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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2400651

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2400651

mardi 13 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2400651
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantZIMMERMANN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 29 janvier et le 5 février 2024, M. A F, représenté par Me Zimmermann, avocate, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 27 janvier 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office de cette mesure d'éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

3°) d'annuler l'arrêté du 27 janvier 2024 portant assignation à résidence ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros hors taxe à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- il n'est pas justifié de la compétence de son signataire ;

- la décision attaquée est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- elle méconnait le 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il peut prétendre à une protection contre l'éloignement en raison de l'état de santé de son fils D ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- la décision attaquée est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- il n'est pas justifié de la compétence de son signataire ;

- la décision attaquée méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- au regard des circonstances humanitaires dont il peut se prévaloir en raison de l'état de santé de ses enfants, la décision attaquée méconnait les dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

- la décision attaquée est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 février 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par M. F n'est fondé.

Le président du tribunal a désigné Mme Jordan-Selva en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique du 5 février 2024 :

- le rapport de Mme Jordan-Selva, magistrate désignée,

- les observations de Me Zimmermann, avocate de M. F, qui conclut aux mêmes fins que dans ses écritures, par les mêmes moyens ;

- et les observations de M. F, assisté de Mme B, interprète en langue albanaise.

La préfète du Bas-Rhin, régulièrement convoquée, n'était ni présente, ni représentée.

Considérant ce qui suit :

1. M. A F, ressortissant kosovar né en 1985 est entré en France en avril 2017 accompagné de son épouse et de leurs enfants mineurs, nés en 2014 et 2015, afin d'y solliciter l'asile, en vain. Il a fait l'objet d'un arrêté préfectoral du 18 février 2019 portant obligation de quitter le territoire français, auquel il n'a pas déféré. Le 24 août 2020, il a sollicité son admission au séjour sur le fondement de l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, compte tenu de l'état de santé de son fils aîné, né en 2014. Par un arrêté du 22 juin 2022, la préfète du Bas-Rhin a refusé de l'admettre au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français et a fixé le pays de destination. Mme F a également fait l'objet le même jour d'un arrêté semblable. Par un jugement du 18 octobre 2023, le tribunal administratif de Strasbourg a rejeté les requêtes présentées par M. et Mme F à l'encontre des arrêtés du 22 juin 2022. Le 27 janvier 2024, M. F a été interpellé et placé en retenue administrative pour vérification de son droit au séjour. Par un arrêté du 27 janvier 2024, la préfète du Bas-Rhin lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant un an. Par un arrêté du même jour, la préfète du Bas-Rhin l'a assigné à résidence. Le requérant demande l'annulation de ces deux arrêtés du 27 janvier 2024.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre M. F à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, par un arrêté du 7 juillet 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Bas-Rhin du même jour, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation à M. E C, sous-préfet de l'arrondissement de Saverne, dans le cadre de ses permanences, à l'effet de signer notamment les décisions portant obligation de quitter le territoire français. Le moyen sera écarté.

5. En deuxième lieu, si M. F se prévaut de ce que l'état de santé de son fils D né en 2015 ne permet pas à la famille de regagner leur pays d'origine, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il aurait entamé des démarches aux fins d'obtention d'un titre de séjour pour que cet enfant puisse bénéficier de soins en France. Il est constant que les précédentes demandes d'admission au séjour formulées par M. F et son épouse concernaient la situation de leur fils aîné G né en 2014. Dans ces conditions, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète du Bas-Rhin n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. F.

6. En troisième lieu, aux termes du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié ".

7. Si M. F fait valoir que son fils D présente un état de santé nécessitant des soins dont le défaut entrainerait des conséquences d'une exceptionnelle gravité, soins dont il ne peut bénéficier dans son pays d'origine, la seule production d'une lettre de notification d'une décision de la maison départementale des personnes handicapées concernant l'allocation attribuée au requérant pour cet enfant ne permet pas d'établir la réalité de ses allégations. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées ne peut qu'être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. Le requérant se prévaut de sa présence sur le territoire depuis 2017 aux côtés de son épouse et de leurs trois enfants mineurs. Toutefois, alors qu'il s'est maintenu sur le territoire français en dépit des mesures d'éloignement dont il a fait l'objet et que son épouse fait également l'objet d'une mesure d'éloignement, il n'apporte pas d'éléments justifiant d'une particulière intégration sur le territoire français. Eu égard aux conditions de son séjour en France, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées doit être écarté.

10. En cinquième et dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

11. Ainsi qu'il a été dit au point 7, les éléments produits par le requérant ne permettent pas d'établir que l'état de santé de ses enfants G et D nécessite un traitement médical auquel ils n'auraient pas effectivement accès dans leur pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

12. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination devrait être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

13. En deuxième lieu, par un arrêté du 7 juillet 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Bas-Rhin du même jour, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation à M. E C, sous-préfet de l'arrondissement de Saverne, dans le cadre de ses permanences, à l'effet de signer notamment les décisions fixant le pays de renvoi des mesures d'éloignement.

14. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés aux points 7 et 11, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

15. En quatrième et dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 9, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

16. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. ". Aux termes de l'article L. 612-8 du même code : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 de ce code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

17. Ainsi qu'il a été dit au point 9, alors que son épouse fait également l'objet d'une mesure d'éloignement et que leurs trois enfants mineurs ont vocation à les suivre en cas de retour dans leur pays d'origine, le requérant ne justifie disposer d'aucun lien particulier en France. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que des circonstances humanitaires justifieraient que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour à son encontre. Dans ces conditions, et quand bien même il ne représenterait pas une menace à l'ordre public, il n'est pas établi qu'en fixant à un an la durée de leur interdiction de retour sur le territoire français, la préfète aurait commis une erreur d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

18. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision portant assignation à résidence devrait être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

19. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. F tendant à l'annulation des arrêtés pris à son encontre par la préfète du Bas-Rhin le 27 janvier 2024 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1 : M. F est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. F est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A F, à Me Zimmermann et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 février 2024.

La magistrate désignée,

S. Jordan-Selva

La greffière,

A. Slovencik

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

A. Slovencik

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