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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2308371

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2308371

vendredi 19 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2308371
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJuge unique (6)
Avocat requérantBLANVILLAIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête enregistrée le 22 novembre 2023 sous le numéro 2308371, M. G C B, représenté par Me Blanvillain, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 3 novembre 2023 par lequel le préfet de la Moselle l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office à l'expiration de ce délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Moselle de lui restituer son attestation de demande d'asile et de réexaminer sa situation dans un délai déterminé, au besoin sous astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

Il soutient que :

Sur le moyen commun :

- l'arrêté contesté est insuffisamment motivé.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire :

- le préfet n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;

- cette décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le préfet a commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision portant fixation du pays de destination :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français est disproportionnée.

Par un mémoire en défense enregistré le 8 décembre 2023, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

II. Par une requête enregistrée le 22 novembre 2023 sous le numéro 2308372, Mme F C B, représentée par Me Blanvillain, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 3 novembre 2023 par lequel le préfet de la Moselle l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office à l'expiration de ce délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Moselle de lui restituer son attestation de demande d'asile et de réexaminer sa situation dans un délai déterminé, au besoin sous astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

Sur le moyen commun :

- l'arrêté contesté est insuffisamment motivé.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire :

- le préfet n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;

- cette décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le préfet a commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision portant fixation du pays de destination :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français est disproportionnée.

Par un mémoire en défense enregistré le 8 décembre 2023, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. D en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 10 janvier 2024 :

- le rapport A D, magistrat-désigné ;

- les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

La clôture de l'instruction a été fixée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E B et son époux, M. G C B, ressortissants de la république démocratique du Congo, ont déclaré être entrés en France respectivement le 12 septembre 2022 et le 14 novembre 2022. Leurs demandes d'asile ont été rejetées par des décisions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 9 février 2023 confirmées par la cour nationale du droit d'asile respectivement les 21 juillet et 17 octobre 2023. Par deux arrêtés du 3 novembre 2023, pris sur le fondement de l'article L. 611-1 4° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Moselle leur a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel ils pourront être éloignés d'office à l'expiration de ce délai et a prononcé à leur encontre des interdictions de retour sur le territoire français d'une durée d'un an à compter de l'exécution des obligations de quitter le territoire français. Par deux requêtes qu'il y a lieu de joindre pour statuer par un seul jugement, M. et Mme C B demandent au tribunal administratif d'annuler ces arrêtés.

Sur les demandes d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". Aux termes de l'article 61 du décret n° 2020-1717 2020-1717 du 28 décembre 2020 : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence, notamment lorsque la procédure met en péril les conditions essentielles de vie de l'intéressé ou en cas d'exécution forcée emportant saisie de biens ou expulsion. Elle est accordée de plein droit au demandeur et au défendeur lorsque la procédure concerne la délivrance d'une ordonnance de protection. /L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. et Mme C B au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs :

4. Pour obliger M. et Mme C B à quitter le territoire français dans le délai de trente jours, désigner le pays à destination duquel ils pourront être éloignés d'office et leur interdire de revenir sur le territoire français, le préfet de la Moselle a visé les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales applicables et a rappelé les principaux éléments de la situation administrative et personnelle des intéressés, notamment qu'ils sont tous deux de nationalité congolaise, que leurs demandes d'asile ont été définitivement rejetées, qu'ils se trouvent ainsi dans la situation dans laquelle l'autorité administrative peut refuser de renouveler leurs attestations de demande d'asile et prendre à leur encontre des décisions portant obligation de quitter le territoire français, qu'ils n'ont pas de liens intenses et stables en France et qu'ils n'établissent pas être dépourvus d'attaches familiales dans leur pays d'origine, ni y être exposés à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le préfet a encore relevé que M. et Mme C B n'établissent pas l'existence de circonstances humanitaires qui pourraient justifier que l'autorité administrative ne prononce pas à leur encontre d'interdictions de retour. Les arrêtés attaqués comportent ainsi l'énoncé des considérations de droit et de fait qui les fondent et sont, par suite, suffisamment motivés. Il résulte par ailleurs de cette motivation que le préfet a procédé à un examen particulier de la situation des requérants. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen particulier ne peuvent qu'être écartés.

En ce qui concerne les moyens spécifiques aux décisions portant obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre public et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. L'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne garantit pas à l'étranger le droit de choisir le lieu le plus approprié pour développer une vie privée et familiale. En outre, pour apprécier l'atteinte à la vie privée et familiale, il y a lieu de prendre en considération la durée et l'intensité des liens familiaux dont l'étranger se prévaut en France.

7. M. et Mme C B font valoir qu'ils vivent en France avec leurs quatre enfants dont trois sont scolarisés sur le territoire français. Il ressort toutefois des pièces des dossiers que Mme et M. C B sont entrés sur le territoire français respectivement les 12 septembre et 14 novembre 2022. A la date des arrêtés attaqués, ils ne séjournaient donc sur le territoire français que depuis au plus un an. Au demeurant, cette durée de séjour résulte uniquement du temps nécessaire à l'instruction de leurs demandes d'asile par l'office français de protection des réfugiés et apatrides et de leurs recours devant la cour nationale du droit d'asile. M. et Mme C B font l'un et l'autre l'objet d'une obligation de quitter le territoire français. Ils n'établissent pas avoir noué des liens particulièrement stables et intenses sur le territoire français. Ils n'établissent pas davantage être dépourvus d'attaches familiales en République démocratique du Congo, pays dans lequel ils ont vécu 30 ans pour Monsieur et 26 ans pour Madame. Dans ces conditions, les décisions en cause n'ont pas porté une atteinte disproportionnée au droit des requérants à mener une vie privée et familiale normale et n'ont ainsi pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni, pour les mêmes motifs, ne sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

9. S'il est constant que trois des quatre enfants A et Mme C B sont scolarisés, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'ils ne pourraient poursuivre leur scolarité qu'en France. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ne peut être accueilli.

10. En troisième lieu, les décisions portant obligation de quitter le territoire français n'ayant ni pour objet ni pour effet de déterminer un pays de destination, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant et ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne les moyens soulevés à l'encontre des décisions fixant le pays de destination ;

11. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

12. Les requérants font valoir que Mme C B étant promise à un autre homme, ils ont été obligés de quitter leur pays d'origine pour échapper aux représailles de sa famille. Ils produisent à l'appui de leurs allégations un certificat médical établi par un médecin légiste selon lequel M. C B présente plusieurs cicatrices anciennes aux membres inférieurs et au coude gauche dont certaines ont pu être provoquées par un lien et un objet tranchant. Ce certificat ne permet toutefois pas d'établir que les cicatrices présentées par M. C B seraient la conséquence des violences exercées par sa belle-famille. Ils produisent également un mandat émis par le parquet de Kinshasa dont il ressort qu'ils seraient recherchés pour des faits de rébellion. Ce seul document, à l'authenticité douteuse, ne suffit pas en tout état de cause pour établir que les requérants seraient exposés à des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour en république démocratique du Congo. Au demeurant, leurs demandes d'asile ont été rejetées tant par l'office français de protection des réfugiés et apatrides que par la Cour nationale du droit d'asile. Dès lors, le moyen tiré de ce que les décisions attaquées auraient été prises en violation des stipulations précitées ne peut qu'être écarté

En ce qui concerne les moyens soulevés à l'encontre des décisions portant interdiction de retour sur le territoire français :

13. M. et Mme C B font valoir qu'ils ont quitté leur pays d'origine pour échapper aux représailles de leurs familles et qu'ils vivent désormais en France avec leurs quatre enfants dont trois sont scolarisés. Toutefois, en se bornant à se prévaloir de ces seuls éléments, ils n'invoquent pas des circonstances humanitaires, au sens des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, susceptibles de justifier que des interdictions de retour sur le territoire français ne soient pas prononcées à leur encontre. Par suite, le préfet de la Moselle a pu légalement décider de prendre à leur encontre des interdictions de retour sur le territoire français. Dans les circonstances de l'espèce et eu égard à ce qui a été dit, le préfet n'a pas non plus commis d'erreur d'appréciation en fixant à un an la durée de ces interdictions.

14. Il résulte de ce qui précède que les conclusions des requêtes A et Mme C B à fin d'annulation ainsi que, par voie de conséquence, leurs conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M et Mme C B sont admis provisoirement à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. G C B, à Mme F C B, à Me Blanvillain et au préfet de la Moselle. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Strasbourg.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 janvier 2024.

Le magistrat désigné,

A. D

La greffière,

A. Dorffer

La République mande et ordonne au préfet de la Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

A. Dorffer

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