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AccueilJurisprudence administrativeN° TA67-2403572

Tribunal Administratif de Strasbourg — Décision N° TA67-2403572

jeudi 18 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Strasbourg
SectionTribunal Administratif de Strasbourg
N° DossierTA67-2403572
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème Chambre
Avocat requérantZIND

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, respectivement enregistrés les 23 mai et 20 juin 2024, M. C A, représenté par Me Zind, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 novembre 2023 par lequel le préfet de la Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire pendant une année ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Moselle de lui délivrer le titre de séjour sollicité, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou subsidiairement, de réexaminer sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 600 euros TTC à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Sur la décision de refus de titre de séjour :

- le préfet ne démontre pas la fraude concernant les documents d'état civil produits ; il n'a fait l'objet d'aucune poursuite pénale pour faux ou usage de faux, en dépit du signalement effectué par le préfet vers le procureur de la République ;

- la décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à son intégration en France ; il justifie de son parcours depuis son arrivée en France alors qu'il était mineur, de l'obtention de son diplôme, de l'emploi qu'il occupe à plein temps et du salaire qu'il perçoit, de son entourage amical et professionnel en France ;

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité qui entache la décision de refus de titre de séjour ;

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité qui entache l'obligation de quitter le territoire français.

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire :

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité qui entache l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation, dès lors que sa présence en France ne constitue aucune menace pour l'ordre public et qu'il justifie avoir fixé en France sa vie privée et familiale.

Par un mémoire en défense enregistré le 12 juin 2024, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués par M. A ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 13 juin 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 20 juin 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

-la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Merri, première conseillère,

- et les observations de Me Zind, avocat de M. A, présent à l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, ressortissant guinéen se disant né le 1er février 2004, est entré en France le 22 janvier 2020 et a été placé au service de l'aide sociale à l'enfance (ASE) de Moselle par ordonnance de placement provisoire du 5 février 2020, confirmée par jugement du tribunal pour enfants de B le 21 août 2020. Le 8 février 2021, M. A a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et s'est vu délivrer dix récépissés successifs l'autorisant à travailler. Par un arrêté du 21 novembre 2023, dont le requérant sollicite l'annulation, le préfet de la Moselle a refusé de faire droit à sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé son pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire d'une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ".

3. Lorsqu'il examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour présentée sur le fondement de ces dispositions, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, qu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et dix-huit ans, qu'il justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle et que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Il lui revient ensuite, dans le cadre du large pouvoir dont il dispose, de porter une appréciation globale sur la situation de l'intéressé, au regard notamment du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Il appartient au juge administratif, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation ainsi portée.

4. D'autre part, aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; () ". Aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. ".

5. Il résulte des dispositions précitées des articles L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et 47 du code civil qu'en cas de doute sur l'authenticité ou l'exactitude d'un acte de l'état civil étranger et pour écarter la présomption d'authenticité dont bénéficie un tel acte, l'autorité administrative procède aux vérifications utiles ou y fait procéder auprès de l'autorité étrangère compétente. L'article 47 du code civil précité pose une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère dans les formes usitées dans ce pays. Il incombe donc à l'administration de renverser cette présomption en apportant la preuve du caractère irrégulier, falsifié ou non conforme à la réalité des actes en question. En revanche, l'administration française n'est pas tenue de solliciter nécessairement et systématiquement les autorités d'un autre Etat afin d'établir qu'un acte d'état civil présenté comme émanant de cet Etat est dépourvu d'authenticité, en particulier lorsque l'acte est, compte tenu de sa forme et des informations dont dispose l'administration française sur la forme habituelle du document en question, manifestement falsifié.

6. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

7. Pour refuser de délivrer à M. A le titre de séjour demandé sur le fondement des dispositions précitées, le préfet de la Moselle s'est notamment fondé sur l'irrégularité des actes d'état-civil produits par l'intéressé dans le cadre de l'instruction de sa demande, à savoir, le jugement supplétif d'acte de naissance n° 827/2020 du 16 janvier 2020, l'extrait n° 1586 du registre de transcription de ce jugement ainsi que le passeport et la carte consulaire de l'intéressé. Le rapport d'examen technique documentaire établi par la cellule fraude documentaire zonale de la police aux frontières le 21 septembre 2023, soit plus de trois ans après l'arrivée en France de M. A et son placement en tant que mineur isolé, fait état, pour les deux premiers documents, d'irrégularités dans la mention des dates de naissance des témoins, et de l'absence de motivation de la requête de M. A tendant à l'obtention de ces documents.

8. Toutefois, la démonstration du caractère frauduleux du passeport présenté par M. A ne tient qu'à la date de sa délivrance, antérieure de deux ans à la délivrance du jugement supplétif d'acte de naissance n° 827/2020 du 16 janvier 2020, et de sa retranscription dans les registres de l'état-civil guinéen. Or, cette antériorité ne suffit pas, en soi, à démontrer le caractère frauduleux de ce document, ni par suite celui des autres éléments présentés par le requérant pour justifier de son état civil. Dès lors, en se prévalant exclusivement des analyses documentaires précitées, le préfet de Moselle n'apporte pas la preuve, qui lui incombe, de ce que l'identité de M. A et sa date de naissance ne seraient pas établies. Par suite, c'est en méconnaissance des dispositions précitées que le préfet de Moselle a refusé à M. A la délivrance d'un titre de séjour.

9. Il ressort par ailleurs des pièces du dossier que M. A, entré mineur sur le territoire français et confié à l'ASE, s'est inscrit avec sérieux et assiduité dans un parcours professionnel qualifiant en alternance, et a obtenu, le 2 novembre 2022, un CAP agricole " Spécialité Jardinier paysagiste ". L'intéressé, actuellement employé en contrat à durée indéterminé en qualité d'ouvrier paysagiste, produit une attestation de son employeur indiquant que M. A a effectué son apprentissage depuis 2021 dans l'entreprise, que son retour dans l'entreprise est nécessaire pour la poursuite des chantiers en cours, et qu'il est parfaitement intégré. Le requérant produit en outre des attestations de son entourage établissant son investissement dans des activités culturelles associatives et justifiant de son intégration dans la société française. Dans ces conditions, et quoique M. A dispose toujours d'attaches personnelles et familiales en Guinée, le préfet de Moselle a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation au regard des dispositions de l'article L. 435-3 précité.

10. Il suit de là, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens soulevés à l'encontre de cette décision, que celle-ci encourt l'annulation.

11. Il résulte de ce qui précède que les décisions portant obligation de quitter le territoire, fixant le pays de destination et prononçant à l'égard de M. A une interdiction de retour sur le territoire d'une durée d'un an doivent également être annulées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

12. Eu égard au motif d'annulation retenu par le présent jugement, il y a lieu d'enjoindre au préfet de Moselle de délivrer à M. A un titre de séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

13. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. A bénéficie de l'aide juridictionnelle. Par suite, ses conclusions tendant à ce que soit mise à la charge de l'Etat une somme à verser à son conseil en application de l'article L.761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ne peuvent qu'être rejetées.

D É C I D E :

Article 1 :L'arrêté du 21 novembre 2023 est annulé.

Article 2 :Il est enjoint au préfet de la Moselle de délivrer un titre de séjour à M. A dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 :Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 :Le présent jugement sera notifié à M. C A, au préfet de la Moselle et à Me Zind. Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au procureur de la République près le tribunal judiciaire de B.

Délibéré après l'audience du 27 juin 2024 à laquelle siégeaient :

M. Rees, président,

Mme Merri, première conseillère,

Mme Dobry, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2024.

La rapporteure,

D. MERRI

Le président,

P. REES

La greffière,

V. IMMELÉ

La République mande et ordonne au préfet de Moselle en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No 240357

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