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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2401800

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2401800

vendredi 3 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2401800
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJuge unique (6)
Avocat requérantECA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 12 mars et 18 avril 2024, M. D A, représenté par Me Eca, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 10 mars 2024 par lequel le préfet de la Moselle l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros HT à verser à son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- l'arrêté contesté est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire méconnaît les articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision lui interdisant de revenir en France pendant une durée d'un an est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle porte une atteinte grave et disproportionnée à son droit constitutionnel de demander l'asile en France.

Par des mémoires en défense enregistrés les 28 mars et 24 avril 2024, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. C en application de l'article L.614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 26 avril 2024 :

- le rapport de M. C, magistrat-désigné, qui a en outre informé les parties de ce que les dispositions du 2° de l'article L. 611-1 peuvent être substituées à celles du 1° du même article comme fondement légal de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- les observations de Me Eca, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens que dans ses écritures et soutient en outre que la décision portant obligation de quitter le territoire français est dépourvue de base légale ;

-les observations de M. A, assisté de M. B, interprète en langue géorgienne.

Le préfet de la Moselle, régulièrement convoqué, n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été fixée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant albanais, est entré en France selon ses déclarations le 4 janvier 2017. Sa demande d'asile a été rejetée le 31 août 2017 par l'office français de protection des réfugiés et apatrides statuant selon la procédure accélérée, décision confirmée par la cour nationale du droit d'asile le 27 mars 2018. Sa demande de réexamen a été rejetée comme irrecevable le 14 juin 2018. Le 16 avril 2018, il s'est vu opposer une première décision d'éloignement à laquelle il n'a pas satisfait. A la suite du rejet de sa demande d'admission exceptionnelle au séjour, il a fait l'objet le 5 avril 2019 d'une deuxième mesure d'éloignement à laquelle il n'a toujours pas déféré. Le 10 mars 2024, il a fait l'objet d'un contrôle routier par les services de la police aux frontières de Thionville. Par un arrêté du même jour, pris sur le fondement de l'article L. 611-1 1° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. M. A demande au tribunal administratif d'annuler cet arrêté.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". Aux termes de l'article 61 du décret n° 2020-1717 2020-1717 du 28 décembre 2020 : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence, notamment lorsque la procédure met en péril les conditions essentielles de vie de l'intéressé ou en cas d'exécution forcée emportant saisie de biens ou expulsion. Elle est accordée de plein droit au demandeur et au défendeur lorsque la procédure concerne la délivrance d'une ordonnance de protection. /L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs :

4. M. A déclare, sans toutefois l'établir, être entré sur le territoire français le 4 janvier 2017. S'il pourrait ainsi justifier de sept années de présence sur le territoire français, il est toutefois constant que cette durée de séjour résulte du temps nécessaire à l'examen de sa demande d'asile, de sa demande de réexamen d'asile et de ses demandes de délivrance de titre de séjour qui ont toutes été rejetées ainsi que du fait qu'il n'a pas déféré aux deux mesures d'éloignement prises à son encontre les 16 avril 2018 et 5 avril 2019. Son épouse, de nationalité albanaise, également présente en France, ne justifie d'aucun droit au séjour en France. M. A ne fait valoir aucune circonstance faisant obstacle à ce que les deux enfants mineurs du couple, nés en 2007 et 2015 suivent leurs parents en cas de renvoi en Albanie, ni qu'ils ne puissent poursuivre leur scolarité dans ce pays. La cellule familiale a donc vocation à se reconstituer en Albanie. Contrairement à ses affirmations, M. A ne justifie pas d'une résidence effective et stable en France dès lors qu'il ressort de l'attestation établie par l'association Athènes qui héberge la famille que celle-ci se maintient indûment dans le dispositif de mise à l'abri depuis le 27 septembre 2018. Si M. A se prévaut d'une promesse d'embauche établie le 28 février 2022 par une entreprise d'étanchéité, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette entreprise aurait obtenu une autorisation de travail, ni même qu'elle aurait effectivement présenté une telle demande. Enfin, par courrier du 18 février 2020, le préfet de la Moselle a rejeté pour incomplétude la première demande d'admission au séjour présentée par M. A par courrier du 18 octobre 2019. S'agissant de la demande d'admission exceptionnelle au séjour présentée par M. A par courrier du 15 mars 2022, elle n'a pas été enregistrée par la préfecture dès lors que les demandes d'admission exceptionnelle au séjour se font uniquement sur rendez-vous. Dans ces conditions, M. A n'est pas fondé à soutenir que le préfet aurait entaché l'arrêté contesté du 10 mars 2024 d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle. Il n'est pas davantage fondé à soutenir que le préfet n'aurait pas procédé à un examen particulier de sa situation.

En ce qui concerne le moyen propre à la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour () ".

6. Il résulte des dispositions du règlement (UE) du parlement européen et du conseil du 14 novembre 2018 fixant la liste des pays tiers dont les ressortissants sont soumis à l'obligation de visa pour franchir les frontières extérieures des Etats membres et la liste de ceux dont les ressortissants sont exemptés de cette obligation, que les ressortissants albanais sont exemptés de l'obligation de visa lors du franchissement des frontières extérieures des Etats membres pour des séjours dont la durée n'excède pas 90 jours sur toute période de 180 jours, sous réserve qu'ils soient détenteurs de passeports biométriques.

7. Il ressort des déclarations de M. A lors de son audition le 10 mars 2024 par les services de la police aux frontières -déclarations qui ne sont pas contredites par le préfet- qu'à sa date d'entrée sur le territoire français, il était détenteur d'un passeport biométrique. Dans ces conditions, le requérant doit être regardé comme étant entré régulièrement sur le territoire français. Par suite, la décision attaquée ne pouvait être prise sur le fondement des dispositions précitées du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point, ce qui a été fait pendant l'audience.

9. La décision attaquée trouve son fondement légal dans les dispositions du 2° du même article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui peuvent être substituées à celles mentionnées dans cette décision dès lors que, tout d'abord, M. A s'étant maintenu sur le territoire français plus de trois mois après son entrée sans être titulaire d'un premier titre de séjour régulièrement délivré, il se trouvait dans la situation où, en application de ces dispositions, le préfet pouvait légalement décider de l'obliger à quitter le territoire français, ensuite, cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie, enfin, l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces deux dispositions. Par suite, il y a lieu de procéder à cette substitution de base légale.

En ce qui concerne les moyens dirigés contre la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

10. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. () ". Selon l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L 612-3 : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5 ".

11. Il est constant que M. A s'est soustrait à l'exécution des mesures d'éloignement prises à son encontre les 16 avril 2018 et 5 avril 2019. Il est également constant qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale puisqu'il se maintient indûment dans le dispositif de mise à l'abri depuis le 27 septembre 2018. Le risque que M. A se soustraie à la mesure d'éloignement prise à son encontre pouvant ainsi, par application des dispositions de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, être regardé comme établi, le préfet pouvait prendre à son encontre une décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire. Les moyens tirés de l'erreur de droit et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent par suite être écartés.

En ce qui concerne les moyens propres à la décision portant interdiction de retour :

12. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour ".

13. Pour interdire à M. A de revenir sur le territoire français pour une durée d'un an, le préfet de la Moselle, après avoir visé les dispositions de l'article L 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a rappelé les éléments propres à la situation de l'intéressé, en indiquant notamment qu'il prétend être entré sur le territoire français en janvier 2017 sans pouvoir en justifier, qu'il ne justifie pas de liens intenses et stables sur le territoire français, qu'il a fait l'objet en 2018 et 2019 de mesures d'éloignement qu'il n'a pas exécutées et que bien que son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public, il est justifiée que soit prononcée à son encontre une interdiction de retour sur le territoire d'une durée d'un an. Ainsi, et alors que M. A ne soutient pas avoir vainement tenté de faire valoir auprès de l'autorité administrative des circonstances humanitaires particulières, la décision portant interdiction de retour pour une durée d'un an est suffisamment motivée.

14. En second lieu, aux termes de l'article L. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut à tout moment abroger l'interdiction de retour. Lorsque l'étranger sollicite l'abrogation de l'interdiction de retour, sa demande n'est recevable que s'il justifie résider hors de France. () ".

15. M. A soutient que la décision lui interdisant de revenir en France porte une atteinte grave et disproportionnée à son droit constitutionnel de demander l'asile en France. Il résulte toutefois des dispositions de l'article L. 613-7 précité que M. A peut solliciter à tout moment l'abrogation de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français prise à son encontre. Si cette demande n'est recevable que si l'étranger réside hors de France, une telle condition n'est pas de nature à porter atteinte au droit d'asile dès lors que le refus d'entrée sur le territoire français ne fait pas obstacle au dépôt d'une demande d'asile à la frontière, comme l'a relevé le conseil constitutionnel dans sa décision n° 2011631 du 9 juin 2011, aux termes de laquelle il a, dans ses motifs et son dispositif, déclaré conformes à la Constitution les dispositions du III de l'article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, reprises à l'identique à l'article L. 613-7. Par suite, le moyen tiré de la violation du droit constitutionnel d'asile doit être écarté.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la requête de M. A à fin d'annulation ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées sur le fondement des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1 : M. A est admis provisoirement à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D A, à Me Eca et au préfet de la Moselle. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des Outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Strasbourg.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 mai 2024.

Le magistrat désigné,

A. C

La greffière,

A. Dorffer

La République mande et ordonne au préfet de la Moselle en ce qui le/la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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