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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2400916

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2400916

mardi 4 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2400916
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème Chambre
Avocat requérantRAMOUL-BENKHODJA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 février 2024, M. B A, représenté par Me Ramoul-Benkhodja, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 8 janvier 2024 par lequel le préfet du Haut-Rhin lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné et a prononcé à son encontre une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée de trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- le préfet du Haut-Rhin n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation personnelle ;

- la décision contestée est entachée d'erreur d'appréciation ;

- elle est contraire aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Sur la décision d'interdiction de circulation sur le territoire français :

- cette décision est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai ;

- elle est disproportionnée et injustifiée.

Par un mémoire en défense enregistré le 22 avril 2024, le préfet du Haut-Rhin conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. A n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Claudie Weisse-Marchal a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant italien, né le 28 mai 1996 à Turin, a été interpellé le 7 janvier 2024 par les services de police de Mulhouse alors qu'il lui est interdit de circuler sur le territoire français pour une durée de trois ans. Il a été condamné par un jugement du 10 janvier 2024 à une peine du huit mois d'emprisonnement pour refus de remettre aux autorités judiciaires ou de mettre en œuvre la convention secrète de déchiffrement d'un moyen de cryptologie en récidive, usage illicite de stupéfiants en récidive et port sans motif légitime d'une arme blanche ou incapacitante de catégorie D en récidive. Il a alors été écroué au centre pénitentiaire de Mulhouse-Lutterbach où il avait été précédemment incarcéré en 2021 et 2022 pour des faits similaires et d'autres méfaits dont des faits de rébellion, de violence aggravée suivie d'incapacité supérieure à 8 jours en récidive et des faits de détention, usage et transport non autorisés de stupéfiants et de pénétration non autorisée sur le territoire français après interdiction de retour. Par un arrêté du 8 janvier 2024, le préfet du Haut-Rhin a fait obligation à M. A de quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée de trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. Le requérant, dont la levée d'écrou est fixée au 9 mars 2025, demande au tribunal administratif d'annuler cet arrêté.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () " Aux termes de l'article 61 du décret n° 2020-1717 2020-1717 du 28 décembre 2020 : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence, notamment lorsque la procédure met en péril les conditions essentielles de vie de l'intéressé ou en cas d'exécution forcée emportant saisie de biens ou expulsion. Elle est accordée de plein droit au demandeur et au défendeur lorsque la procédure concerne la délivrance d'une ordonnance de protection. /L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre M. A à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la décision obligeant M. A à quitter le territoire français :

4. En premier lieu, la décision contestée comporte les éléments de droit et de fait qui en constituent le fondement. M. A n'est dès lors pas fondé à soutenir qu'elle est entachée d'un défaut de motivation.

5. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet du Haut-Rhin n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de M. A avant de prendre à son encontre la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet du Haut-Rhin aurait méconnu l'étendue de sa compétence ne peut être accueilli.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : / 1° Ils ne justifient plus d'aucun droit au séjour tel que prévu par les articles L. 232-1, L. 233-1, L. 233-2 ou L. 233-3 ; / 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ; () / L'autorité administrative compétente tient compte de l'ensemble des circonstances relatives à leur situation, notamment la durée du séjour des intéressés en France, leur âge, leur état de santé, leur situation familiale et économique, leur intégration sociale et culturelle en France, et l'intensité des liens avec leur pays d'origine. ". Il appartient à l'autorité administrative, qui ne saurait se fonder sur la seule existence d'une infraction à la loi, d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française, ces conditions étant appréciées en fonction de sa situation individuelle, notamment de la durée de son séjour en France, de sa situation familiale et économique et de son intégration.

7. Pour caractériser une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société, le préfet du Haut-Rhin s'est fondé sur la circonstance que l'intéressé a été interpellé le 7 janvier 2024 pour des faits de maintien irrégulier sur le territoire français malgré interdiction administrative, port d'arme malgré une interdiction judiciaire et acquisition, détention, transport, offre ou cession de stupéfiants. Il a également relevé que l'intéressé était déjà également connu des services de police pour des faits commis entre 2019 et 2023 de violence, outrage à agent et transport sans motif légitime, détention d'arme blanche, circulation sans assurance, sans permis de conduire et sous l'emprise de stupéfiants, port sans motif légitime d'arme à feu, violence avec usage ou menace d'arme, menace de crime ou délit contre les personnes ou les biens à l'encontre d'une dépositaire de l'autorité publique, usage illicite de stupéfiants et pénétration non autorisée sur le territoire national. Certains de ces faits, dont M. A ne conteste pas la matérialité dans le cadre de la présente instance, ont donné lieu à des condamnations à une peine d'emprisonnement de deux mois avec sursis en 2019, de quatre et six mois en 2021 et de six mois en 2022. Ces faits, par leur caractère récent, leur gravité et leur réitération, permettent de considérer que la présence en France de M. A constitue, du point de vue de l'ordre public, une menace suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société. En outre, si l'intéressé se prévaut de son intégration sur le territoire et de sa situation professionnelle et familiale, il ne produit aucune pièce au soutien de ses allégations alors qu'il ressort des trois auditions administratives produites par la préfecture qu'il a déclaré être célibataire, sans enfant et travailler à Bâle en Suisse. Dans ces conditions, le préfet du Haut-Rhin a pu, sans commettre d'erreur d'appréciation, estimer que le comportement de l'intéressé représentait une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société. Ce moyen doit dès lors être écarté.

8. En quatrième et dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. Pour les motifs exposés au point 7, la décision contestée n'a pas porté au droit de M. A au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour ces mêmes motifs, le moyen tiré de ce que le préfet du Haut-Rhin aurait commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de sa décision sur la situation personnelle de M. A doit également être écarté.

Sur la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

10. Aux termes de l'article L. 251-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut, par décision motivée, assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français édictée sur le fondement des 2° ou 3° de l'article L. 251-1 d'une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée maximale de trois ans ".

11. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que l'intéressé n'est pas fondé à soutenir que la décision portant interdiction de circulation sur le territoire français serait illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

12. En conclusion, il est constant que la présence de M. A, qui n'a pas d'attache familiale en France et a fait l'objet de plusieurs mesures d'éloignement assorties, au demeurant, d'interdictions de circulation qu'il n'a pas respectées, représente, pour les motifs exposés au point 7, une menace pour l'ordre public. Par ailleurs, il ne fait valoir aucune circonstance humanitaire faisant obstacle à l'édiction d'une décision lui interdisant de circuler en France. En outre, la décision contestée n'a pas pour objet de lui interdire de voyager en Europe, mais seulement de retourner sur le territoire français après exécution de l'obligation de quitter le territoire français. Dans ces conditions et compte tenu du comportement d'ensemble de l'intéressé, le préfet du Haut-Rhin n'a pas fait une inexacte application des dispositions précitées, ni commis d'erreur d'appréciation en prononçant à l'encontre de l'intéressé une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée de trois ans. Dès lors, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision litigieuse est disproportionnée et injustifiée.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la requête de M. A tendant à l'annulation de l'arrêté du 8 janvier 2024 doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions tendant à l'application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1 : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Ramoul Benkhodja et au préfet du Haut Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des Outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Strasbourg.

Délibéré après l'audience du 14 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Laubriat, président,

Mme Weisse-Marchal, première conseillère.

M. Cormier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juin 2024.

La rapporteure,

C.Weisse-Marchal

Le président,

A.Laubriat

La greffière,

A. Dorffer

La République mande et ordonne au préfet du Haut-Rhin en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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