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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2400839

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2400839

jeudi 21 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2400839
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJuge unique (6)
Avocat requérantSNOECKX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en production de pièces enregistrés les 6 février et 13 mars 2024, M. B A, représenté par Me Snoeckx, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 15 janvier 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office à l'expiration de ce délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ;

3°) à titre subsidiaire, de suspendre l'exécution de la décision l'obligeant à quitter le territoire français jusqu'à la lecture de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, le cas échéant, jusqu'à la date de la notification d'une ordonnance de ladite Cour ;

4°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans le délai de quinze jours à compter de la décision à intervenir ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire :

- son signataire était incompétent ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Sur la décision portant fixation du pays de destination :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur de droit ;

- elle est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur les conclusions à fin de suspension :

- il présente des éléments sérieux justifiant que l'exécution de la mesure d'éloignement soit suspendue jusqu'à la décision de la Cour nationale du droit d'asile.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 février 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. D en application de l'article L.614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 14 mars 2024 :

- le rapport de M. D, magistrat-désigné ;

- les observations de Me Chezeau-Launay, substituant Me Snoeckx, représentant M. A, absent à l'audience, qui a conclu aux mêmes fins par les mêmes moyens que dans la requête ;

- la préfète, régulièrement convoquée, n'étant ni présente, ni représentée.

La clôture de l'instruction a été fixée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant arménien, est entré en France le 22 mai 2023. Il a déposé une demande d'asile qui a été rejetée le 9 novembre 2023 par l'office français de protection des réfugiés et apatrides statuant selon la procédure accélérée. Par un arrêté du 15 janvier 2024, pris sur le fondement de l'article L. 611-1 4° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la préfète lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office à l'expiration de ce délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. M. A demande au tribunal administratif d'annuler cet arrêté et, à titre subsidiaire, de suspendre l'exécution de la décision l'obligeant à quitter le territoire français.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". Aux termes de l'article 61 du décret n° 2020-1717 2020-1717 du 28 décembre 2020 : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence, notamment lorsque la procédure met en péril les conditions essentielles de vie de l'intéressé ou en cas d'exécution forcée emportant saisie de biens ou expulsion. Elle est accordée de plein droit au demandeur et au défendeur lorsque la procédure concerne la délivrance d'une ordonnance de protection. /L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu par un arrêté du 17 novembre 2023, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour, la préfète a donné délégation à Mme C, cheffe du bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière, à l'effet de signer les obligations de quitter le territoire français prises sur le fondement de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision en cause manque en fait et doit être écarté.

5. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre public et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. L'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne garantit pas à l'étranger le droit de choisir le lieu le plus approprié pour développer une vie privée et familiale. En outre, pour apprécier l'atteinte à la vie privée et familiale, il y a lieu de prendre en considération la durée et l'intensité des liens familiaux dont l'étranger se prévaut en France.

7. M. A, de nationalité arménienne, né le 2 juillet 2005, est entré en France le 22 mai 2023. A la date de la décision attaquée, il ne séjournait donc sur le territoire français que depuis moins huit mois. Si les parents, la grand-mère et la sœur du requérant sont également présents sur le territoire français, ils font tous l'objet de décisions portant obligation de quitter le territoire français. Le requérant ne se prévaut d'aucune circonstance faisant obstacle à ce que la cellule familiale qu'il compose avec ses parents, sa grand-mère et sa sœur se reconstitue en Arménie. Il ne justifie d'aucune attache personnelle et familiale en France autre que sa famille. Il ne justifie pas davantage ne pas disposer de liens personnels et familiaux en Arménie, pays dans lequel il a vécu jusqu'à l'âge de dix-huit ans. Dans ces conditions, la décision en cause n'a pas porté une atteinte disproportionnée au droit du requérant à mener une vie privée et familiale normale et n'a ainsi pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni, pour les mêmes motifs, n'est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision portant fixation du pays de destination ;

8. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile se substituant depuis le 1er mai 2021 aux dispositions désormais abrogées de l'article L. 513-2 : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Ce dernier texte énonce que " nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

9. M. A fait valoir qu'en cas de retour en Arménie, il craint des intimidations de la part de l'ancien patron de son père, qui est poursuivi pour des pratiques illégales. Il indique également refuser de faire son service militaire. M. A, dont la demande d'asile, qui reposait sur les mêmes faits, a été rejetée par une décision de l'office français de protection des réfugiés et apatrides du 9 novembre 2023, ne produit aucun élément nouveau de nature à établir qu'il encourrait des risques le visant personnellement en cas de retour dans son pays d'origine. Par ailleurs, l'obligation d'accomplir un service militaire obligatoire ne constitue pas, en soi, un traitement contraire aux dispositions précitées, Dès lors, les moyens tirés de ce que la décision attaquée aurait été prise en violation des stipulations et dispositions précitées ne peuvent qu'être écartés.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

10. En premier lieu, les moyens dirigés contre la décision obligeant M. A à quitter le territoire français ayant été écartés, le moyen tiré par la voie de l'exception de l'illégalité de cette décision soulevée à l'encontre de la décision portant interdiction de retour ne peut être qu'écarté par voie de conséquence.

11. En second lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'au regard de la présence très récente de M. A en France et en l'absence de tout lien particulièrement stable ou intense sur le territoire français et alors même qu'il n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et ne présente pas une menace pour l'ordre public, l'interdiction de retour d'un an prononcée à son encontre serait entachée d'une erreur de droit ou d'une erreur manifeste d'appréciation dans son principe ou sa durée.

Sur les conclusions à fin de suspension de l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

12. Si M. A fait valoir qu'en cas de retour en Arménie, il craint d'être exposé à des pression de la part de l'ancien employeur de son père ainsi qu'à des menaces pour sa vie et sa sécurité en raison de son insoumission, il n'apporte aucun élément de nature à établir la réalité de ses craintes. Par suite, ses conclusions à fin de suspension de l'exécution de la mesure d'éloignement ne peuvent qu'être rejetées.

13. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la requête de M. A à fin d'annulation et de suspension ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction ainsi que celles présentées sur le fondement des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1 : M. A est admis provisoirement à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Snoeckx et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des Outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Strasbourg.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 mars 2024.

Le magistrat désigné,

A. D

La greffière,

B. Delage

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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