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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2401949

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2401949

lundi 25 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2401949
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantELSAESSER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires complémentaires enregistrés les 18, 21 et 23 mars 2024, M. A C, retenu en centre de rétention administrative, représenté par Me Elsaesser, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 mars 2024 par lequel le préfet de l'Yonne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a interdit son retour pendant deux ans ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, de lui délivrer un certificat de résidence algérien portant la mention " vie privée et familiale ", dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer dans cette attente un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler dans le délai de sept jours ou, subsidiairement, de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer dans cette attente un récépissé dans le délai de sept jours ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les décisions attaquées ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'il comprend ;

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- son signataire n'a pas reçu délégation pour ce faire ;

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les articles L. 611-1 et L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et le 4° de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 et elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de son droit au séjour au regard de sa qualité de parent d'enfant français ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale et méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et le 5° de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation et de vérification préalable du droit au séjour en application de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreurs de fait ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation ;

Sur l'absence de délai de départ volontaire :

- l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français prive de base légale cette décision ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de la menace à l'ordre public que son comportement constituerait ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation ;

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

- son signataire n'a pas reçu délégation pour ce faire ;

- l'illégalité de la décision portant refus de délai de départ volontaire prive de base légale cette décision ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de l'opportunité de sa durée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en portant une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de l'existence de circonstances humanitaires et à tout le moins d'une insuffisance de motivation ;

Sur la désignation du pays de destination :

- l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français prive de base légale cette décision ;

- cette décision est insuffisamment motivée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 mars 2024, le préfet de l'Yonne, représenté par Me Rannou, conclut au rejet de la requête, en soutenant que les moyens ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale de New York du 26 janvier 1990 relative aux droits de l'enfant ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. B pour statuer sur les litiges relevant des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B ;

- les observations de Me Elsaesser, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens, et de M. C, assisté de Mme D, interprète en langue arabe ;

- les observations de Me Morel, représentant le préfet de l'Yonne.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant algérien né le 31 mai 1999, déclare être entré en France en septembre 2020. Le 15 mars 2024, il a été placé en garde à vue pour des faits de violences sur sa conjointe. Par un arrêté du 16 mars 2024, le préfet de l'Yonne l'a obligé à quitter le territoire français, sans délai de départ volontaire, a désigné le pays à destination duquel il pourra être reconduit et l'a interdit de retour pendant deux ans. Il a alors été placé en rétention administrative. M. C demande au tribunal l'annulation des décisions contenues dans l'arrêté du 16 mars 2024.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa nouvelle version issue de la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit. "

3. Aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié : " () / Le certificat de résidence d'un an portant la mention vie privée et familiale est délivré de plein droit : / () 4) au ressortissant algérien ascendant direct d'un enfant français mineur résidant en France, à la condition qu'il exerce même partiellement l'autorité parentale à l'égard de cet enfant ou qu'il subvienne effectivement à ses besoins. Lorsque la qualité d'ascendant direct d'un enfant français résulte d'une reconnaissance de l'enfant postérieure à la naissance, le certificat de résidence d'un an n'est délivré au ressortissant algérien que s'il subvient à ses besoins depuis sa naissance ou depuis au moins un an () ". Il résulte de ces stipulations que le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit à l'ascendant direct d'un enfant français mineur résidant en France à l'égard duquel il exerce l'autorité parentale, sans qu'il ait à établir contribuer effectivement à son entretien et à son éducation.

4. Il ressort des pièces du dossier que M. C a présenté une demande d'admission au séjour le 6 février 2024 qui a généré un accusé de réception précisant que sa demande sera examinée par la préfecture compétente. Pourtant, les termes de l'arrêté attaqué ne permettent pas de s'assurer qu'avant d'obliger l'intéressé à quitter le territoire français, le préfet de l'Yonne a pris en compte cette demande ni qu'il aurait procédé à la vérification du droit au séjour de l'intéressé conformément aux prescriptions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en particulier au regard de sa qualité d'ascendant algérien d'un enfant français qu'il a reconnu le 30 janvier 2023, avant sa naissance intervenue le 25 juin 2023, et à l'égard duquel il exerce donc l'autorité parentale en l'absence d'élément établissant le contraire. Par suite, le requérant est fondé à soutenir que ce faisant, le préfet de l'Yonne, quand bien même il considèrerait que la présence en France de M. C constitue une menace pour l'ordre public, a entaché la décision portant obligation de quitter le territoire français contestée d'un défaut d'examen de sa situation et de vérification de son droit au séjour préalablement à son édiction.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. C est fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué dans son ensemble.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

6. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. "

7. L'exécution du présent jugement n'implique pas qu'un titre de séjour soit délivré au requérant. En revanche, en application des dispositions citées au point précédent, elle implique que M. C soit muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que la préfecture statue à nouveau sur son cas. Il y a lieu, dès lors, d'enjoindre au préfet de l'Yonne de procéder au réexamen de la situation du requérant dans le délai de deux mois suivant la date du présent jugement et de lui délivrer, dans le délai de huit jours suivant cette même date, une autorisation provisoire de séjour jusqu'à l'aboutissement de ce réexamen. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés à l'instance :

8. En application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par le requérant et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1 : L'arrêté du 16 mars 2024 par lequel le préfet de l'Yonne a obligé M. C à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a interdit son retour pendant deux ans est annulé dans toutes ses dispositions.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Yonne de réexaminer la situation de M. C dans le délai de deux mois suivant la date du présent jugement et de lui délivrer, dans le délai de huit jours suivant cette même date, une autorisation provisoire de séjour valable durant ce réexamen.

Article 3 : L'Etat versera à M. C la somme de 1 000 (mille) euros au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Elsaesser et au préfet de l'Yonne. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au procureur de la République près le tribunal judiciaire d'Auxerre.

Prononcé en audience publique le 25 mars 2024.

Le magistrat désigné,

O. BLa greffière,

G. Trinité

La République mande et ordonne au préfet de l'Yonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

G. Trinité

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