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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2401606

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2401606

jeudi 4 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2401606
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantSNOECKX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 6 mars 2024, M. F G C, représenté par Me Snoeckx, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 13 février 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin a prononcé son transfert aux autorités helvétiques ;

3°) d'annuler l'arrêté du 13 février 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

4°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale dans un délai de huit jours à compter du jugement à intervenir, à défaut, de réexaminer sa situation ;

5°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros toutes taxes comprises à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur la légalité de la décision de transfert :

- la décision attaquée est entachée d'une incompétence de l'auteur de l'acte ;

- elle méconnaît l'article 4 du règlement UE n°604/2013 du 26 juin 2013 ;

- elle méconnaît l'article 5 du règlement UE n°604/2013 du 26 juin 2013 ;

- elle est entachée d'une erreur de droit au regard de l'article 5 du règlement (CE) n° 1560/2003 en ce qu'il appartient à la préfète de justifier du refus initial des autorités helvétiques de le reprendre en charge ainsi que de rapporter la preuve de la demande de réexamen soumise aux autorités helvétiques ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste dans l'appréciation de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 ;

Sur la légalité de la décision portant assignation :

- la décision attaquée est entachée d'une incompétence de l'auteur de l'acte ;

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision de transfert.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 mars 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. C n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 portant modalités d'application du règlement (CE) n° 343/2003 du Conseil, dans sa rédaction issue du règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Thomas Gros en application des dispositions des articles L. 572-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gros, magistrat désigné ;

- les observations de Me Rommelaere substituant Me Snoeckx, avocate de M. C, qui soutient en outre que la décision de transfert est entachée d'une erreur de droit au motif que les autorités italiennes, et non helvétiques, étaient compétentes pour examiner sa demande d'asile ;

- les observations de M. C assisté de Mme D, interprète en langue anglaise.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré présentée pour M. C a été enregistrée le 15 mars 2024.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant nigérian, né le 6 avril 1994, a déposé une demande d'asile auprès du guichet de la préfecture du Bas-Rhin le 20 décembre 2023. La consultation du fichier Eurodac a révélé que l'intéressé avait préalablement déposé une demande d'asile auprès des autorités helvétiques et italiennes. Les autorités de ces deux pays ont été saisies le 4 janvier 2024 d'une demande de reprise en charge sur le fondement de l'article 18-1 du règlement (UE) n°604/2013. Les autorités italiennes ont donné leur accord le 17 janvier 2024 sur le fondement des dispositions de l'article 18-1-b) du règlement. Les autorités helvétiques, quant à elles, ont refusé le 4 janvier 2024 de reprendre en charge l'intéressé. Le 15 janvier 2024 la préfète du Bas-Rhin saisissait les autorités helvétiques d'une demande de réexamen aux fins de reprise en charge de l'intéressé sur le fondement de l'article 5 du règlement n°1560/2003 du 2 septembre 2003. Les autorités helvétiques ont finalement donné leur accord le 16 janvier 2024 sur le fondement des dispositions de l'article 18-1-b) du règlement. Par arrêté du 13 février 2024, la préfète du Bas-Rhin a prononcé le transfert de M. C aux autorités helvétiques et par arrêté du même jour l'a assigné à résidence.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. C, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur le moyen commun aux décisions attaquées :

3. Par un arrêté du 26 janvier 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Bas-Rhin du même jour, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation à Mme B, cheffe du bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière et en cas d'absence ou d'empêchement de cette dernière à Mme A E, cheffe du pôle régional Dublin, à l'effet de signer les arrêtés de transfert pris en application de la procédure Dublin et les décisions d'assignation à résidence. Il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme B n'aurait pas été absente ou empêchée à la date des décisions attaquées. Il suit de là que le moyen tiré de l'incompétence de la signataire des décisions attaquées doit être écarté.

Sur les moyens propres à la décision de transfert :

4. En premier lieu, l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride dispose que : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement () 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3. / Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5. / 3. La Commission rédige, au moyen d'actes d'exécution, une brochure commune ainsi qu'une brochure spécifique pour les mineurs non accompagnés, contenant au minimum les informations visées au paragraphe 1 du présent article. Cette brochure commune comprend également des informations relatives à l'application du règlement (UE) n° 603/2013 et, en particulier, à la finalité pour laquelle les données relatives à un demandeur peuvent être traitées dans Eurodac. () ".

5. Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement n° 604/2013 doit se voir remettre l'ensemble des éléments d'information prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement. La remise de ces éléments doit intervenir en temps utile pour lui permettre de faire valoir ses observations, c'est-à-dire au plus tard lors de l'entretien prévu par les dispositions de l'article 5 du même règlement, entretien qui doit notamment permettre de s'assurer qu'il a compris correctement ces informations. Eu égard à leur nature, la remise par l'autorité administrative de ces informations prévues par les dispositions précitées constitue pour le demandeur d'asile une garantie.

6. Il ressort des pièces du dossier que, dès le dépôt de sa demande d'asile, le 20 décembre 2023, les services de la préfecture du Bas-Rhin ont remis à l'intéressé les brochures " A. J'ai demandé l'asile dans l'UE - quel pays sera responsable de ma demande d'asile ' " et " B. Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", ainsi que le guide du demandeur d'asile. Ces documents comportaient l'ensemble des informations prévues à l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 et étaient, par ailleurs, rédigés en langue anglaise qu'il a déclaré comprendre. Ainsi, M. C n'est pas fondé à soutenir que les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 auraient été méconnues.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () / 3. L'entretien individuel a lieu en temps utile et, en tout cas, avant qu'une décision de transfert du demandeur vers l'État membre responsable soit prise conformément à l'article 26, paragraphe 1. 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. / 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type () ".

8. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. C a bénéficié d'un entretien individuel auprès des services de la préfecture du Bas-Rhin, le 20 décembre 2023, conduit en anglais, langue que l'intéressé déclare comprendre. Il ne ressort pas du compte-rendu de l'entretien, signé par l'intéressé, que celui-ci n'aurait pas été mis en mesure de faire valoir toute observation qu'il jugeait utile sur sa situation. Il n'est pas davantage établi que cet entretien n'aurait pas été réalisé selon les formes et les conditions posées par l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 5 précité doit être écarté.

9. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que la préfète du Bas-Rhin rapporte la preuve de ce que, d'une part, les autorités helvétiques ont refusé, le 4 janvier 2024, de reprendre en charge M. C, d'autre part, elles ont été saisies le 15 janvier 2024 d'une demande de réexamen sur le fondement des dispositions précitées au point 4. Par suite, le moyen tiré d'une erreur de droit au regard de l'article 5 du règlement n° 1560/2003 doit être écarté.

10. En quatrième lieu, le requérant soutient que la décision de transfert est entachée d'une erreur de droit au motif que les autorités italiennes, et non helvétiques, étaient compétentes pour examiner sa demande d'asile. Il est constant que les autorités suisses, dans le cadre de leur refus initial de reprise en charge en date du 4 janvier 2024, ont fait état de ce que l'intéressé avait sollicité l'asile auprès d'elles le 4 septembre 2015 et que depuis le mois de juillet 2018 elles avaient perdu toute trace de l'intéressé. Toutefois, si le requérant fait valoir qu'il avait déjà sollicité l'asile en Italie en 2014, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il n'aurait pas quitté le territoire des États membres pendant une durée d'au moins trois mois de sorte que la responsabilité des autorités italiennes n'aurait pas cessé au sens du 2 de l'article 19 du règlement (UE) n° 604/2013. De même, s'il fait valoir qu'après son passage en Suisse il serait retourné en Italie, le document émanant des autorités italiennes qu'il produit à l'appui de ses allégations, au demeurant non traduit, ne permet de tenir pour établi, en tout état de cause, qu'il aurait déposé une nouvelle demande d'asile en Italie, faisant, qui plus est, obstacle à la compétence des autorités suisses. Dans ces conditions, la circonstance que les autorités italiennes ont également accepté sa reprise en charge est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée. Le moyen tiré d'une erreur de droit ne peut donc qu'être écarté.

11. En cinquième et dernier lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () ". La faculté laissée à chaque État membre, par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 précité, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

12. En l'espèce, M. C fait valoir que la préfète aurait dû faire usage des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 dès lors que les autorités suisses ont pris une décision de transfert aux autorités italiennes, pays dans lequel il n'a plus de droit au séjour et qui serait susceptible de prendre à son encontre une mesure d'éloignement à destination de son pays d'origine où il craint de subir des traitements inhumains et dégradants. Toutefois, contrairement à ce qu'il soutient, il ressort des pièces du dossier que les autorités suisses n'ont pas prononcé son transfert vers l'Italie et ont en revanche accepté sa reprise en charge sur le fondement de l'article 18-1-b) du règlement (UE) n° 604/2013, de sorte que le rejet de sa demande d'asile n'y revêt pas de caractère définitif, l'intéressé disposant encore de la possibilité de faire appel de cette décision. Ainsi, M. C ne démontre ni que la préfète du Bas-Rhin aurait entaché sa décision d'une erreur de droit ni d'une erreur manifeste d'appréciation pour ne pas avoir fait usage de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement précité.

Sur les moyens propres à la décision d'assignation à résidence :

13. Il résulte des points précédents que la décision de transfert prise à l'encontre de M. C n'est pas illégale. Par suite, le requérant n'est pas fondé à solliciter l'annulation, par voie de conséquence, de la décision en litige portant assignation.

14. ll résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de M. C doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et celles présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er: M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2: Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. F G C, à Me Snoeckx et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 avril 2024.

Le magistrat désigné,

T. GrosLa greffière,

A. Slovencik

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin, en ce qui la concerne ou à

tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les

parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

A. Slovencik

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