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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2402005

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2402005

lundi 15 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2402005
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantBOUKARA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires complémentaires enregistrés les 20 et 25 mars 2024, M. B C, représenté par Me Boukara, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 mars 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a désigné le pays à destination duquel il pourra être reconduit et l'a interdit de circulation pendant trois ans ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros hors taxe au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur les moyens communs aux décisions attaquées :

- ces décisions méconnaissent le droit d'être entendu dans le cadre d'une procédure contradictoire en application d'un principe général du droit de l'Union européenne ;

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- cette décision n'est pas suffisamment motivée et est entachée d'un défaut d'examen personnel de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur de fait ;

- elle est entachée d'une erreur de droit quant à l'impossibilité de la libération conditionnelle sous la forme d'un placement d'un bracelet électronique avec une mesure d'éloignement du territoire français ;

- elle méconnaît l'article L. 251-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- subsidiairement, elle méconnaît l'article 27 paragraphe 2 de la directive 2004/38/CE du 29 avril 2004 et le 2° de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

Sur le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

- l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français prive de base légale cette décision ;

- cette décision méconnaît l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et, sinon, est entachée d'un défaut d'examen, d'une erreur de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur l'interdiction de circulation sur le territoire français :

- l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français et du refus de délai de départ volontaire prive de base légale cette décision ;

- cette décision est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur d'appréciation au regard de la menace à l'ordre public qu'il représenterait et méconnaît la présomption d'innocence ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 mars 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête, en soutenant que les moyens ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. A pour statuer sur les litiges relevant des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A ;

- les observations de Me Boukara, avocate de M. C, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens, en présence de M. C.

La préfète du Bas-Rhin, régulièrement convoquée, n'était ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré, présentée pour M. C, a été enregistrée le 26 mars 2024.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant italien né le 3 juillet 2003 à Padoue, est, selon ses dires, entré en France le 12 septembre 2014 avec ses parents et sa fratrie. Il a été condamné par un jugement du 5 août 2021 du tribunal correctionnel de Strasbourg à une peine de deux mois d'emprisonnement pour détention, offre ou cession non autorisés de stupéfiants, puis, par un jugement du 14 novembre 2022 du tribunal correctionnel de Strasbourg, à une peine de deux ans d'emprisonnement pour récidive de détention, offre ou cession non autorisés de stupéfiants. Il a été écroué à la maison d'arrêt de Strasbourg le 12 novembre 2022 puis transféré au centre pénitentiaire de Mulhouse-Lutterbach le 23 mai 2023 avant d'être placé au centre de semi-liberté de Soufelweyersheim sous le régime de la détention à domicile sous surveillance électronique le 13 novembre 2023. M. C est très défavorablement connu des services de police pour d'autres méfaits. Par un arrêté du 12 mars 2024, la préfète du Bas-Rhin l'a obligé à quitter le territoire français, sans délai de départ volontaire, a désigné le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et l'a interdit de circulation pendant trois ans. M. C, dont la levée d'écrou est fixée au 22 mai 2024, demande au tribunal l'annulation de ces décisions contenues dans cet arrêté.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : / 1° Ils ne justifient plus d'aucun droit au séjour tel que prévu par les articles L. 232-1, L. 233-1, L. 233-2 ou L. 233-3 ; / 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ; () / L'autorité administrative compétente tient compte de l'ensemble des circonstances relatives à leur situation, notamment la durée du séjour des intéressés en France, leur âge, leur état de santé, leur situation familiale et économique, leur intégration sociale et culturelle en France, et l'intensité des liens avec leur pays d'origine. " Aux termes de l'article L. 251-2 du même code : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français en application de l'article L. 251-1 les citoyens de l'Union européenne ainsi que les membres de leur famille qui bénéficient du droit au séjour permanent prévu par l'article L. 234-1. " Le premier alinéa de l'article

L. 234-1 dispose : " Les citoyens de l'Union européenne mentionnés à l'article L. 233-1 qui ont résidé de manière légale et ininterrompue en France pendant les cinq années précédentes acquièrent un droit au séjour permanent sur l'ensemble du territoire français. " Aux termes de l'article L. 200-4 du même code : " Par membre de famille d'un citoyen de l'Union européenne, on entend le ressortissant étranger, quelle que soit sa nationalité, qui relève d'une des situations suivantes : / () 2° Descendant direct âgé de moins de vingt-et-un ans du citoyen de l'Union européenne ou de son conjoint () ".

5. D'une part, M. C soutient qu'en tant que citoyen européen il ne peut fait faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français en application de l'article L. 251-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il a acquis le droit au séjour permanent prévu à l'article L. 234-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Cependant, les pièces du dossier ne sont pas suffisantes pour établir qu'il a résidé de manière ininterrompue en France pendant les cinq années qui ont précédé son incarcération à compter du 12 novembre 2022, en particulier au cours des années 2020 et 2021. D'autre part, en revanche, il ressort des pièces du dossier que la mère de M. C, chez qui il réside à Strasbourg dans le cadre de l'aménagement de sa peine sous la forme de la détention à domicile sous surveillance électronique, a la nationalité italienne et est titulaire d'une carte de séjour délivrée par les autorités françaises en tant que citoyenne de l'Union européenne sur laquelle est portée la mention " séjour permanent ". Dans ces conditions, le requérant, qui est âgé de moins de 21 ans, est membre de famille d'une citoyenne européenne, au sens de l'article L. 200-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, bénéficiant du droit au séjour permanent. Il ne peut donc pas faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français, à tout le moins jusqu'à ce qu'il atteigne l'âge de 21 ans, quand bien même il ressort également des pièces du dossier que son comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société au sens de l'article L. 251-1 du même code. Par suite, le requérant est fondé à soutenir que la mesure d'éloignement attaquée a été prise en méconnaissance de l'article L. 251-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. Il y a lieu, dès lors, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, de prononcer l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français attaquée ainsi, par voie de conséquence, que des décisions refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire, désignant le pays de destination et interdisant l'intéressé de circulation pendant trois ans, contenues dans l'arrêté du 12 mars 2024 de la préfète du Bas-Rhin.

Sur les frais liés à l'instance :

7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. C de la somme de 1 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DECIDE :

Article 1 : L'arrêté du 12 mars 2024 de la préfète du Bas-Rhin est annulé dans toutes ses dispositions.

Article 2 : L'Etat versera à M. C la somme de 1 000 (mille) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B C et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à la procureure de la République près le tribunal judiciaire de Strasbourg.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 avril 2024.

Le magistrat désigné,

O. ALa greffière,

G. Trinité

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

G. Trinité

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