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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2402223

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2402223

lundi 15 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2402223
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantSCHALCK

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 29 mars 2024, M. C B, représenté par Me Schalck, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 27 mars 2024 par lequel le préfet du Haut-Rhin a refusé de l'admettre au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination, et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

3°) d'annuler l'arrêté du 27 mars 2024 par lequel le préfet du Haut-Rhin l'a assigné à résidence dans le département du Haut-Rhin ;

4°) d'enjoindre au préfet du Haut-Rhin de réexaminer sa situation dans un délai de 15 jours à compter du jugement à intervenir et lui délivrer dans l'intervalle une autorisation provisoire de séjour pendant la durée du réexamen.

M. B soutient que :

Sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français:

- l'obligation de quitter le territoire français est entachée d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 12 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur la légalité de la décision fixant le pays de destination :

- l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français prive la décision fixant le pays de destination de base légale ;

- la décision fixant le pays de renvoi est entachée d'une insuffisance de motivation ;

Sur la légalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an :

- l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français prive l'interdiction de retour sur le territoire français de base légale ;

- la décision d'interdiction est entachée d'erreur d'appréciation quant à la durée de l'interdiction prononcée ;

Sur la légalité de la décision d'assignation à résidence :

- l'assignation à résidence est entachée d'incompétence ;

- l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français prive l'assignation à résidence de base illégale ;

- l'assignation à résidence est entachée d'erreur manifeste d'appréciation eu égard à ses garanties de représentation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 avril 2024, le préfet du Haut-Rhin conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Dulmet en application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Dulmet, magistrate désignée ;

- les observations de Me Schalck, avocate de M. B qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et précise en outre que le procureur de la République n'a pris aucune mesure suite à l'ouverture d'enquête destinée à vérifier la régularité du mariage envisagé.

Le préfet du Haut-Rhin, régulièrement convoqué, n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant algérien né en 1983, a déclaré être entré irrégulièrement en France le 12 octobre 2022. Il a été convoqué le 27 mars 2024 par les services de la police aux frontières de Saint-Louis dans le cadre d'une enquête tendant à démontrer si son projet de mariage avec une ressortissante française était inspiré par la seule préoccupation d'obtenir un titre de séjour ou la nationalité française. Il a fait l'objet le même jour d'un arrêté du préfet du Haut-Rhin portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et lui faisant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, ainsi que d'un arrêté portant assignation à résidence. M. B demande au tribunal d'annuler ces arrêtés.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président./ L'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut également être accordée lorsque la procédure met en péril les conditions essentielles de vie de l'intéressé, notamment en cas d'exécution forcée emportant saisie de biens ou expulsion. " . Aux termes de l'article 61 du décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 portant application de la loi du 10 juillet 1991 : " () L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Eu égard à la situation d'urgence, il y a lieu d'admettre M. B provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la légalité de l'obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, par un arrêté du 21 août 2023, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture du Haut-Rhin, le préfet du Haut-Rhin a donné délégation, en cas d'absence ou d'empêchement de M. G E, directeur des migrations et de l'intégration, à Mme F D, cheffe du bureau de l'asile et de l'éloignement, à l'effet de signer, notamment, les décisions portant obligation de quitter le territoire français , refus d'accorder un délai de départ volontaire, interdiction de retour sur le territoire français, fixation du pays de destination et assignations à résidence. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. E n'aurait pas été absent ou empêché à la date de cette décision. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte attaqué doit être écarté.

5. En deuxième lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde. Le moyen tiré du défaut de motivation manque en fait et doit être écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. M. B, qui est entré selon ses déclarations sur le territoire français le 12 octobre 2022 expose qu'il entretient depuis le mois de juillet 2023 une relation amoureuse avec Mme A, ressortissante française. Il est constant que le couple envisage de se marier le 6 juillet 2024. M. B se prévaut également de la présence sur le territoire français de sa mère, son frère et sa sœur, qui ont tous la nationalité française. Cependant la relation de M. B avec Mme A apparaît récente, et le requérant ne démontre aucune proximité particulière avec sa mère et sa sœur, qui résident à Clichy, ou son frère, qui vit à Toulouse. Les attestations de témoins qu'il produit n'établissent pas que le requérant entretiendrait des liens d'une particulière intensité avec la France. Il ne ressort en outre pas des pièces du dossier qu'il serait dépourvu d'attaches en Algérie, où il a vécu jusqu'à l'âge de 39 ans. Dans ces conditions, eu égard à la durée et aux conditions du séjour de M. B en France, la décision par laquelle le préfet du Haut-Rhin lui a fait obligation de quitter le territoire français ne peut être regardée comme portant à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels cette décision a été prise. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 12 de la même convention : " A partir de l'âge nubile, l'homme et la femme ont le droit de se marier et de fonder une famille selon les lois nationales régissant l'exercice de ce droit. ".

9. Il est constant que M. B a déposé un dossier auprès de la mairie de Mulhouse en vue de la célébration de son mariage prévu le 6 juillet 2024 avec une ressortissante française, et qu'il a été convoqué le 27 mars 2024 par les services de police dans le cadre d'une enquête tendant à déterminer si son projet de mariage était inspiré par la seule préoccupation d'obtenir ou de faire obtenir un titre de séjour ou le bénéfice d'une protection contre l'éloignement ou aux seules fins d'acquérir ou de faire acquérir la nationalité française. Le préfet du Haut-Rhin a décidé, ce même jour, de prononcer à son encontre une mesure d'éloignement. Il est constant que M. B séjournait en France de manière irrégulière depuis presque un an et demi à la date de l'arrêté en litige et qu'il n'avait engagé aucune démarche en vue de régulariser sa situation suite à son entrée irrégulière sur le territoire français. Il ne ressort, ainsi, pas des pièces du dossier que le préfet du Haut-Rhin aurait été informé du caractère irrégulier du séjour de M. B avant l'audition réalisée le 27 mars 2024. La mesure contestée n'a fait que tirer les conséquences de l'irrégularité de la présence en France de M. B dans un délai rapide mais non inhabituel lorsqu'un cas de séjour irrégulier est révélé au cours d'une enquête de gendarmerie. Dans ces circonstances, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette décision a eu pour motif déterminant de faire obstacle au mariage de M. B, prévu plusieurs mois plus tard. Par conséquent, cette décision n'a ni pour objet, ni pour effet de lui interdire de se marier. L'arrêté du 27 mars 2024 ne méconnait ainsi pas les stipulations citées au point précédent.

Sur la légalité de la décision fixant le pays de destination :

10. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à exciper, par la voie de l'exception, de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français à l'encontre de la décision fixant le pays de destination.

11. En deuxième lieu, la décision fixant le pays de destination comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde. Le moyen tiré du défaut de motivation manque en fait et doit être écarté.

12. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. B, qui a vécu en Algérie jusqu'à l'âge de 39 ans, serait isolé dans ce pays, ni que sa vie ou sa sécurité y seraient menacées. A supposer que les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation, de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile soient soulevés, ces moyens ne peuvent être accueillis.

Sur la légalité de l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an :

13. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français devrait être annulée par voie de conséquence de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.

14. En second lieu aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. (). "

15. M. B, qui fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, se prévaut de sa relation avec Mme A et de la présence en France de sa mère, son frère et sa sœur, tous trois de nationalité française. Cependant, ces seules circonstances, telles qu'elles ont été décrites au point 7 du présent jugement, ne suffisent pas à établir l'existence de circonstances humanitaires justifiant qu'il soit dérogé à l'édiction d'une interdiction de retour sur le territoire français. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que M. B ne réside en France que depuis le mois d'octobre 2022, et qu'il n'a jamais entrepris de régulariser sa situation administrative. Il n'établit pas, outre la relation amoureuse dont il se prévaut, avoir des liens d'une particulière intensité avec la France. Dans ces conditions, il ne ressort pas des pièces du dossier que la durée d'interdiction de retour sur le territoire français d'un an serait disproportionnée.

Sur la légalité de la décision d'assignation à résidence :

16. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à exciper, par la voie de l'exception, de l'illégalité de l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai à l'encontre de la décision l'assignat à résidence.

17. En deuxième lieu, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'acte attaqué doit être écarté pour le motif exposé au point 4 du présent jugement.

18. En troisième lieu, il ressort des termes mêmes de la décision attaquée qu'elle a uniquement pour objet d'assigner M. B à résidence dans le département du Haut-Rhin, de lui interdire de sortir de ce département sans autorisation et de lui enjoindre de se présenter une fois par semaine aux services de la direction départementale de la police aux frontières de Mulhouse. Le requérant n'est pas fondé à soutenir que ces modalités de contrôle, limitées à une seule présentation par semaine, seraient disproportionnées par rapport au but en vue duquel elles ont été prises. En outre, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé a pu être assigné à résidence, et non placé en rétention administrative, eu égard aux garanties de représentation effectives dont il dispose. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet du Haut-Rhin aurait entaché la décision attaquée d'une erreur d'appréciation doit être écarté.

19. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de M. B doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction.

D E C I D E

Article 1 : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Me Schalck et au préfet du Haut-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 avril 2024.

La magistrate désignée,

A. Dulmet La greffière,

L. Rivalan

La République mande et ordonne au préfet du Haut-Rhin, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

L. Rivalan

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