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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2400593

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2400593

mardi 13 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2400593
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantDA COSTA DAUL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 26 janvier 2024 et le 2 février 2024, M. C A, représenté par Me Da Costa-Daul, avocate, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 24 janvier 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi en cas d'exécution d'office de cette mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de procéder au réexamen de sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté est entaché d'incompétence de son auteure ;

- les décisions attaquées ne sont pas motivées ;

- elles sont entachées d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- elles sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation ;

- elles sont entachées d'erreur de droit ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les dispositions du 1° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision interdisant le retour sur le territoire français est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité des décisions portant obligation de quitter le territoire français et refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 30 janvier 2024 et le 5 février 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la convention internationale des droits de l'enfant,

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Jordan-Selva pour statuer sur les litiges relevant des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Jordan-Selva, magistrate désignée ;

- les observations de Me Da Costa Daul, avocate, pour M. A, qui conclut aux mêmes fins, par les mêmes moyens ;

- et les observations de M. A, présent à l'audience.

La préfète du Bas-Rhin, régulièrement convoquée, n'était ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, de nationalités serbe et kosovare, né en 1978, est entré en France en 2007. Il s'est vu reconnaître le statut de réfugié par une décision rendue le 22 octobre 2009 par la Cour nationale du droit d'asile. Une carte de résident lui a été délivrée, valable du 22 octobre 2009 au 21 octobre 2019. Par une décision du 16 septembre 2021, l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a mis fin au statut de réfugié dont bénéficiait M. A, ce dernier s'étant rendu au Kosovo pour raisons personnelles en décembre 2019 et étant en possession d'un passeport kosovar délivré en décembre 2019, laissant présumer l'absence de craintes actuelles et personnelles de persécutions en cas de retour au Kosovo. A compter du 22 octobre 2019, sa carte de résident n'a pas été renouvelée et il a été mis en possession d'une carte de séjour temporaire, valable jusqu'au 21 octobre 2020 puis d'autorisations provisoires de séjour. La dernière autorisation provisoire de séjour délivrée à M. A expirait le 23 septembre 2023. Par un arrêté du 24 janvier 2024, dont M. A demande l'annulation, la préfète du Bas-Rhin l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans.

Sur les moyens communs à l'ensemble des décisions attaquées :

2. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé le 24 janvier 2024 par Mme B E, cheffe du pôle régional Dublin, qui disposait pour ce faire d'une délégation accordée le 17 novembre 2023 et publiée le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture du Bas-Rhin. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'acte doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté, qui comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement des décisions qu'il contient est, par suite, suffisamment motivé. Il ressort par ailleurs des termes mêmes de cette décision, que la préfète du Bas-Rhin a procédé à un examen attentif de la situation personnelle du requérant. Les moyens tirés du défaut de motivation et du défaut d'examen particulier de la situation personnelle du requérant ne peuvent, dès lors, qu'être écartés.

4. En troisième et dernier lieu, les moyens tirés de l'erreur de droit et de l'erreur manifeste d'appréciation dont serait entaché l'arrêté contesté, qui ne sont pas assortis des précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé, doivent être écartés.

Sur les autres moyens dirigés contre l'obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. Il ressort des pièces du dossier que si M. C A peut se prévaloir d'une durée de présence régulière en France de quatorze ans sous couvert d'une carte de résident, de cartes de séjour temporaire puis d'autorisations provisoires de séjour, il ne bénéficiait plus, à la date de la décision attaquée, d'un titre de séjour en cours de validité et il avait passé vingt-deux mois en détention. Par ailleurs, il ne démontre pas être intégré à la société française depuis son entrée sur le territoire en 2007, dès lors qu'il a fait l'objet de six condamnations entre 2011 et 2019. Il a en effet été condamné à une amende de 500 euros par jugement du tribunal correctionnel de Mulhouse le 21 juin 2011 pour conduite d'un véhicule sans permis, à une peine de quatre mois d'emprisonnement avec sursis et 300 euros amende par jugement du tribunal correctionnel de Mulhouse le 12 novembre 2014 pour emploi d'un étranger non muni d'une autorisation de travail salarié et exécution d'un travail dissimulé, à une peine de huit mois d'emprisonnement par jugement du tribunal correctionnel de Mulhouse du 12 juin 2018 pour violence sans incapacité par une personne étant ou ayant été conjoint ou concubin, à une peine de 100 jours-amende par le tribunal correctionnel de Mulhouse le 20 novembre 2018 pour violence suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours par une personne étant ou ayant été conjoint ou concubin, à une peine de deux mois d'emprisonnement par le tribunal correctionnel de Mulhouse le 20 décembre 2018 pour usage illicite de stupéfiants et à une peine de douze mois d'emprisonnement par jugement du tribunal correctionnel de Strasbourg du 3 juin 2019 pour vol par ruse, effraction ou escalade dans un local d'habitation ou un lieu d'entrepôt aggravé par une autre circonstance et refus de remettre aux autorités judiciaires ou de mettre en œuvre la convention secrète de déchiffrement d'un moyen de cryptologie et port prohibé d'arme. En outre, il ressort des pièces du dossier que le 1er juin 2018, le juge aux affaires familiales a rendu une ordonnance de protection au bénéfice de Mme D, mère des enfants de M. A. Si le requérant se prévaut de la présence en France de ses deux filles mineures, nées en 2011 et 2012, il n'établit pas avoir exercé, avant son incarcération, son droit de visite ni le droit d'hébergement qui avait été accordé par le juge aux affaires familiales par jugement du 7 septembre 2018 sous réserve de la prise par le requérant d'un logement hors foyer susceptible d'accueillir les enfants. Il n'établit pas davantage que les liens entre lui et ses filles ont été maintenus depuis son incarcération. Enfin, si M. A se prévaut de la présence en France de sa mère et de ses deux sœurs, il n'apporte aucune pièce au soutien de ses allégations. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, compte tenu des conditions de séjour en France de M. A, la décision contestée n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré d'une erreur manifestation doit également être écarté.

7. En second lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention de New-York relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

8. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 6, M. A n'établit pas avoir entretenu des liens réguliers avec ses filles, ni avant ni depuis son incarcération, alors que ses enfants sont âgées de onze et douze ans. La décision en litige n'a pas pour effet de le priver de tout contact avec ses filles, de nationalité serbe pour l'une, et kosovare pour l'autre. Aussi, dans ces conditions, la décision en litige n'a pas méconnu les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention de New-York relative aux droits de l'enfant.

Sur les autres moyens dirigés contre la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

9. En premier lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant pas illégale, M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la mesure d'éloignement.

10. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / 2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ; / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. "

11. Pour refuser d'accorder un délai de départ volontaire à M. A, la préfète du Bas-Rhin s'est fondée sur la circonstance que le comportement de l'intéressé constituait une menace pour l'ordre public. Au regard des multiples condamnations à des peines d'emprisonnement, pour des faits de violence sur conjoint, de vol ou encore d'usage illicite de stupéfiants, la préfète du Bas-Rhin n'a pas commis d'erreur d'appréciation en retenant un tel motif à l'encontre du requérant. En se bornant à soutenir qu'il n'a fait l'objet d'aucune précédente mesure d'éloignement, qu'il souhaite rester en France auprès de ses filles et qu'il ne présenterait donc pas de risque de fuite, le requérant, qui relève du cas mentionné au 1° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'apporte aucun élément susceptible de remettre en cause le motif retenu par la préfète. Il suit de là que le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire serait illégale.

Sur les autres moyens dirigés contre la décision interdisant le retour sur le territoire français pour une durée de trois ans :

12. En premier lieu, les décisions portant obligation de quitter le territoire français et refusant d'accorder à M. A un délai de départ volontaire n'étant pas illégales, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de ces décisions.

13. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 (). ".

14. Si M. A se prévaut de liens intenses entretenus avec ses filles mineures présentes en France, il n'apporte aucun élément permettant d'établir le caractère actuel et stable de ces liens. Au regard des conditions de séjour en France de M. A, tel que décrites au point 6, il ne ressort pas des pièces du dossier que la décision en litige serait entachée d'erreur d'appréciation au regard des dispositions précitées de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

15. En troisième et dernier lieu, compte tenu de ce qui a été dit précédemment, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant doivent être écartés.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction, ainsi que celles tendant à l'application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1 : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 février 2024.

La magistrate désignée,

S. Jordan-SelvaLa greffière,

A. Slovencik

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

A. Slovencik

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