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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2401555

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2401555

lundi 8 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2401555
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantHEBRARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 4 et 12 mars 2024, M. B A épouse C, représentée par Me Hebrard, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 19 février 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin a prononcé son transfert aux autorités italiennes ;

3°) d'annuler l'arrêté du 19 février 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a assignée à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

4°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale dans un délai de huit jours à compter du jugement à intervenir, subsidiairement de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer dans l'intervalle une autorisation provisoire de séjour ;

5°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros hors taxe à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ;

6°) en cas de rejet de la demande d'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

Sur la légalité de la décision de transfert :

- la décision attaquée est entachée d'une incompétence de l'auteure de l'acte ;

- elle méconnaît l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît le 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, l'article 3 de son préambule, l'article L. 572-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'alinéa 4 du Préambule de la Constitution de 1946 dès lors que la Croatie présente des défaillances systémiques ;

- elle méconnaît l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

Sur la légalité de la décision portant assignation :

- la décision attaquée est entachée d'une incompétence de l'auteur de l'acte ;

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision de transfert.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 mars 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés par Mme A n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Gros en application des dispositions des articles L. 572-6 et L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gros, magistrat désigné ;

- les observations de Me Hebrard, avocate de Mme A ;

- les observations de Mme A.

La préfète du Bas-Rhin n'était ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante haïtienne, née le 27 novembre 1996, a déposé une demande d'asile auprès du guichet de la préfecture du Haut-Rhin le 11 octobre 2023. La consultation du fichier " Eurodac " a révélé que l'intéressé avait préalablement déposé une demande d'asile en Italie. Les autorités italiennes ont été saisies le 25 octobre 2024 d'une demande de reprise en charge sur le fondement de l'article 18-1 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et ont donné leur accord le 8 novembre 2023 sur le fondement des dispositions de l'article 18-1-b) de ce règlement. Par arrêté du 19 février 2024, la préfète du Bas-Rhin a prononcé le transfert de Mme A aux autorités italiennes et par arrêté du même jour l'a assignée à résidence.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme A, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ". Aux termes de l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'Etat d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre Etat. " La faculté laissée par ces dispositions à chaque État membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

4. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que Mme A est mariée depuis le 7 octobre 2019 à M. C, également de nationalité haïtienne, titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle et exerçant une activité salariée en France. Si la préfète fait valoir que la requérante ne justifie pas de l'intensité, de la stabilité et de l'ancienneté des liens qui l'unissent à son conjoint au motif qu'ils ont un parcours migratoire différent, Mme A et M. C justifient d'une communauté de vie en France et avoir acquis ensemble un bien immobilier en octobre 2023. En outre, il résulte tant des déclarations de la requérante à l'audience que de celles de M. C, qui l'accompagnait, que leur relation est réelle et sincère. Enfin, Mme A est actuellement suivie pour grossesse depuis trois mois environ, ce qui la rend susceptible en cas de transfert en Italie de se retrouver en situation d'isolement avec un enfant à naître et présenter ainsi une particulière vulnérabilité. Aussi, dans les circonstances particulières de l'espèce, Mme A est fondée à soutenir que la préfète du Bas-Rhin a entaché sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de la clause de souveraineté prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 lui permettant de déclarer la France responsable de l'examen de sa demande d'asile.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 19 février 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin a prononcé le transfert de Mme A aux autorités italiennes doit être annulé. Il y a lieu également, par voie de conséquence, d'annuler l'arrêté du 19 février 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a assignée à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Eu égard au motif d'annulation de la présente décision, il y a lieu d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de convoquer Mme A aux fins d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale dans un délai d'un mois.

Sur les frais liés au litige :

7. Mme A a obtenu, à titre provisoire, le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Mme A soit admise définitivement à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Hebrard, avocate de cette dernière, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement de la somme de 1 000 euros hors taxe à Me Hebrard. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme précitée sera versée à la requérante.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 19 février 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin a prononcé le transfert de Mme A aux autorités italiennes est annulé.

Article 3 : L'arrêté du 19 février 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin a assigné Mme A à résidence pour une durée de quarante-cinq jours est annulé.

Article 4 : Il est enjoint à la préfète du Bas-Rhin de convoquer Mme A aux fins d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente décision.

Article 5 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Hebrard, avocate de la requérante, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle, ce dernier versera à Me Hebrard la somme de 1 000 (mille) euros hors taxe au titre des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. En cas de rejet de la demande d'aide juridictionnelle cette somme sera versée à Mme A.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A épouse C, à Me Hebrard, à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à la procureure de la République près le tribunal judicaire de Mulhouse.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 avril 2024.

Le magistrat désigné,

T. GrosLa greffière,

G. Trinité

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

G. Trinité

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