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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2400057

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2400057

jeudi 18 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2400057
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantLAGHA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 4 janvier 2024, M. D C, représenté par Me Lagha, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 13 décembre 2023 par lequel la préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités espagnoles, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'annuler l'arrêté du 13 décembre 2023 par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a assigné à résidence dans ce département pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin d'enregistrer sa demande d'asile selon la procédure normale dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard.

Il soutient que :

Sur la décision de transfert aux autorités espagnoles :

- elle est entachée d'un vice d'incompétence, l'auteur de l'acte ne justifiant pas d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n°604/2013 ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n°604/2013 ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 3-2 du règlement (UE) n°604/2013 ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la décision d'assignation à résidence :

- elle est entachée d'un vice d'incompétence, l'auteur de l'acte ne justifiant pas d'une délégation de signature régulièrement publiée ;

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision de transfert aux autorités espagnoles.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 janvier 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le traité sur l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Vicard en application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Vicard, magistrate désignée ;

- et les observations de Me Lagha, avocate de M. C, qui reprend les conclusions et moyens développés dans ses écritures, en précisant que le requérant n'a pas bénéficié de l'assistance d'un interprète en langue soussou lors de son entretien individuel et n'a pu exprimer ses observations sur son état de santé.

La préfète du Bas-Rhin, régulièrement convoquée, n'était ni présente, ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1- M. C, ressortissant guinéen né en 1985, a déclaré être entré en France le 8 novembre 2023. Il a déposé une demande d'asile auprès du guichet unique de la préfecture du Bas-Rhin le 14 novembre 2023. La consultation du fichier Eurodac a révélé qu'il avait illégalement franchi les frontières espagnoles dans les douze mois précédant l'introduction de sa première demande d'asile. Les autorités espagnoles, saisies d'une demande de prise en charge le 23 novembre 2023, ont donné leur accord le 4 décembre 2023 sur le fondement de l'article 13-1 du règlement (UE) n° 604/2013. Par un arrêté du 13 décembre 2023, la préfète du Bas-Rhin a ordonné le transfert de M. C aux autorités espagnoles responsables de l'examen de sa demande d'asile. Par un arrêté distinct du même jour, l'intéressé a été assigné à résidence dans le département du Bas-Rhin pour une durée de quarante-cinq jours. M. C demande au tribunal l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur le moyen commun à l'ensemble des décisions attaquées :

2- Les arrêtés attaqués ont été signés le 13 décembre 2023 par Mme A B, cheffe du pôle régional Dublin, qui disposait pour ce faire d'une délégation accordée le 17 novembre 2023 et publiée le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture du Bas-Rhin. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire des actes attaqués manque en fait et doit être écarté.

Sur la légalité de l'arrêté de transfert aux autorités espagnoles :

3- En premier lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement et notamment : / a) des objectifs du présent règlement et des conséquences de la présentation d'une autre demande dans un État membre différent ainsi que des conséquences du passage d'un État membre à un autre pendant les phases au cours desquelles l'État membre responsable en vertu du présent règlement est déterminé et la demande de protection internationale est examinée ; / b) des critères de détermination de l'État membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée, y compris du fait qu'une demande de protection internationale introduite dans un État membre peut mener à la désignation de cet État membre comme responsable en vertu du présent règlement même si cette responsabilité n'est pas fondée sur ces critères ; / c) de l'entretien individuel en vertu de l'article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les États membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations ; / d) de la possibilité de contester une décision de transfert et, le cas échéant, de demander une suspension du transfert ; / e) du fait que les autorités compétentes des États membres peuvent échanger des données le concernant aux seules fins d'exécuter leurs obligations découlant du présent règlement ; / f) de l'existence du droit d'accès aux données le concernant et du droit de demander que ces données soient rectifiées si elles sont inexactes ou supprimées si elles ont fait l'objet d'un traitement illicite, ainsi que des procédures à suivre pour exercer ces droits, y compris des coordonnées des autorités visées à l'article 35 et des autorités nationales chargées de la protection des données qui sont compétentes pour examiner les réclamations relatives à la protection des données à caractère personnel. (). / 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5. / 3. La commission rédige, au moyen d'actes d'exécution, une brochure commune ainsi qu'une brochure spécifique pour les mineurs non accompagnés, contenant au minimum les informations visées au paragraphe 1 du présent article. Cette brochure commune comprend également des informations relatives à l'application du règlement (UE) n° 603/2013 et, en particulier, à la finalité pour laquelle les données relatives à un demandeur peuvent être traitées dans Eurodac. () ". Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et en tout état de cause en temps utile, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend.

4- En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. C s'est vu remettre, le 14 novembre 2023, deux brochures intitulées " A. J'ai demandé l'asile dans l'UE - quel pays sera responsable de ma demande d'asile ' " et " B. Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' " ainsi que le guide du demandeur d'asile, documents remis en langue française que le requérant a déclaré comprendre lors de son entretien individuel, dont il a signé le résumé sans réserve. Il a ainsi bénéficié d'une information complète sur l'application de ce règlement. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

5- En deuxième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () / 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. / 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. / 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type () ".

6- En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. C a bénéficié, le 14 novembre 2023, d'un entretien individuel conduit en langue française par un agent qualifié de la préfecture du Bas-Rhin. Aucune disposition ni aucun principe n'impose la mention, sur le compte-rendu de l'entretien individuel, de l'identité et de la qualité de l'agent qui a conduit cet entretien. Dès lors, la circonstance que ces indications n'apparaissent pas sur le résumé de l'entretien individuel est sans incidence sur la régularité de la procédure suivie. Par ailleurs, si M. C déplore l'absence d'un interprète en langue soussou durant cet entretien, il a toutefois déclaré comprendre la langue française. Le résumé de l'entretien rend d'ailleurs compte des observations circonstanciées qu'il a faites sur son parcours migratoire, sa situation familiale et ses soucis de santé, ce qui atteste de sa compréhension satisfaisante de la langue française. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 doit être écarté.

7- En troisième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. (). ". La faculté laissée à chaque Etat membre, par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 précité, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

8- Le requérant soutient que la mesure d'éloignement n'est pas compatible avec son état de santé et qu'il ne pourra pas bénéficier d'une prise en charge appropriée en Espagne. Toutefois, M. C n'établit nullement, par la seule production d'un résultat d'examen biologique attestant qu'il est atteint d'une hépatite B, que son état de santé serait incompatible avec son transfert vers l'Espagne et qu'il ne pourrait y bénéficier des soins nécessaires. Il n'est ainsi pas fondé à soutenir que la préfète aurait dû faire usage de la faculté dérogatoire prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013. Par suite le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté. Le moyen tiré de ce que la préfète aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation doit, pour les mêmes motifs, être également écarté.

9- En quatrième et dernier lieu, aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 2. () / Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'Etat membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillance systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'Etat membre procédant à la détermination de l'Etat membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre Etat membre peut être désigné comme responsable () ".

10- L'Espagne étant membre de l'Union Européenne et partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, il doit alors être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet Etat membre est conforme aux exigences de la convention de Genève ainsi qu'à celles de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Cette présomption est toutefois réfragable lorsque qu'il y a lieu de craindre qu'il existe des défaillances systémiques de la procédure d'asile et des conditions d'accueil des demandeurs d'asile dans l'Etat membre responsable, impliquant un traitement inhumain ou dégradant. Dans cette hypothèse, il appartient à l'administration d'apprécier dans chaque cas, au vu des pièces qui lui sont soumises et sous le contrôle du juge, si les conditions dans lesquelles un dossier particulier est traité par les autorités espagnoles répondent à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile.

11- En l'espèce, le requérant soutient que si le personnel médical du centre dans lequel il était retenu en Espagne lui a diagnostiqué une hépatite B, aucun traitement ne lui a été administré pour apaiser les douleurs dorsales et thoraciques engendrées par la maladie. Même à la supposer établie, cette circonstance ne saurait suffire à caractériser des défaillances systémiques de la procédure d'asile et des conditions d'accueil des demandeurs d'asile. Par suite, M. C n'est pas fondé à soutenir qu'en prononçant son transfert vers l'Espagne, la préfète du Bas-Rhin aurait méconnu les dispositions de l'article 3 du règlement (UE) n°604/2013.

12- Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. C à fin d'annulation de l'arrêté du 13 décembre 2023 ordonnant son transfert aux autorités espagnoles doivent être rejetées.

Sur la légalité de l'arrêté portant assignation à résidence :

13- Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision assignant M. C à résidence devrait être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision de transfert aux autorités espagnoles ne peut qu'être écarté.

14- Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. C doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et d'astreinte.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D C et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 janvier 2024.

La magistrate désignée,

C. Vicard La greffière,

L. Cherif

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

L. Cherif

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