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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2402880

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2402880

vendredi 3 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2402880
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantBLOCH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 23 avril 2024, enregistrée le même jour au greffe du tribunal, la magistrate désignée du tribunal administratif de Nancy a transmis au tribunal, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête présentée par Mme E C.

Par une requête, enregistrée le 18 avril 2024 au greffe du tribunal administratif de Nancy, Mme B E C demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 16 avril 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a obligée à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente décision et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 2 000 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

Sur les moyens communs aux décisions attaquées :

- les décisions attaquées sont entachées d'incompétence ;

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'il comprend ;

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

Sur la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire :

- son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public ;

- elle ne présente pas de risque de fuite ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur l'interdiction de circulation sur le territoire français :

- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 avril 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par un courrier du 29 avril 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de la méconnaissance du champ d'application de la loi par la préfète du Bas-Rhin qui a refusé un délai de départ volontaire à Mme E C sur le fondement des dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors que l'intéressée est ressortissante d'un Etat membre de l'Union européenne.

Vu :

- l'ordonnance du 19 avril 2024 du juge des libertés et de la détention prononçant la remise en liberté de Mme E C ;

- l'arrêté du 19 avril 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin a assigné à résidence Mme E C dans le département du Bas-Rhin ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Eymaron en application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Eymaron, magistrate désignée ;

- les observations de Me Bloch, avocate de Mme E C, absente à l'audience, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens.

La préfète du Bas-Rhin, régulièrement convoquée, n'était ni présente ni représentée.

L'instruction a été close à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur les moyens communs aux décisions attaquées :

1. En premier lieu, par un arrêté du 8 mars 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Bas-Rhin du même jour, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation, en cas d'absence ou d'empêchement de Mme D A, cheffe du bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière, à Mme F G, adjointe à la cheffe de bureau, à l'effet de signer les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de ce que ces dernières seraient entachées d'incompétence doit être écarté.

2. En deuxième lieu, les décisions attaquées comportent les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de leur motivation doit être écarté.

3. En dernier lieu, les conditions de notification d'une décision administrative étant sans incidence sur sa légalité, la circonstance, à la supposer établie, que les décisions attaquées auraient été notifiées à Mme E C dans une langue qu'elle ne comprend pas, est sans incidence sur leur légalité. Par suite, le moyen doit être écarté comme inopérant.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

4. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

5. Mme E C, ressortissante espagnole présente sur le territoire français, selon ses allégations, depuis trois ans, n'y justifie ni d'une intégration particulière ni de ce qu'elle aurait entamé des démarches en vue de régulariser sa situation administrative. Il ressort, en outre, des pièces du dossier qu'elle a été placée en garde à vue le 15 avril 2023, pour des faits de vols aggravés qu'elle ne conteste pas avoir commis et qu'elle est déjà défavorablement connue des services de police pour des faits de vol commis en 2022. Par ailleurs, si elle se prévaut de la présence de ses trois enfants, il ressort des pièces du dossier, et notamment des éléments que la requérante a présentés lors de son audition par les services de police, le 15 avril 2024, et de ceux présentés à l'audience, qu'elle n'en a pas la charge et qu'ils sont placés auprès de familles d'accueil. Dans ces circonstances, Mme E C n'est pas fondée à soutenir que la préfète du Bas-Rhin a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a pris la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

Sur la décision fixant le pays de destination :

6. En premier lieu, le moyen tiré de ce que la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 5 du présent jugement.

7. En second lieu, Mme E C n'apporte aucun élément susceptible de démontrer qu'elle serait exposée à un risque de traitements inhumains ou dégradants en Espagne. Par suite, et en tout état de cause, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

Sur le refus de délai de départ volontaire :

8. L'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / 2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ; / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Par ailleurs, aux termes des dispositions de l'article L. 251-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les étrangers dont la situation est régie par le présent livre disposent, pour satisfaire à l'obligation qui leur a été faite de quitter le territoire français, d'un délai de départ volontaire d'un mois à compter de la notification de la décision. / L'autorité administrative ne peut réduire le délai prévu au premier alinéa qu'en cas d'urgence et ne peut l'allonger qu'à titre exceptionnel. ".

9. Le refus d'accorder un délai de départ volontaire à Mme E C est motivé par la circonstance qu'il existe un risque qu'elle se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français, dès lors qu'elle ne présente pas de document transfrontière et ne présente pas de garantie de représentation, et que son comportement représente une menace à l'ordre public. Une telle motivation est propre aux décisions de même nature adoptée sur le fondement des dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et il ne peut en être déduit qu'il aurait été procédé à l'examen de l'urgence à éloigner l'intéressée, comme l'impose l'article L. 251-3 du même code pour les ressortissants européens. La décision attaquée doit dès lors être regardée comme ayant été prise sur le fondement des seuls articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au demeurant expressément visés par la décision attaquée, sans qu'il puisse être établi qu'il ne s'agit que d'une simple erreur de plume, et non sur celui de l'article L. 251-3 du même code, applicable à l'intéressée en sa qualité de citoyenne de l'Union européenne. Par suite, la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire à Mme E C méconnaît le champ d'application de la loi et doit, pour ce motif, être annulée, ainsi qu'en ont été informées d'office les parties et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés à l'encontre de cette décision.

Sur l'interdiction de circulation sur le territoire français :

10. Aux termes de l'article L. 251-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut, par décision motivée, assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français édictée sur le fondement des 2° ou 3° de l'article L. 251-1 d'une interdiction de circulation sur le territoire français d'une durée maximale de trois ans ". Aux termes du sixième alinéa de l'article L. 251-1 du même code, applicable en vertu de l'article L. 251-6 : " L'autorité administrative compétente tient compte de l'ensemble des circonstances relatives à leur situation, notamment la durée du séjour des intéressés en France, leur âge, leur état de santé, leur situation familiale et économique, leur intégration sociale et culturelle en France, et l'intensité des liens avec leur pays d'origine ".

11. Eu égard à ce qui a été indiqué au point 5 du présent jugement, Mme E C n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation.

12. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que Mme E C est seulement fondée à solliciter l'annulation de la décision du 16 avril 2024 par laquelle la préfète du Bas-Rhin a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. Aux termes de l'article L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de ne pas accorder de délai de départ volontaire est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné à cette fin rappelle à l'étranger son obligation de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera fixé par l'autorité administrative en application des articles L. 612-1 ou L. 612-2. Ce délai court à compter de sa notification. ".

14. L'annulation de la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire à Mme E C n'implique pas la délivrance d'une autorisation provisoire de séjour, l'intéressée restant tenue d'exécuter la décision l'obligeant à quitter le territoire français dans le délai qui sera fixé par l'autorité préfectorale conformément aux dispositions de l'article L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, les conclusions tendant à ce qu'il soit enjoint à la préfète du Bas-Rhin de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour doivent être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

15. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par Mme E C sur le fondement des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1 : La décision du 16 avril 2024 par laquelle la préfète du Bas-Rhin a refusé d'accorder un délai de départ volontaire à Mme E C est annulée.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme E C est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B E C, à Me Bloch et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à la procureure de la République près le tribunal judiciaire de Strasbourg.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 mai 2024.

La magistrate désignée,

A.-L. Eymaron La greffière,

G. Trinité

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

G. Trinité

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