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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2308400

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2308400

lundi 18 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2308400
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantELSAESSER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 23 novembre 2023, des pièces des 27 novembre et 1er décembre 2023, et un mémoire du 1er décembre 2023, M. A C, représenté par Me Elsaesser, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 15 septembre 2023 notifié le 22 novembre 2023 par lequel la préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités italiennes ;

3°) d'annuler l'arrêté du 15 septembre 2023 par lequel la préfète du Bas-Rhin a prononcé son assignation à résidence ;

4°) d'annuler la décision préfectorale portant retrait de l'attestation de demande d'asile de M. C révélée le 22 novembre 2023 ;

5°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale et un formulaire destiné à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, dans un délai de huit jours et sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir, subsidiairement de réexaminer sa situation et de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure Dublin, dans le même délai et sous la même astreinte ;

6°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros hors taxe au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision de transfert méconnaît l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation s'agissant de l'existence de défaillances systémiques de la part des autorités italiennes ;

- le principe de célérité de l'examen de la demande d'asile a été méconnu, constituant une atteinte au droit d'asile ;

- la décision de transfert est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17, paragraphe 1, du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation du caractère sérieux et du délai raisonnable des perspectives d'éloignement vers l'Italie ;

- elle est entachée d'insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel, sérieux et complet de sa situation ;

- l'information prévue par les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ne lui a pas été donnée ;

- il n'a pas bénéficié d'un entretien individuel conforme aux dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- la décision portant assignation à résidence est entachée de défaut de base légale, d'erreur de droit, d'erreur manifeste dans l'appréciation du caractère raisonnable des perspectives d'éloignement du requérant vers l'Italie, d'erreur manifeste d'appréciation de l'opportunité et de la proportionnalité de la mesure, et d'insuffisance de motivation quant au caractère sérieux des perspectives raisonnables d'éloignement du requérant vers l'Italie ;

- la décision de retrait de l'attestation de demande d'asile est entachée de l'incompétence de son auteur, de défaut de motivation, d'erreur de droit dès lors que le requérant reste demandeur d'asile, d'erreur manifeste d'appréciation de la situation et d'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision sur la situation du requérant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er décembre 2023, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Merri en application des dispositions de l'article L. 572-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Merri, magistrate désignée ;

- les observations de Me Elsaesser, avocate de M. C, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens, rappelle que M. C est hébergé dans sa famille depuis son arrivée en France, qu'il ne dispose d'aucune attache privée ou familiale en Italie, pays dans lequel il serait isolé, que l'ensemble des membres de sa famille résidant en France justifie soit de la nationalité française obtenue par naturalisation, soit de cartes de résident délivrée en qualité de réfugiés, et fait encore valoir que le traitement de la demande d'asile du requérant, dont le récit correspond à l'histoire familiale et aux origines de l'exil de l'ensemble des membres de la famille, doit logiquement avoir lieu en France.

- les observations de M. C, assisté de Mme B, interprète en langue tamoul, qui indique qu'il souhaite rester avec sa famille en France.

La préfète du Bas-Rhin, régulièrement convoquée, n'était ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 pris pour l'application de ces dispositions : " () L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

2. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre à titre provisoire, M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté de transfert :

3. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement ".

4. La faculté laissée à chaque Etat membre, par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 précité, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

5. Il ressort des pièces du dossier qu'un des frères et la sœur du requérant résident régulièrement en France, qu'ils étaient bénéficiaires du statut de réfugiés et ont obtenu très récemment la nationalité française. Le requérant fait valoir que les autres membres de sa famille, notamment oncles, tantes et cousins, présents à l'audience, séjournent tous régulièrement en France et justifient soit de la nationalité française par naturalisation, soit de cartes de résident en qualité de réfugiés. Il produit à l'instance une attestation traduite justifiant qu'il a été arrêté et maltraité dans sa ville d'origine au Sri-Lanka, concomitamment à l'arrestation d'autres membres de sa famille, et encore persécuté et privé de liberté après le départ de ceux-ci. Il établit enfin, par cette attestation, avoir fui le Sri-Lanka pour rejoindre ses frères et sœurs en France dès sa libération. Il n'est pas contesté que le requérant est hébergé chez sa sœur, de nationalité française, et que les membres de la famille, présents à l'audience et qui justifient de la régularité de leur séjour, résident tous dans le Bas-Rhin. Il est par ailleurs constant que M. C ne dispose d'aucune attache privée et familiale en Italie. Si les frères et sœur, oncles et tantes du requérant ne peuvent être regardés comme des " membres de famille " au sens de l'article 2 g) du règlement (UE) n° 604/2013, qui réserve cette qualité au conjoint et aux enfants mineurs de l'intéressé, il n'en reste pas moins que l'intensité et de la persistance des liens avec ceux-ci constituent une attache personnelle majeure pour M. C, dont la préfète devait tenir compte pour faire usage de la faculté dérogatoire prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013. Ainsi dans les circonstances particulières de l'espèce, M. C est fondé à soutenir qu'en prononçant son transfert auprès des autorités italiennes pour l'examen de sa demande d'asile, la préfète du Bas-Rhin a commis une erreur manifeste d'appréciation.

6. Il s'ensuit, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté refusant d'admettre M. C à présenter en France sa demande d'asile et ordonnant sa remise aux autorités italiennes doit être annulé ainsi que, par voie de conséquence, l'arrêté l'assignant à résidence.

7. Il résulte de ce qui précède qu'à supposer la décision de retrait de l'attestation de demande d'asile révélée par la notification, le 22 novembre 2023, de la décision portant transfert aux autorités italiennes, il n'y a plus lieu de statuer sur la décision de retrait de l'attestation de demandeur d'asile.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint à la préfète du Bas-Rhin d'enregistrer la demande d'asile de M. C selon la procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile et un formulaire destiné à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu dans les circonstances de l'espèce d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. M. C été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 000 euros hors taxes à Me Elsaesser dans les conditions fixées à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1 : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions en annulation de la décision implicite de retrait de l'attestation de demandeur d'asile.

Article 3 : Les arrêtés du 15 septembre 2023 par lesquels la préfète du Bas-Rhin a prononcé le transfert de M. C aux autorités italiennes pour l'examen de sa demande d'asile et l'a assigné à résidence sont annulés.

Article 4 : Il est enjoint à la préfète du Bas-Rhin d'enregistrer la demande d'asile de M. C selon la procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile et un formulaire destiné à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 5 : L'Etat versera à Me Elsaesser, avocate de M. C, la somme de 1 000 (mille) euros hors taxe en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve de renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. C par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme précitée sera versée au requérant.

Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Elsaesser et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à la procureure de la République près le tribunal judiciaire de Strasbourg.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 décembre 2023.

La magistrate désignée,

D. MerriLa greffière,

A. Slovencik

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

A. Slovencik

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