organismes mentionnés au premier alinéa de l'article L. 265-1 du code de l'action sociale et des familles et justifiant de trois années d'activité ininterrompue au sein de ce dernier, du caractère réel et sérieux de cette activité et de ses perspectives d'intégration, peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ".

3. Lorsqu'il examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour présentée sur le fondement de ces dispositions, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger justifie de trois années d'activité ininterrompue dans un organisme de travail solidaire, qu'un rapport soit établi par le responsable de l'organisme d'accueil, qu'il ne vive pas en état de polygamie et que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Il lui revient ensuite, dans le cadre du large pouvoir dont il dispose, de porter une appréciation globale sur la situation de l'intéressé, au regard notamment du caractère réel et sérieux de cette activité et de ses perspectives d'intégration. Il appartient au juge administratif, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation ainsi portée.

4. M. B C soulève un moyen d'erreur de qualification juridique des faits au regard des dispositions précitées qui, eu égard à la nature du contrôle exercé par le juge administratif au regard de ces dispositions, doit être requalifié en moyen d'erreur manifeste d'appréciation. Il est constant que M. B C est accueilli depuis le 31 janvier 2018 par la communauté Emmaüs de Scherwiller, laquelle dispose du statut d'organisme assurant l'accueil ainsi que l'hébergement ou le logement de personnes en difficulté au sens des dispositions du premier alinéa de l'article L. 265-1 du code de l'action sociale et des familles. Il ressort des pièces du dossier que le requérant a exercé en tant que " compagnon - travailleur solidaire " diverses activités comme ripeur puis au sein de l'atelier vélo, qu'il gère désormais tant s'agissant des réparations que de la vente, à hauteur de 35 heures hebdomadaires. Il ressort en outre des attestations des responsables et de bénévoles de l'organisme que l'intéressé exerce son activité avec sérieux, qu'il est aimable, serviable et respectueux et a pleinement intégré les valeurs de la communauté Emmaüs. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que M. B C suit de manière régulière et assidue des cours de français et qu'il a fortement progressé dans l'apprentissage de la langue. Le requérant justifie ainsi de plus de trois années interrompues d'activité, dont le caractère réel et sérieux est établi, au sein d'Emmaüs. Il justifie également de bonnes perspectives d'intégration, eu égard à son professionnalisme dans les missions qui lui ont été confiées, à son investissement et à ses progrès dans l'apprentissage du français, quand bien même il ne verserait pas aux débats une promesse d'embauche ou un contrat de travail en lien avec l'activité exercée au sein d'Emmaüs. Par suite, le requérant est fondé à soutenir que la préfète du Bas-Rhin a commis une erreur manifeste d'appréciation de sa situation au regard des dispositions précitées.

5. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B C est fondé à demander l'annulation de la décision du 6 février 2023 par laquelle la préfète du Bas-Rhin a rejeté sa demande de titre de séjour, ainsi que, par voie de conséquence, des décisions du même jour portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ".

7. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique nécessairement, par application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, qu'il soit enjoint à la préfète du Bas-Rhin de délivrer à M. B C une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de le munir, dans l'intervalle, d'un récépissé de demande de titre de séjour. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

8. M. B C étant admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Elsaesser, avocate du requérant, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Elsaesser de la somme de 1 000 euros hors taxes.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté de la préfète du Bas-Rhin du 6 février 2023 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Bas-Rhin de délivrer à M. B C un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de le munir, dans l'intervalle, d'un récépissé de demande de titre de séjour.

Article 3 : L'État versera la somme de 1 000 (mille) euros hors taxes à Me Elsaesser, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Elsaesser renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B C, à la préfète du Bas-Rhin et à Me Elsaesser. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 11 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

M. Rees, président,

M. Bouzar, premier conseiller,

Mme Dobry, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er février 2024.

La rapporteure,

S. DOBRY

Le président,

P. REES Le greffier,

S. BRONNER

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

S. BRONNER

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