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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2403359

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2403359

jeudi 27 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2403359
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantELSAESSER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 mai 2024, M. A B, représenté par Me Elsaesser, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 12 mai 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination, et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

3°) d'annuler l'arrêté du 12 mai 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a assigné à résidence ;

4°) d'annuler la décision du 12 mai 2024 portant remise contrainte de son passeport à l'autorité préfectorale ;

5°) d'enjoindre, à titre principal, à la préfète du Bas-Rhin de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de cinq jours et sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter du jugement à intervenir, durant le réexamen de sa situation ;

6°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de lui remettre son passeport, dans un délai de cinq jours et sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter du jugement à intervenir ;

7°) à titre subsidiaire, d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de lui remettre une attestation de remise de son passeport, dans un délai de cinq jours et sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à compter de la notification du jugement à intervenir ;

8°) de modifier les modalités d'exercice des obligations découlant de la décision portant assignation à résidence et fixer le commissariat de police de Sélestat, ou la brigade de gendarmerie de Châtenois, comme lieu de pointage hebdomadaire ;

9°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros hors taxe à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative ou, en cas de non-admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle, à lui verser directement sur le seul fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B soutient que :

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- le droit à être entendu garanti par la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne a été méconnu ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'erreur manifeste d'appréciation, dès lors que sa situation justifie l'octroi d'un titre de séjour, eu égard à ses attaches familiales sur le territoire français, à son activité professionnelle sur le territoire français et à ses efforts d'intégration, qui constituent des circonstances humanitaires au sens des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision est entachée d'erreur de fait ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- elle est insuffisamment motivée ;

Sur la décision lui refusant un délai de départ volontaire :

- la décision lui refusant un délai de départ volontaire est privée de base légale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- cette décision est privée de base légale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est privée de base légale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- cette décision est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur l'assignation à résidence :

- la décision portant assignation à résidence est privée de base légale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation, les modalités de contrôle prévoyant un lieu de pointage excessivement éloigné de son domicile ;

Sur la décision portant obligation de remise du passeport :

- la décision est entachée d'un vice de procédure, aucune attestation de remise ne lui ayant été délivrée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 mai 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Merri en application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Merri, magistrate désignée ;

- les observations de Me Elsaesser, avocate de M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et soutient en outre que :

* l'obligation de quitter le territoire français est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation, en l'absence d'examen à 360° de sa situation, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans leur rédaction résultant de la loi du 26 janvier 2024 et de l'expérimentation en cours dans certaines préfectures ;

* l'interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'illégalité en tant qu'il n'a pas été procédé à l'examen de sa situation prévu par les textes ;

- les observations de M. B, assisté de Mme C, interprète en langue arabe, qui confirme résider et travailler en tant que compagnon au sein de la communauté Emmaüs de Scherwiller, dans l'attente de la signature d'un contrat de travail en tant que cuisinier. Il produit à l'instance la promesse d'embauche y afférent et l'ensemble des documents justifiant de ses démarches.

La préfète du Bas-Rhin, régulièrement convoquée, n'était ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant algérien né en 1989, est entré en France en août 2023 accompagné de son épouse, ressortissante algérienne. Interpellé et placé en retenue administrative le 12 mai 2024, il a fait l'objet, le même jour, d'un arrêté par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an. Par un second arrêté du même jour, la préfète du Bas-Rhin a assigné M. B à résidence dans le département du Bas-Rhin. M. B demande au tribunal d'annuler ces deux arrêtés.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête, il y a lieu de prononcer au bénéfice de M. B l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Elle est édictée après vérification du droit au séjour, en tenant notamment compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France et des considérations humanitaires pouvant justifier un tel droit. () ".

5. D'une part, il ne ressort pas des termes de la décision attaquée, qui ne vise pas l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié que la préfète du Bas-Rhin aurait, avant d'édicter l'arrêté en litige, vérifié l'éventuel droit au séjour de M. B.

6. D'autre part, si la décision indique que le requérant n'était pas muni d'un passeport en cours de validité, il ressort des pièces produites en défense par la préfète du Bas-Rhin que le passeport remis par l'intéressé contre récépissé est valable jusqu'au 18 février 2027.

7. Enfin, il ressort de l'audition de M. B par les services de la police aux frontières que ce dernier a déclaré être compagnon Emmaüs depuis son arrivée en France, et rester dans l'attente de la formalisation d'une promesse d'embauche en tant que cuisinier pour solliciter un titre de séjour en cette qualité. M. B justifie, par la production de pièces antérieures à la décision attaquée, de sa qualité de compagnon depuis le 30 août 2023, de son hébergement et de son activité au sein de la communauté Emmaüs de Scherwiller, et d'une promesse d'embauche en contrat à durée indéterminée en tant que cuisinier. La décision attaquée, qui se borne à mentionner que M. B, alors placé en retenue administrative, ne justifie pas de la réalité de ces éléments, ne peut dans ces conditions qu'être regardée que comme entachée d'un défaut d'examen de la situation du requérant.

8. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision faisant obligation à M. B de quitter le territoire français doit être annulée, ainsi que, par voie de conséquence, les décisions lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination, lui interdisant le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an et l'assignant à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Le présent jugement implique, en application des dispositions de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que l'autorité administrative procède au réexamen de la situation de M. B dans un délai qu'il convient de fixer à deux mois à compter de la notification de la présente décision, et qu'elle le munisse, dans l'attente d'une nouvelle décision, d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

10. Le présent jugement implique également qu'il soit enjoint à la préfète du Bas-Rhin de restituer le passeport de M. B dont il ne résulte pas de l'instruction qu'il aurait été retenu pour une autre cause que la garantie de son départ ordonné par l'arrêté annulé. Par suite, et sous réserve de changement dans les circonstances de droit et de fait, il y a lieu d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de restituer le passeport de M. B sans délai. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :

11. M. B ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve de l'admission définitive de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Elsaesser, avocate de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Elsaesser de la somme de 1 000 euros hors taxe.

D E C I D E

Article 1 : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Les décisions du 12 mai 2024 sont annulées.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète du Bas-Rhin, sous réserve de changement dans les circonstances de droit et de fait, de restituer le passeport de M. B.

Article 4 : Il est enjoint à la préfète du Bas-Rhin de procéder au réexamen de la situation de M. B, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement, et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans l'attente du réexamen de sa situation.

Article 5 : L'État versera à Me Elsaesser une somme de 1 000 (mille) euros hors taxe en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de l'admission définitive de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Elsaesser renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Elsaesser et à la préfète du Bas-Rhin. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à la procureure de la République près le tribunal judiciaire de Colmar.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024.

La magistrate désignée,

D. MerriLa greffière,

G. Trinité

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

G. Trinité

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