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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2401243

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2401243

vendredi 12 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2401243
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJuge unique (6)
Avocat requérantSNOECKX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par deux requêtes enregistrées les 20 février 2024 sous les numéros 2401243 et 2401244, complétées par des mémoires enregistrés le 2 avril 2024, M. E G et Mme H D, représentés par Me Snoeckx, demandent au tribunal :

1°) de leur accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler les arrêtés du 29 janvier 2024 par lesquels la préfète du Bas-Rhin les a obligés à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel ils pourront être éloignés d'office à l'expiration de ce délai et a prononcé à leur encontre des interdictions de retour sur le territoire français d'une durée d'un an à compter de l'exécution des obligations de quitter le territoire français ;

3°) à titre subsidiaire, de suspendre l'exécution des décisions les obligeant à quitter le territoire français jusqu'à la lecture des décisions de la cour nationale du droit d'asile ou, le cas échéant, jusqu'à la date de notification des ordonnances de ladite cour ;

4°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de leur délivrer des attestations de demande d'asile dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat deux fois la somme de 1 500 euros TTC à verser à leur conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Ils soutiennent que :

Sur les décisions portant obligation de quitter le territoire :

- leur signataire était incompétent ;

- elles méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la préfète a commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de ses décisions sur leurs situations personnelles.

Sur les décisions portant fixation du pays de destination :

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur les décisions portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elles sont illégales en raison de l'illégalité des décisions portant obligation de quitter le territoire français ;

- elles sont entachées d'erreur de droit ;

- elles sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation.

Sur les demandes de suspension des mesures d'éloignement :

- ils présentent des éléments sérieux de nature à justifier leur maintien sur le territoire français.

Par un mémoire en défense commun enregistré le 28 mars 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet des requêtes.

Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. C en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 4 avril 2024 :

- le rapport de M. C, magistrat-désigné ;

- les observations de Me Snoeckx, représentant M. G et Mme D, qui a conclu aux mêmes fins par les mêmes moyens que dans ses écritures ;

- les observations de M. G et de Mme D, assistés de M. F, interprète en langue Géorgienne.

La préfète, régulièrement convoquée, n'étant ni présente, ni représentée.

La clôture de l'instruction a été fixée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. G et Mme D, ressortissants géorgiens, sont entrés en France le 12 juillet 2023 en compagnie de leurs trois enfants et du père de M. G. Leurs demandes d'asile ont été rejetées le 15 décembre 2023 par l'office français de protection des réfugiés et apatrides statuant selon la procédure accélérée. Par deux arrêtés du 29 janvier 2024 pris sur le fondement de l'article L. 611-1 4° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la préfète du Bas-Rhin leur a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel ils pourront être éloignés d'office à l'expiration de ce délai et a prononcé à leur encontre des interdictions de retour sur le territoire français d'une durée d'un an à compter de l'exécution des obligations de quitter le territoire français. Par deux requêtes qu'il y a lieu de joindre pour statuer par un seul jugement, M. G et Mme D demandent au tribunal administratif d'annuler ces arrêtés et, à titre subsidiaire, de suspendre l'exécution des décisions les obligeant à quitter le territoire français.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". Aux termes de l'article 61 du décret n° 2020-1717 2020-1717 du 28 décembre 2020 : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence, notamment lorsque la procédure met en péril les conditions essentielles de vie de l'intéressé ou en cas d'exécution forcée emportant saisie de biens ou expulsion. Elle est accordée de plein droit au demandeur et au défendeur lorsque la procédure concerne la délivrance d'une ordonnance de protection. /L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. G et Mme D au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les décisions portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, par un arrêté du 26 janvier 2024 publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation à Mme A B, cheffe de section au bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière, à l'effet de signer les obligations de quitter le territoire français prises sur le fondement de l'article L. 611-1 4° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, le moyen tiré de ce que Mme B n'aurait pas été compétente pour signer les décisions en cause manque en fait et doit être écarté.

5. En second lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre public et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

6. L'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne garantit pas à l'étranger le droit de choisir le lieu le plus approprié pour développer une vie privée et familiale. En outre, pour apprécier l'atteinte à la vie privée et familiale, il y a lieu de prendre en considération la durée et l'intensité des liens familiaux dont l'étranger se prévaut en France.

7. M. G et Mme D sont entrés sur le territoire français le 12 juillet 2023. A la date d'édiction des décisions attaquées, ils ne séjournaient donc sur le territoire français que depuis moins d'un an. Les requérants ne se prévalent d'aucune circonstance faisant obstacle à ce que la cellule familiale qu'ils composent avec leurs trois enfants se reconstitue en Géorgie. Ils ne justifient d'aucune attache personnelle et familiale en France. Ils ne justifient pas davantage ne pas disposer de liens personnels et familiaux en Géorgie, pays dans lequel ils ont vécu jusqu'à l'âge respectivement de 45 et 44 ans. Dans ces conditions, les décisions en cause n'ont pas porté une atteinte disproportionnée au droit des requérants à mener une vie privée et familiale normale et n'ont ainsi pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni, pour les mêmes motifs, ni ne sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne les décisions portant fixation du pays de destination ;

8. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont les dispositions se substituent à celles désormais abrogées de l'article L. 513-2 : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Ce dernier texte énonce que " nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

9. M. G et Mme D, dont les demandes d'asile ont été rejetées par des décisions de l'office français de protection des réfugiés et apatrides du 15 décembre 2023, ne produisent aucun élément de nature à établir qu'ils encourraient des risques les visant personnellement en cas de retour dans leur pays d'origine. Dès lors, les moyens tirés de ce que les décisions attaquées auraient été prises en violation des stipulations et dispositions précitées ne peuvent qu'être écartés.

En ce qui concerne les décisions portant interdiction de retour sur le territoire français :

10. En premier lieu, les moyens dirigés contre les décisions obligeant M. G et Mme D à quitter le territoire français ayant été écartés, le moyen tiré par la voie de l'exception de l'illégalité de ces décisions soulevé à l'encontre des décisions portant interdiction de retour ne peut qu'être écarté par voie de conséquence.

11. En second lieu, il ne ressort pas des pièces des dossiers qu'au regard de la présence très récente de M. G et de Mme D en France et de ce qu'ils ne justifient pas de liens particulièrement stables ou intenses sur le territoire français et alors même qu'ils n'ont pas fait l'objet de précédentes mesures d'éloignement et ne présentent pas de menace pour l'ordre public, les interdictions de retour d'un an prononcées à leur encontre seraient entachées d'erreur de droit ou d'erreur manifeste d'appréciation dans leur principe ou leur durée.

Sur les conclusions à fin de suspension de l'exécution des décisions portant obligation de quitter le territoire français :

12. Si M. G et Mme D font valoir qu'en cas de retour en Géorgie, ils craignent à nouveau d'être exposés aux agissements de leur voisine qui souhaite s'approprier les deux logements mis par l'Etat à la disposition du père de M. G, ils n'apportent aucun élément de nature à établir la réalité de leurs craintes. Par suite, leurs conclusions à fin de suspension de l'exécution des mesures d'éloignement ne peuvent qu'être rejetées.

13. Il résulte de ce qui précède que les conclusions des requêtes de M. G et de Mme D à fin d'annulation et de suspension ainsi que, par voie de conséquence, leurs conclusions à fin d'injonction ainsi que celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1 : M. G et Mme D sont admis provisoirement à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E G, à Mme H D et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Strasbourg.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 avril 2024.

Le magistrat désigné,

A. C

La greffière,

B. Delage

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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