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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2307732

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2307732

jeudi 16 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2307732
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantDAVID

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 29 octobre 2023, M. C A, représenté par Me David, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler la décision du 4 octobre 2023 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a prolongé son placement à l'isolement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros hors taxes soit 3 600 euros toutes taxes comprises à verser à son conseil, en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, ou à défaut à lui verser directement en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence ;

- elle est irrégulière en ce qu'il n'a pas été mis en mesure de présenter des observations préalablement à la mesure ;

- elle est irrégulière en l'absence d'avis écrit du médecin intervenant dans l'établissement ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle n'est pas spécialement motivée au regard de l'article R. 213-25 du code pénitentiaire ;

- elle méconnaît la circulaire du 14 avril 2011 relative au placement à l'isolement des personnes détenues ;

- elle méconnait l'article R. 213-25 du code pénitentiaire ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation s'agissant de la menace qu'il représente pour l'ordre et la sécurité des personnes et de l'établissement, de la nécessité de la mesure et de la prise en compte de ses problèmes psychiatriques ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation de son état de vulnérabilité et de détresse ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 février 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut, à titre principal, à ce qu'il soit donné acte du désistement de M. A, à titre subsidiaire, au rejet de la requête.

Il soutient que :

- M. A n'a pas maintenu sa requête à la suite du rejet de sa requête en référé aux fins de suspension de la décision litigieuse pour défaut de doute sérieux ;

- les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 7 février 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 22 février 2024.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- l'ordonnance n° 2307730 du 15 novembre 2023, par laquelle le juge des référés du tribunal a rejeté la requête en référé-suspension formée par M. A contre la décision litigieuse pour défaut de doute sérieux sur sa légalité.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code pénitentiaire ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

L'avis d'audience et une demande d'extraction du détenu ont été adressés à la préfète du Bas-Rhin le 22 mars 2024. Elle n'y a pas donné suite.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Dobry,

- les conclusions de M. Boutot, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, écroué depuis 2003 et incarcéré à la date de la décision contestée à la maison d'arrêt de Strasbourg, a fait l'objet le 4 octobre 2023 d'une décision de prolongation de son placement à l'isolement du 5 octobre 2023 au 5 janvier 2024, qu'il conteste par la présente requête.

Sur le désistement d'office :

2. Aux termes de l'article R. 612-5-2 du code de justice administrative : " En cas de rejet d'une demande de suspension présentée sur le fondement de l'article L. 521-1 au motif qu'il n'est pas fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision, il appartient au requérant, sauf lorsqu'un pourvoi en cassation est exercé contre l'ordonnance rendue par le juge des référés, de confirmer le maintien de sa requête à fin d'annulation ou de réformation dans un délai d'un mois à compter de la notification de ce rejet. A défaut, le requérant est réputé s'être désisté. / Dans le cas prévu au premier alinéa, la notification de l'ordonnance de rejet mentionne qu'à défaut de confirmation du maintien de sa requête dans le délai d'un mois, le requérant est réputé s'être désisté ". Il résulte de ces dispositions qu'il ne peut être donné acte du désistement d'office du requérant que si la notification de l'ordonnance de référé qui lui a été adressée comporte la mention prévue au second alinéa de cet article.

3. Par l'ordonnance susvisée du 15 novembre 2023, le juge des référés du tribunal, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la demande de M. A tendant à la suspension de l'exécution de la décision en litige, au motif qu'aucun moyen n'était propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à sa légalité. Toutefois, la notification de cette décision n'a pas mentionné qu'à défaut de confirmation du maintien de sa requête dans un délai d'un mois, le requérant serait réputé s'être désisté de la présente requête. Il s'ensuit que le garde des sceaux, ministre de la justice, n'est pas fondé à demander qu'il soit donné acte du désistement d'office de M. A en application de ces dispositions.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

4. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ".

En raison de l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête, il y a lieu d'admettre le requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité externe :

5. En premier lieu, d'une part, par un arrêté du 2 août 2023, régulièrement publié au journal officiel de la République française le 6 août 2023, le directeur adjoint de l'administration pénitentiaire, titulaire d'une délégation de signature du garde des sceaux, ministre de la justice, en application du décret susvisé du 27 juillet 2005, a donné à Mme B, cheffe du pôle isolement, délégation pour signer toutes décisions dans la limite de ses attributions, au nombre desquelles figurent les décisions de prolongation de placement à l'isolement.

6. D'autre part, eu égard à l'objet d'une délégation de signature, une telle publication au journal officiel, qui permet de donner une date certaine à la décision de délégation prise par le directeur adjoint de l'administration pénitentiaire, constitue une mesure de publicité adéquate. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'incompétence.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 213-21 du code pénitentiaire : " Lorsqu'une décision d'isolement d'office initiale ou de prolongation est envisagée, la personne détenue est informée, par écrit, des motifs invoqués par l'administration, du déroulement de la procédure et du délai dont elle dispose pour préparer ses observations. () / Les observations de la personne détenue et, le cas échéant, celles de son avocat sont jointes au dossier de la procédure. Si la personne détenue présente des observations orales, elles font l'objet d'un compte rendu écrit signé par elle. / Le chef de l'établissement, après avoir recueilli préalablement à sa proposition de prolongation l'avis écrit du médecin intervenant à l'établissement, transmet le dossier de la procédure accompagné de ses observations au directeur interrégional des services pénitentiaires lorsque la décision relève de la compétence de celui-ci ou du garde des sceaux, ministre de la justice. / La décision est motivée. () ".

8. Il ressort du dossier que M. A, après avoir été informé que la prolongation de son isolement était envisagée et avoir été informé de ses droits par un document écrit qui lui a été remis le 2 octobre 2023, a indiqué ce même jour qu'il ne souhaitait pas présenter d'observations. Il ne soutient pas qu'il aurait par la suite été empêché de produire des observations. Dès lors, le requérant n'est pas fondé à se prévaloir de ce que ses observations n'ont pas été recueillies préalablement à l'édiction de la décision contestée.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 213-30 du code pénitentiaire : " Tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé. / L'avis écrit du médecin intervenant dans l'établissement pénitentiaire est recueilli préalablement à toute proposition de renouvellement de la mesure au-delà de six mois et versé au dossier de la procédure ".

10. Il ressort des pièces du dossier que la décision contestée a été prise au vu d'un avis écrit du médecin intervenant dans l'établissement, recueilli le 28 septembre 2023 suite à un examen médical du même jour. Par suite, le moyen tiré de l'absence d'avis médical doit être écarté, aucun élément ne permettant au demeurant de conclure que le médecin n'aurait procédé qu'à un examen partiel du détenu et n'aurait pas pris en compte ses problèmes psychiatriques.

11. En quatrième lieu, la décision contestée comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, et elle mentionne notamment les éléments de faits relatifs aux problèmes de santé mentale du requérant ainsi que plusieurs incidents récents de nature à caractériser l'actualité des comportements qui lui sont reprochés. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit dès lors être écarté.

12. En dernier lieu, aux termes de l'article R. 213-25 du code pénitentiaire : " Lorsqu'une personne détenue est à l'isolement depuis un an à compter de la décision initiale, le garde des sceaux, ministre de la justice, peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois renouvelable. / La décision est prise sur rapport motivé du directeur interrégional des services pénitentiaires saisi par le chef de l'établissement pénitentiaire selon les modalités prévues par les dispositions de l'article R. 213-21. / L'isolement ne peut être prolongé au-delà de deux ans sauf, à titre exceptionnel, si le placement à l'isolement constitue l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes ou de l'établissement. / Dans ce cas, la décision de prolongation doit être spécialement motivée ".

13. Les termes de la décision contestée permettent de s'assurer qu'elle est spécialement motivée au regard de la durée de l'isolement de M. A et de l'absence d'autre moyen d'assurer la sécurité des personnes. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation au regard des dispositions précitées doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité interne :

14. En premier lieu, M. A ne saurait utilement se prévaloir de la méconnaissance de la circulaire du 14 avril 2011 relative au placement à l'isolement des personnes détenues, qui ne contient aucune mesure impérative mais se borne à adresser des recommandations aux services de l'administration pénitentiaire.

15. En deuxième lieu, le juge administratif ne peut censurer l'appréciation portée par l'administration quant à la nécessité d'une mesure d'isolement qu'en cas d'erreur manifeste, afin de laisser à l'autorité pénitentiaire une nécessaire marge d'appréciation quant aux moyens de garantir la sécurité et la protection des personnes à l'intérieur des établissements pénitentiaires. Par suite, les moyens soulevés par le requérant relatifs à la méconnaissance de l'article R. 213-25 du code pénitentiaire, à la menace qu'il représente pour l'ordre et la sécurité des personnes et de l'établissement, à la nécessité de la mesure d'isolement par rapport à toute autre mesure et à la prise en compte de ses problèmes de santé mentale et de son état de vulnérabilité et de détresse, doivent tous être qualifiés de moyens d'erreurs manifeste d'appréciation au regard des articles R. 213-25 et R. 213-30 du code pénitentiaire, précités.

16. En l'espèce, M. A a été placé à l'isolement dans divers établissements depuis le 18 décembre 2020, soit une durée de deux ans et dix mois à la date de la décision contestée. Il ressort des pièces du dossier que M. A a été à l'origine depuis plusieurs années de nombreux incidents en détention, consistant pour la plupart en des tapages, des insultes et menaces proférées à l'encontre des personnels pénitentiaires et des autres détenus, ainsi que des crachats sur les personnels, ensemble de faits pour lesquels il a fait l'objet de multiples sanctions disciplinaires. Il ne conteste pas la réitération récente de ces incidents, au centre de détention de Villenauxe-la-Grande où il a été détenu entre le 9 janvier et le 15 mai 2023, au centre de détention de Montmédy entre le 15 mai et le 21 septembre 2023 puis à la maison d'arrêt de Strasbourg à partir de cette dernière date, pour lesquels il a fait l'objet de quatre sanctions disciplinaires. Il ressort en outre des pièces du dossier qu'il a pu par moments laisser des excréments dans sa cellule. A chaque arrivée dans un nouvel établissement, des tensions se font très rapidement jour entre lui et les autres détenus du quartier isolement, ne permettant pas d'envisager un retour en détention ordinaire, où le contact plus fréquent avec les autres détenus entraînerait un important risque pour sa sécurité et celle des autres personnes, détenus comme personnels.

17. Il ressort également des pièces du dossier que M. A, en raison de problèmes de santé mentale, a été écroué de 2017 à 2020 au centre pénitentiaire de Château-Thierry, lequel dispose d'un quartier spécialisé dans la prise en charge des troubles psychiatriques, puis qu'il a été hospitalisé plusieurs jours en avril 2021 et en janvier 2022, sans que cela n'améliore son comportement. Il ressort des pièces du dossier que M. A refuse fréquemment les visites médicales et ne prend ses médicaments destinés à traiter ses troubles psychiatriques que de manière sporadique, entraînant d'importantes variations dans son comportement et le rendant très imprévisible. Enfin, le directeur interrégional de l'administration pénitentiaire indique que le requérant a refusé d'être à nouveau transféré au centre pénitentiaire de Château-Thierry. Le requérant apparaît ainsi réfractaire à une prise en charge psychiatrique suivie qui, seule, permettrait d'envisager un retour en détention ordinaire.

18. Eu égard à l'ensemble de ces éléments, M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision contestée de prolongation de son placement à l'isolement est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions précitées des articles R. 213-25 et R. 213-30 du code pénitentiaire, s'agissant de la menace qu'il représente pour le bon ordre et la sécurité des personnes et de l'établissement, de la nécessité de la mesure, de la prise en compte de ses problèmes de santé mentale et de son état de vulnérabilité et de détresse, le placement à l'isolement apparaissant comme l'unique moyen de gérer son comportement violent et agité à l'extrême.

19. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 15, le moyen relatif aux conséquences de la décision contestée sur la situation personnelle du requérant doit être requalifié en moyen d'erreur manifeste d'appréciation. Eu égard aux tensions que son comportement crée vis-à-vis des autres détenus, et alors qu'il n'est pas établi que l'absence de contact avec eux affecterait particulièrement sa santé mentale, M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision contestée est entachée manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

20. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

21. Alors que le régime de l'isolement ne fait pas obstacle à ce que le détenu bénéficie d'équipements de loisir, du droit de recevoir des visites et de correspondre avec ses proches, et à ce qu'il ait accès à une activité sportive et à une heure de promenade quotidienne, M. A ne fait valoir aucun élément de nature à établir que les conditions de son isolement seraient contraires aux stipulations précitées. Par ailleurs, ainsi qu'il a été exposé au point 17, le requérant se montre réfractaire à une prise en charge psychiatrique. Ni le placement dans un centre pénitentiaire spécialisé, ni l'hospitalisation du détenu n'ont permis d'améliorer sa santé mentale. Il refuse fréquemment les visites médicales, prévues pour se dérouler deux fois par semaine en régime d'isolement, et il n'a jamais exprimé la volonté d'être suivi par un psychiatre. Dans ces conditions, il n'est pas fondé à soutenir que la mesure d'isolement litigieuse, nécessaire tant à la protection des tiers que du requérant lui-même, dont le comportement risquerait d'entraîner de graves altercations avec ses codétenus et le personnel pénitentiaire, est contraire aux stipulations précitées en ce qu'il ne reçoit pas de soins psychiatriques appropriés. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit dès lors être écarté.

22. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision du 4 octobre 2023 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, au garde des sceaux, ministre de la justice et à Me David.

Délibéré après l'audience du 11 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Rees, président,

Mme Merri, première conseillère,

Mme Dobry, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 mai 2024.

La rapporteure,

S. DOBRY

Le président,

P. REES La greffière,

V. IMMELE

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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